LIVRES : L’invention de la médecine de la Grèce à la Chine
(Regards croisés entre l’Orient et l’Occident)
Sous la dir. de Véronique Boudon-Millot
Les Belles Lettres, 2026,
356 p., 29,00€
Partout, de tous temps, l’humanité a subi l’expérience de la souffrance et de la maladie. C’est donc depuis des milliers d’années qu’elle tente d’y répondre, de façon très diverse comme le montre l’ouvrage réunissant onze études érudites sur « les différents regards posés sur la maladie depuis le IIIe millénaire av. J.-C. jusqu’à la fin de l’Antiquité, et parfois bien au-delà ».
Le livre, coordonné par V. Boudon-Millot [1], et paru d’abord en chinois, résulte d’une collaboration entre les universités de Paris, Shanghai et Pékin. Les spécialistes internationaux réunis ici, examinent d’un point de vue historique les savoirs médicaux en Chine, à Babylone, en Égypte, en Grèce et à Rome, dans l’Inde ancienne, de même que les médecines syriaque, arabe, juive et arménienne.
Les auteurs ont voulu privilégier le discours médical en tant que trace écrite liée à « l’acte de guérison » : l’anatomie, la pharmacologie, les liens avec la religion, les rituels, l’astronomie, la représentation spatiale du corps (de la tête aux pieds, par méridiens, etc.), l’influence du milieu, le rapport microcosme/macrocosme, le rôle des éléments, celui du psychisme, sont donc examinés. Certaines médecines privilégient la théorie des humeurs (comme la grecque qui influencera tout le monde occidental) d’autres, comme la chinoise, l’égyptienne ou l’indienne, accordent le rôle principal au souffle. Un point commun semble pourtant apparaître aux yeux de Boudon-Millot : « Seul peut-être le corps féminin vu comme ‘contenant’ paraît faire un semblant d’unanimité, au moins dans les traditions mésopotamiennes, grecque et rabbinique ».
Jianmin Li, prenant en considération des objets découverts récemment dans des fouilles, dont un modèle humain portant les marques des points d’acupuncture, mène une enquête sur la représentation complexe de la tradition médicale attribuée à Bian Que, médecin légendaire de la Chine. Li expose les différents systèmes relatifs aux méridiens du corps sur lesquels repose la médecine traditionnelle chinoise, toujours attentive à la circulation du Qi ainsi qu’en témoignent les recommandations sur les « quatre membres » (qu’il faut étirer), « enjeu central de l’histoire du corps ». La médecine babylonienne se fonde quant à elle sur l’observation des symptômes externes, comme le montrent les catalogues, listes de remèdes et manuels analysés par Markham J. Geller qui remarque aussi les effets psychologiques des incantations. Les liens étroits de la médecine avec la religion et la magie caractérisent également la médecine plurimillénaire de l’ancienne Égypte, célèbre et admirée jusqu’au tournant marqué par Démocédès de Crotone (autour de 500 av. J.-C.) qui réussit à soigner Darius, là où les médecins égyptiens avaient échoué. Marie-Hélène Marganne étudie ce passage de la médecine égyptienne à la médecine grecque, alors que Jacques Jouanna relate la « naissance de l’art médical occidental », dominé par la figure d’Hippocrate déjà célèbre de son vivant (né en 460 av. J.-C.). Si la médecine égyptienne repose sur l’empirisme, la religion et la magie, ainsi que l’indiquent les papyrus cités, la grecque s’est voulue « rationnelle », affirme Marganne. Ce qui n’empêche pas des influences de part et d’autre, notamment à travers l’utilisation de plantes et de drogues. L’autrice souligne les « échanges interculturels » qui ont eu lieu dans l’Égypte gréco-romaine, culminant avec la médecine alexandrine (les découvertes d’Hérophile et Érasistrate en anatomie et en physiologie). Marganne voit dans l’œuvre de Galien (né à Pergame en 129) « l’apogée de la médecine occidentale ancienne ». Ses milliers de pages rédigées en grec marquent l’histoire de la médecine (et la philosophie) jusqu’à la Renaissance, à travers des commentaires et des traductions en de multiples langues, dont l’arménien. Philippe Mudry met en évidence combien la médecine à Rome reste tributaire de la médecine alexandrine bien que se dégage, avec Celse (dont Mudry est, avec J. Pigeaud, un éminent spécialiste [2]), la « figure du médecin romain » prônant la connaissance de la nature et une sage approche de l’anatomie (sans vivisection). On retrouve l’importance de la médecine grecque chez les médecins syriaques comme Sergius (VIe s.) et Hunayn (IXe s.) dont Grigory Kessel analyse les œuvres (traduction et compilation). Et c’est bien dans la transmission de la médecine grecque à l’Orient que réside la « contribution majeure » de la médecine syriaque, ce que confirme Robert Alessi qui étudie ici la « naissance de la médecine arabe » : « c’est essentiellement sous le califat abbasside que le nombre de traductions de ces textes [les textes grecs laissés par les chrétiens de Syrie], aussi bien en syriaque qu’en arabe, augmentent sensiblement ». Les anciennes traditions juives soumettent quant à elles la médecine aux textes juridico-religieux et donc aux
« compétences interprétatives des sages », ainsi que le met en évidence Lennart Lehmhaus. L’un des exemples choisis par l’auteur révèle combien, au regard de la tradition rabbinique, « la clé de la connaissance du corps ne se trouve pas dans le corps lui-même, mais dans le corps du texte ». Il revient à Jean-Pierre Mahé de présenter la médecine arménienne : « entre théorie grecque et pratique syro-arabe (Ve-XVe siècles) ».
La traduction des écrits patristiques du syriaque et du grec, comme celle faite par Eznik de Kolb, disciple de Maštoc’, ouvre la voie à la divulgation de la médecine grecque écrit Mahé, qui cite également, entre autres, la compilation du savant mathématicien ’Anania Širakac’i (VIIe s.). Celle-ci, appelée K’nnikon, détenait un enseignement médico-musicologique dérivé du pythagorisme dans lequel le savant avait établi une analogie entre les quatre cordes de la lyre et la théorie des quatre éléments à la base de la médecine grecque. Si la perspective religieuse a dominé la représentation du corps comme « demeure de l’âme » dans la médecine arménienne, elle n’a cependant pas empêché la production de lexiques destinés à la pharmacologie, issus des traductions de Galien et Dioscoride (cf. la Somme médicale du roi Gagik de Kars). Parmi les vicissitudes de l’histoire des Arméniens, l’auteur retient l’exil en Cilicie (à la suite de l’invasion seldjoukide au XIe s.) où le catholicos, Nerses IV (1166-1173), protecteur des pauvres, confronté à la réalité du terrain a voulu alors envisager rationnellement « des problèmes de santé publique ». Deux médecins se démarquent dans cette nouvelle approche : le syrien Abou-Saïd et l’arménien Mxit’ar Herac’i, qui feront du corps un objet d’observation. Tous deux animés d’un « souci d’efficacité empirique [3] », écriront leurs traités dans un nouveau langage, simple, imagé et accessible. Mahé achève sa riche étude par le portrait du médecin arménien Amirdovlat’ Amasiac’i (1420 ? – 1496) dont il retrace le parcours aussi mouvementé qu’étonnant. Ce polyglotte, auteur d’un traité fourmillant d’informations et intitulé Inutile aux ignorants deviendra médecin du sultan Mehmet II. Il aura de surcroît laissé une traduction en arménien (à partir de l’arabe) de la Pharmacopée de Maïmonide. Il faut noter, avec Mahé, que les sources de l’école arméno-cilicienne auxquelles puisaient les médecins arméniens de l’Empire ottoman sont aujourd’hui perdues.
L’ouvrage s’achève avec l’exposé que Pierre-Sylvain Filliozat (1936-2024) a consacré à la médecine dans l’Inde ancienne, soit l’āyurveda aujourd’hui en vogue et pratiqué en Inde depuis un millénaire. Le terme dérive de veda (savoir) et āyus qui réfère à la durée de vie. Deux textes fondamentaux contiennent ce savoir : Suśruta et Caraka, composés par une congrégation de médecins aux alentours de l’ère chrétienne. Dans la médecine indienne, le corps comporte quatre parties décrites par l’auteur : trois d’entre elles dépendent de la matière et sont donc en transformation continue, alors que la quatrième est, elle, constante : l’ātman, le soi (conscience de soi) [4]. A cette notion essentielle, il faut ajouter celle du « vide » dont l’Inde a fait un cinquième élément. Le savoir médical en Inde relève encore et toujours de la transmission orale, constate Filliozat, comme pour signaler au lecteur la seule voie offerte à la connaissance pour pénétrer son objet, le devenir, vivant.
Chakè MATOSSIAN ■
_______
[1] Un précédent ouvrage de V. Boudon-Millot, Vieux, un Grec ne peut pas l’être, (Belles Lettres, 2023) a fait l’objet d’un compte-rendu paru dans NH hebdo, n°375, 28 septembre 2023.
(2) [2] Jackie Pigeaud, penseur des théories médicales et antiquisant, a écrit l’introduction au livre de P. Mudry, Medicina sorror philosophiae (2006). (Nous avons fait le compte-rendu du livre posthume de J. Pigeaud, Rêver l’Antique, Belles Lettres 2026, cf. Nor Haratch, n°498, 5 février 2026).
[3] Cf. Jean-Pierre Mahé et Jacques Jouanna, « Une anthologie médicale arménienne et ses parallèles grecs », in Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 148ᵉ année, N. 2, 2004. En ligne : www.persee.fr/doc/crai_0065-0536_2004_num_148_2_22731
[4] Isabelle Ratié, professeure au Collège de France, a consacré les cours de février et mars 2026 à l’interprétation de l’ātman. Cf. « Conscience et identité : la querelle indienne du soi ». Les vidéos sont accessibles en ligne. https://www.college-de-france.fr/fr/agenda/cours/conscience-et-identite-la-querelle-indienne-du-soi
