La crise de l’Église et les limites de l’État

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Hovhan MANDAKOUNI

1in.am, Erevan, le 20 septembre 2026

L’entretien récemment accordé par Nikol Pachinian à « Poun TV » a fait basculer dans une nouvelle dimension le conflit qui concerne depuis des mois l’Église apostolique arménienne. Le Premier ministre évoque désormais un rapport produit par l’État, des amendements législatifs, une éventuelle commission d’enquête de l’Assemblée nationale ainsi que de nouveaux mécanismes permettant aux fidèles de participer à la gouvernance de l’Église. Il a qualifié de « terrible » la situation actuelle de l’Église et a affirmé que l’institution avait été « usurpée par Ktrich Nersissian » [1].

Il ne s’agit désormais plus simplement d’un conflit entre le Premier ministre et le Catholicos.

À ce stade, le différend porte sur les limites instaurées par la constitution entre l’État et l’Église. La Constitution de l’Arménie consacre deux principes très clairs à ce sujet: les organisations religieuses sont distinctes de l’État et la liberté de leurs activités est garantie. Parallèlement, la Constitution reconnaît la « mission exclusive » de l’Église apostolique arménienne et prévoit que les relations entre l’État et l’Église soient régies par la loi. Une loi spécifique, promulguée en 2007, établit une autre limite importante : la République d’Arménie reconnaît l’autonomie de gestion de l’Église dans le cadre de son organisation hiérarchique. C’est précisément là que se trouve le nœud du problème.

L’État est en droit d’exiger le respect de la loi.

Le code électoral interdit aux organisations religieuses d’organiser et de participer à des campagnes électorales. En cas d’infraction, la réaction de l’État est logique : des poursuites judiciaires, l’établissement des preuves et l’obligation de rendre des comptes. Les impératifs de sécurité nationale exigent la même approche: documentation et établissement des faits, traçabilité des flux financiers, liens avec des agents [étrangers] et évaluation sous l’angle pénal, ou du contre-espionnage. La question de l’influence russe ne saurait se limiter à de simples commentaires d’ordre politique. Selon Pachinian, tous ces éléments figurent dans un rapport qui n’a pas encore été rendu public. Leur véritable portée ne sera donc pleinement perceptible qu’après sa publication.

Mais modifier la structure de la gouvernance de l’Église est une tout autre affaire.

L’élection du Catholicos, le statut des évêques, l’autorité diocésaine et la hiérarchie ecclésiastique constituent le cœur de la vie interne de la communauté religieuse. Selon les normes établies par la Cour européenne des droits de l’homme, l’existence autonome des communautés religieuses est une composante fondamentale du pluralisme démocratique, et l’État est tenu d’agir en tant qu’organisateur neutre et impartial. La jurisprudence met spécifiquement en garde contre le risque d’ingérence de l’État dans les questions relatives à la direction interne des communautés religieuses.

L’Europe a tracé cette frontière au fil de siècles d’antagonismes.

La « querelle des Investitures », aux XIe et XIIe siècles, a surgi autour du droit de nommer les évêques et a consacré, avec le concordat de Worms en 1122, le principe de la séparation des pouvoirs temporel et spirituel. Mille ans plus tard, la leçon demeure inchangée : l’État peut régir ses relations avec l’Église, mais ne saurait imposer une hiérarchie.

La question n’est pas moins complexe en Arménie.

L’Église apostolique arménienne n’est pas une organisation civile ordinaire. Depuis des siècles, elle est porteuse de valeurs d’éducation, de culture, de mémoire collective et d’identité nationale. La Constitution a expressément consacré ce rôle unique. C’est pourquoi toute crise grave qui y couve revêt immédiatement une dimension étatique. Parallèlement, le moindre faux pas dans l’intervention de l’État peut causer des dommages bien plus considérables. La gestion des biens et des flux financiers du Saint-Siège, la centralisation du pouvoir, l’influence des relations personnelles au sein de la hiérarchie, l’engagement politique et les relations avec la Russie constituent des questions d’intérêt général tout à fait légitimes. Le statut particulier de l’Église ne saurait la soustraire à l’obligation de rendre des comptes.

L’État dispose à cet égard d’un arsenal précis d’outils: contrôle fiscal, législation pénale et électorale, surveillance financière, services de sécurité nationale et système judiciaire. Dans le même temps, le journalisme indépendant et le contrôle citoyen jouent également un rôle. Ce sont les mécanismes par lesquels les violations potentielles des règles doivent faire l’objet d’une enquête et la responsabilité être établie.

Restructurer la gouvernance canonique de l’Église par l’entremise du parlement dépasse de fait le cadre du contrôle ordinaire. Dans ce scénario, le pouvoir exécutif devient simultanément partie au conflit, initiateur des nouvelles règles et principal bénéficiaire de leur mise en œuvre. Un tel précédent est dangereux, et pas seulement dans le contexte du différend actuel. Un mécanisme juridique conçu en fonction d’un individu ou d’une crise particulière pourrait demain servir des objectifs politiques tout à fait autres.

Le rapport qui doit être publié doit servir de base factuelle à ce processus. Le public a besoin de connaître précisément les violations constatées, les noms, les documents, les justifications juridiques, les liens financiers, les cas avérés d’ingérence électorale ainsi que les preuves vérifiables concernant l’influence russe. Ce n’est qu’une fois l’ensemble de la situation mis en lumière qu’il sera possible de saisir la véritable ampleur de la crise et de définir les limites légitimes de l’intervention de l’État.

L’Arménie a besoin d’une Église saine. Elle a tout autant besoin d’un État de droit.

La crise interne de l’Église ne saurait être résolue par une intervention accrue de l’État.

En l’occurrence, la force de l’État doit se aussi se manifester par sa capacité à faire preuve de retenue. La situation autour d’Etchmiadzine pourrait éventuellement déboucher sur un véritable « assainissement » de la vie religieuse, mais elle risque tout autant de créer un précédent dangereux en permettant à l’autorité politique de s’immiscer dans la sphère de la gouvernance de l’Église.

La question fondamentale est: comment garantir la responsabilité de l’Église sans compromettre son autonomie ?

La réponse à cette question aura une portée bien plus durable que le pontificat de Karékine II.

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  1. La tournure est de N. Pachinian (qui emploie le nom de Karékine II à l’état civil).