L’Iran, une puissance qui a son mot à dire

Editorial

La cérémonie de pose de la première pierre du projet TRIPP est annoncée pour début 2027. Selon Narek Mkrtchian, ambassadeur d’Arménie aux États-Unis, les travaux liés à ce projet « avancent assez rapidement ». Un événement de cette ampleur est un fait remarquablement positif pour un petit pays comme l’Arménie qui, il y a encore deux ans, se trouvait sous la menace directe d’une attaque de l’Azerbaïdjan. Ce succès diplomatique a cependant ses adversaires, en particulier les États qui considèrent la présence américaine dans la région comme une menace. C’est le cas de la Russie, qui perçoit le TRIPP comme un projet soustrait à sa sphère d’influence et à son héritage historique.

Ce projet revêtant une grande importance stratégique, les réactions de ses opposants sont naturellement à la mesure de l’enjeu. Pour Moscou, le corridor TRIPP aurait dû être le plus grand acquis du plan Lavrov, censé consacrer la domination durable de la Russie en Transcaucasie en maintenant l’Arménie et l’Azerbaïdjan sous son contrôle. Mais la défaillance des forces russes de maintien de la paix en Artsakh, qui a conduit à l’exode de toute sa population, a amené les autorités arméniennes à s’opposer définitivement à la cession du corridor de Meghri au contrôle russe.

Pour la Russie, voir un projet aussi crucial lui échapper au profit des États-Unis demeure inacceptable, et elle ne cesse de le faire savoir. Ainsi, lors d’un entretien accordé à la télévision d’État iranienne, Dmitri Medvedev, vice-président du Conseil de sécurité russe, a averti que le virage de la politique étrangère arménienne était dangereux et rappelait la voie empruntée par l’Ukraine. Selon lui, ce choix pourrait coûter cher, et l’Arménie risquerait de se retrouver plongée dans une crise profonde.

Mais la Russie n’est pas la seule à s’opposer au corridor TRIPP. Guidé par des impératifs de sécurité, l’Iran observe avec une méfiance plus grande encore cette route de 40 kilomètres qui doit être construite avec des capitaux américains à sa frontière nord. N’oublions pas que Téhéran a récemment ciblé les bases militaires américaines installées dans les pays du Golfe ayant participé aux frappes menées contre son territoire. Le moindre soupçon, lors de la construction du TRIPP, d’une menace pesant sur la sécurité iranienne entraînerait à coup sûr une riposte sévère. L’Iran a une seconde raison de regarder ce projet avec suspicion : au vu de l’étroite coopération entre Israël et les États-Unis, la République islamique craint que des entreprises américaines n’utilisent le territoire arménien à des fins d’espionnage au profit d’Israël.

Dans ce contexte géopolitique, la visite en Iran du ministre arménien des Affaires étrangères, Ararat Mirzoyan, revêt une importance stratégique majeure. L’objectif est d’expliciter aux autorités iraniennes la nature du projet TRIPP, de leur fournir des garanties quant à leur propre sécurité et, parallèlement, de conclure des accords avec Téhéran sur la construction de l’axe routier Nord-Sud — qui longera le TRIPP —, ainsi que sur l’énergie et d’autres échanges commerciaux.

Pour la diplomatie arménienne, la coopération avec l’Iran revêt un caractère vital : elle sert à contrebalancer l’influence politique et militaire pesante de la Russie et du tandem Turquie-Azerbaïdjan. L’Arménie entretient ses relations avec l’Iran en dépit des sanctions et des menaces américaines visant ce pays, dont la plus récente ciblait les compagnies aériennes iraniennes et tout État autorisant l’activité de ces appareils sur son territoire. 

Pour Erevan, l’enjeu est assurément de taille.

J. Tch.■