La protection de la biodiversité en temps de guerre

Editorial

Peut-on protéger la biodiversité en temps de guerre ? Le monde compte aujourd’hui de nombreuses guerres :
celle que la Russie mène contre l’Ukraine, aux portes de l’Europe, les conflits dans lesquels sont impliqués Israël, les États-Unis et l’Iran, et dont les répercussions touchent également le Yémen et l’Arabie saoudite, et d’autres encore en Somalie, en Éthiopie et dans divers pays d’Afrique… Pendant ce temps, Erevan accueille la COP17, la conférence des Nations unies sur la biodiversité, qui a pour objectif d’enrayer la perte de biodiversité et de favoriser sa restauration. Les dirigeants réunis à Erevan, dont certains représentent des pays impliqués dans ces conflits, ont adopté la Déclaration d’Erevan. Celle-ci reconnaît que les efforts accomplis et les progrès réalisés restent insuffisants, qu’il faut accélérer l’action sans tarder, et réaffirme les engagements pris dans le cadre de l’accord mondial de Kunming-Montréal sur la biodiversité, qui vise à enrayer et à inverser le déclin de la biodiversité d’ici 2030 et à permettre à l’humanité de vivre en harmonie avec la nature d’ici 2050.

Voilà le spectacle dérisoire offert par les élites politiques de certaines grandes puissances, dont l’action est aussi absurde que contradictoire. D’un côté, elles prennent des décisions en faveur de la biodiversité et d’une vie en harmonie avec la nature ; de l’autre, elles consacrent des milliards à fabriquer des armes toujours plus perfectionnées, à faire la guerre, à détruire, à semer la mort et le deuil, et à bouleverser les équilibres naturels qu’elles prétendent protéger.

Déjà en temps normal, les progrès scientifiques et techniques alimentent des sociétés de consommation auxquelles ils proposent chaque jour de nouveaux outils, de nouvelles machines et des appareils toujours plus sophistiqués, faits de métal, de plastique et de matériaux synthétiques. Leur production, leur acquisition, puis leur élimination après usage ont de lourdes conséquences sur l’environnement. Les sociétés de consommation produisent bien plus de déchets qu’elles ne sont capables d’en recycler. En temps de guerre, les bombardements, les tirs de missiles et les explosions de mines détruisent des écosystèmes entiers, ravagent des lieux de vie, produisent d’immenses quantités de débris et de déchets, et entraînent la mort et le déplacement de populations. En fin de compte, ces destructions portent durablement atteinte à la biodiversité.

Dans le cadre de la COP17, l’Arménie a témoigné, à partir de sa propre expérience, de l’incompatibilité entre la guerre et la protection de la biodiversité. Lors d’une discussion organisée le 16 octobre, dans le cadre du sommet des dirigeants précédant la conférence, le Premier ministre Nikol Pachinian a rappelé les conséquences de la guerre du Karabakh et de la crise énergétique des années 1990 : la raréfaction des ressources halieutiques du lac Sevan et, faute de combustible, l’abattage massif d’arbres pour se chauffer, autant de phénomènes qui ont causé de lourds dommages à l’environnement… Les moyens de destruction déployés lors de la première guerre du Karabakh n’étaient pas ceux dont disposent les armées aujourd’hui ; pourtant, ses conséquences sur la biodiversité arménienne se font encore sentir. De l’Ukraine au Moyen-Orient, les conflits actuels font craindre des dommages écologiques d’une tout autre ampleur. Il suffit de considérer les incendies provoqués par les bombardements des raffineries, ou les pollutions maritimes que peuvent provoquer les attaques contre des pétroliers et d’autres navires de transport, pour mesurer la démesure des catastrophes environnementales que peuvent engendrer ces guerres.

Le combat pour la biodiversité est un combat de tous les jours, qui ne doit pas rester le monopole des gouvernements. Écologistes, acteurs de la société civile, intellectuels et bien d’autres doivent y prendre part. La tenue de la COP17 en Arménie est une grande victoire pour la diplomatie arménienne. Hier encore, après la défaite de 2020, le pays vivait sous la menace d’une offensive azerbaïdjanaise de grande ampleur ; six ans plus tard, c’est à Erevan que se réunit l’une des plus importantes conférences internationales de l’ONU.

J. Tch.■