DÉCRYPTAGE : Interrogation justifiée !

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Par Marc DAVO

« Dilema » (dilemme), l’excellente émission de la chaîne Boon TV, que dirige Areg Kotchinian les dimanches, dans son numéro 143, a examiné le projet TRIPP sur fond de relations arméno-russes. A rappeler que celles-ci évoluent depuis  plusieurs années dans une atmosphère de crise, de méfiance et de menaces créée par le Kremlin et dans une certaine mesure, ses affidés en Arménie même, notamment au sein du Parlement.

L’intérêt avéré des Etats-Unis pour l’accès à l’Asie centrale, qui s’est manifesté bien avant l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et on se souvient des visites dans la sous-région de Louis Bono du Département d’Etat, a par conséquent propulsé le Sud-Caucase sur le devant de la scène internationale. La sous-région est devenue un élément de l’équation qui régit les rivalités entre puissances dans le nouveau grand jeu du XXIe siècle.  Les parties prenantes en sont les grands de ce monde (USA, Chine, …), mais aussi certaines puissances régionales (Turquie, Iran …), ce qui rend plus complexe encore la compréhension de la situation. 

Cependant, Stepan Grigorian, analyste des relations internationales, lors de cette émission, s’est à juste titre interrogé sur la crédibilité de la prise de position de l’administration Trump concernant le Sud-Caucase. Et, si la guerre d’Ukraine s’achève à la suite d’un arrangement favorable au Kremlin, notamment sous l’impulsion de Donald Trump, qui dit que le Sud-Caucase ne subira pas l’effet d’une attitude complaisante de Washington ?  En ce cas, la sous-région tombera de nouveau dans l’escarcelle de la Russie et l’Occident y jouera forcément un rôle marginal. Le grand perdant en sera l’Arménie.

Le risque évoqué dans cette interrogation pertinente par l’expert arménien ne peut être écarté. L’hypothèse n’est pas absurde, cependant tentons d’apporter des éléments de clarification en l’état actuel des rapports de force.

>>> Les craintes sont liées à certaines mesures conjoncturelles adoptées par l’administration Trump

La question est de savoir si le président américain qui se distingue dans sa rhétorique par des déclarations erratiques, voire contradictoires, suit en dépit des apparences une rationalité indéfectible. Le business est son fil conducteur. Lui et son immédiat cercle restreint auraient bien aimé développer des projets lucratifs avec la Russie. Dans cet esprit, ils pourraient privilégier la répartition des tâches et procéder dans les faits à l’établissement de zones d’influence par lequel la Russie de Vladimir Poutine aurait sa part. L’important pour eux c’est d’empêcher que Moscou se rapproche trop de Pékin, principal concurrent de Washington. 

Il est indéniable que l’administration Trump soutenue par sa base MAGA (Make America Great Again) s’est trouvée mal à l’aise avec la guerre en Ukraine et elle s’est efforcée de chercher des voies de compromis avec Vladimir Poutine, en exerçant des pressions sur l’Ukraine. La rencontre avec le président russe en Alaska en témoigne. La rigidité de la position russe et l’appui sans faille de l’Europe à Kiev ont, en quelque sorte, fait capoter la manœuvre américaine jusqu’à présent.

La crainte de Stepan Grigorian exprimée à juste titre dans l’émission sus-mentionnée est étayée par un certain nombre de déclarations américaines et de faits concrets (achat de diesel russe, arrêt du fonctionnement de Starlink internet à la demande de Washington mettant en difficulté le gouvernement de Kiev, …). 

>>> Les atouts des uns et des autres au Sud-Caucase

Le Kremlin considère que l’Ukraine doit faire partie de sa zone d’influence. Il en est de même en ce qui concerne la Géorgie. Il a pratiquement réussi à faire plier le régime d’Ivanichvili. Quant au reste du Sud-Caucase, c’est-à-dire l’Arménie et l’Azerbaïdjan, le Kremlin n’a pas perdu l’espoir d’attirer Ilham Aliev dans les structures régionales sous l’égide de la Russie. Peine perdue jusqu’à présent, car Bakou, « musclé » par sa manne pétrolière et l’adresse de sa diplomatie, ainsi qu’en grande partie grâce au soutien d’Ankara, a pu échapper à la mainmise russe. Ilham Aliev ambitionne même de se hisser au niveau d’une puissance exerçant un magistère sous-régional, pour ne pas dire une hégémonie. Par ailleurs, les maladresses commises par Moscou qui a introduit le loup dans la bergerie après la guerre des 44 jours en 2020 (présence de militaires turcs en Azerbaïdjan) ont également permis au président azéri d’avoir quasiment les coudées franches. 

Les sollicitations moscovites à l’égard de Bakou interviennent parallèlement aux entreprises russes visant à phagocyter l’Arménie. Celle-ci souffre déjà de l’omnipotence russe dans les secteurs clé (gaz, nucléaire, chemins de fer, …). Nikol Pachinian reste en position nettement plus faible qu’Ilham Aliev pour résister. Cette situation est due à l’état de l’économie du pays héritée des ravages de la corruption et de la « féodalisation économique* » (mise en place d’une économie oligarchique) au temps de Robert Kotcharian, profondément russophile au point de préférer la mainmise russe à l’indépendance du pays et de Serge Sarkissian qui s’est soumis au dictat moscovite en une nuit (2013) en acceptant l’entrée de l’Arménie dans l’UEEA (Union économique eurasienne) contre l’abandon des négociations avec l’UE (Union européenne).

L’importance de l’Azerbaïdjan pour le projet américain ne fait pas de doute. Ilham Aliev, fin diplomate, utilise la position géographique de l’Azerbaïdjan, porte d’entrée en Asie centrale. Par ailleurs, il promet aussi d’accorder des facilités à la Chine dans la réalisation de la voie dite médiane et à la Russie pour la liaison terrestre avec l’Iran.

La chance de l’Arménie se manifeste dans l’intérêt, souligné déjà par Zbigniew Brzeziński (conseiller du président Carter durant les années 1970), porté à l’Asie centrale par Etats-Unis et de l’UE. Les bénéficiaires « collatéraux » de cet intérêt, sont en premier lieu l’Azerbaïdjan, puis l’Arménie, et pour celle-ci, grâce au territoire de Meghri que Robert Kotcharian, selon certaines informations, souhaitait échanger avec les Azéris. Appuyé par les Occidentaux (déclaration de Washington du 5 août 2025, mesures de soutien de l’UE –Mission civile des observateurs, aide financière, ouverture du marché européenne à raison de 98% des produits arméniens–, etc.), Nikol Pachinian peut, avec audace, faire des déclarations en faveur du rapprochement avec l’Occident, au grand dam des Moscovites qui tentent de soumettre le pays sous pression économique (menace plus ou moins officielle sur le prix du gaz, affaire de la concession des chemins de fer, etc). Néanmoins, des actes concrets sont attendus de sa part.

>>> L’alternative que Washington ne pourra pas accepter

Le risque d’un partage ou d’une « cession » du Sud-Caucase au Kremlin par un « deal » Trump-Poutine devrait entrer en contradiction avec les intérêts stratégiques américains et européens. D’ailleurs, les tentatives russes de s’introduire dans le projet TRIPP se heurtent à un refus. Washington ne sera pas prêt à se compromettre avec Moscou sur ce dossier. La forte présence américaine (74%) dans la gestion de TRIPP est la condition sine quo non d’une surveillance assurée de l’espace concerné par le projet. L’entrée de la Russie dans le projet signifie la paralysie de sa réalisation. Donald Trump sait pertinemment qu’une partie des Républicains sont foncièrement contre les menées russes en général ; les élections de mi-mandat le 3 novembre prochain ne devrait pas renforcer la position du président, bien au contraire. 

L’échec du projet TRIPP signifiera à la longue la réussite du projet chinois de voie médiane, auquel adhéreront l’Azerbaïdjan, la Géorgie et par la force des choses les pays d’Asie centrale et probablement la Turquie qui souhaite devenir un pays transit entre l’est et l’Europe. Les Etats-Unis perdront l’occasion tant recherchée d’exercer leur contrôle sur la voie d’accès terrestre de la Chine vers le marché européen et de pénétrer sans obstacle en Asie centrale.

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La persistance du Kremlin à vouloir récupérer sa zone d’influence renforce la crainte et dans le même temps exacerbe les relations avec l’Occident. 

L’Arménie est consciente de ses faiblesses qui sont réelles en raison de l’incapacité de sa classe politique de l’immédiat après communisme, notamment de certains dirigeants qui se sont comportés comme des dépositaires des intérêts russes, de faire les choix qui conviennent. Actuellement, la recherche d’une orientation politique générale basée sur des appuis solides ressemble plus à un tâtonnement. La diversification des relations prônée par le gouvernement évolue sur ce fond. 

Sans se fonder sur l’espoir d’une protection pérenne de la part des puissances extérieures, il convient de saisir les fenêtres d’opportunité qui se présentent au pays, en renforçant avec détermination la coopération avec les puissances qu’elles-mêmes font preuve d’initiative de se rapprocher de l’Arménie, puisque leurs intérêts stratégiques le leur dictent. L’opposition doit abandonner la chimère d’un État « moderne » membre de l’Empire du nord comme proposé par Robert Kotcharian, ou pire, un Etat avec un statut similaire à celui du Tatarstan, évoqué dans le temps, par Ruben Vardanian. 

Sur le plan interne, l’assainissement du champ politique s’avère indispensable, pour la construction d’un Etat souverain digne de ce nom. C’est dans ces conditions que les éléments actifs des diasporas seront motivés de prendre part à l’oeuvre nationale en cours. ■ 

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* Armen Darbinian, ancien Premier ministre et ancien ministre des Finances, sur la plateforme d’information BOLD TALK, a récemment qualifié l’économie arménienne d’économie oligarchisée, féodalisée, durant les années Kotcharian et Sarkissian.