La question de l’Arménien comme unique langue d’État et le sort de l’arménien occidental délaissé

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Mariam AREVCHATIAN

1 In am, Erevan le 03 novembre 2026


Ruben Rubinian, Président de l’Assemblée nationale, vient de déclarer que l’article de la nouvelle constitution définissant l’arménien comme unique langue d’État ne pourrait être à l’avenir changé. L’objectif est de protéger l’un des principaux piliers de l’identité nationale. Le renforcement de la protection constitutionnelle de l’arménien est une initiative compréhensible et d’importance. Cependant, la consolidation du statut juridique de l’arménien exige bien plus que l’intangibilité d’un seul article. La véritable garantie de la préservation et du développement de la langue réside dans une politique d’État cohérente, impliquant la pleine utilisation de l’arménien dans les Sciences et l’Education, une sollicitude égale envers l’arménien oriental et l’arménien occidental, ainsi qu’un engagement clair concernant leur avenir.

La constitution de l’Arménie reconnait déjà l’arménien comme langue d’État. Pourtant, les Sciences en arménien sont dans une situation très défavorable dans la politique scientifique de l’État. Dans les critères d’évaluation des chercheurs, la priorité est accordée aux publications indexées dans les bases de données internationales. De nombreux travaux scientifiques publiés en arménien se trouvent donc exclus de ce calcul. Dans le système d’évaluation actuel, les publications scientifiques en arménien ne reçoivent souvent pas la reconnaissance correspondant à leur valeur scientifique réelle. Par conséquent, les conditions visant à encourager la recherche en arménien et à développer la pensée scientifique sont compromises, ce qui affaiblit progressivement les positions de la langue arménienne, y compris dans les milieux scientifiques de l’Arménie.

Le développement de la science en Arménie exige une pleine participation à la vie scientifique internationale et l’assimilation des avancées mondiales de la recherche. Cependant, la création et la diffusion des connaissances en arménien, le développement de ses propres écoles scientifiques et le renforcement de l’arménien en tant que langue scientifique sont tout aussi cruciaux.

L’enrichissement du vocabulaire scientifique arménien, le développement des écoles scientifiques nationales et la création d’une littérature spécialisée constituent les fondements essentiels de l’indépendance intellectuelle de l’Arménie. Le renforcement du statut constitutionnel de la langue n’aura de valeur réelle que si l’État soutient systématiquement le développement des sciences en langue arménienne, assure leur développement dans le système éducatif et crée les conditions nécessaires pour participer pleinement au progrès scientifique et technologique.

Mais, le sort fait à l’arménien occidental est encore plus critique.

Le génocide de 1915 a détruit l’environnement social et culturel arménien de la majeure partie des zones de peuplement historiques des Arméniens occidentaux. L’arménien occidental a perdu une grande partie de son ancrage territorial naturel. L’héritage littéraire et intellectuel de Constantinople, de Smyrne et des autres centres culturels arméniens s’est perpétué à Beyrouth, Alep, Paris, Boston et dans de nombreuses communautés de la diaspora. La langue a été préservée grâce aux écoles, à la presse, aux institutions ecclésiales et culturelles. La responsabilité historique de préserver l’arménien occidental et de le transmettre aux générations futures a été assumée pendant des décennies par les communautés arméniennes de la diaspora, qui ont maintenu à leurs propres frais les écoles, la presse et les institutions culturelles.

En 2010, l’UNESCO a inscrit l’arménien occidental dans son Atlas des langues en danger, tirant la sonnette d’alarme au niveau international sur les graves menaces pesant sur sa préservation et sa transmission aux générations futures. Le renouvellement des générations, l’émigration, l’affaiblissement des communautés arméniennes du Moyen-Orient et l’influence de l’environnement linguistique des pays d’accueil continuent de compliquer sa transmission aux générations futures. Cette problématique revêt une importance stratégique pour la politique culturelle extérieure de l’Arménie et le développement des liens inter-arméniens.

C’est ici qu’apparait la proposition d’accorder à l’arménien occidental un statut juridique étatique équivalant à celui de l’arménien oriental. Elle repose sur l’idée de « justice historique » et d’une responsabilité unique envers le patrimoine culturel national. L’arménien oriental et l’arménien occidental sont deux variantes littéraires d’une même langue. Par conséquent, l’inscription constitutionnelle de leur égale légitimité juridique pourrait faire l’objet de discussions, tout en maintenant l’arménien comme unique langue d’État de l’Arménie.

Cette question élargit considérablement le cadre des débats autour de la nouvelle Constitution. Dans les relations entre l’Arménie et la diaspora, la langue peut devenir un axe majeur de la politique de l’État, à travers des programmes éducatifs, scientifiques, culturels et numériques unifiés. L’enseignement en arménien occidental, les publications financées par l’État, les dictionnaires numériques, les systèmes linguistiques d’intelligence artificielle et les projets de recherche conjoints pourraient créer de nouvelles opportunités de coopération.

Ces opportunités revêtent également une importance économique. Une infrastructure linguistique unifiée pourrait favoriser la diffusion internationale de programmes éducatifs arméniens, le développement du marché de l’édition, l’engagement du potentiel professionnel de la diaspora et la coopération internationale des établissements scientifiques et éducatifs de l’Arménie. Dans le monde contemporain, le développement d’une langue nationale est également lié à la compétitivité technologique.

Bien entendu, une égalité de statut juridique soulève de sérieuses questions pratiques. Il sera nécessaire de clarifier les règles linguistiques pour l’administration officielle, les documents, les normes éducatives et les textes officiels. Leurs implications financières et administratives méritent également d’être évaluées. La diversité linguistique de la diaspora implique, à son tour, une « flexibilité politique ». Le paysage linguistique de la diaspora est varié : l’arménien occidental et l’arménien oriental sont répandus dans les communautés arméniennes, tandis que dans de nombreuses familles, les langues des pays de résidence prédominent. Cette réalité exige une politique d’État claire et à long terme, passant par la reconnaissance officielle de l’arménien occidental, le renforcement des garanties juridiques de son application et la création de conditions réelles pour son développement dans l’éducation, la culture et les différents domaines de la vie publique.

Les discussions en cours autour de la nouvelle Constitution de l’Arménie se concentrent principalement sur les questions de paix, de sécurité, de frontières et de souveraineté. Les fondements culturels de l’identité nationale méritent un débat tout aussi sérieux. En ce qui concerne particulièrement l’arménien occidental, l’Arménie a une responsabilité historique envers un patrimoine dont la géographie du développement naturel a été bouleversée par les conséquences du génocide.

Le renforcement du rôle de l’arménien en tant que langue d’État prendra tout son sens grâce à une politique gouvernementale cohérente. Le développement des sciences en arménien, sa valorisation et la création des conditions nécessaires à la préservation et à la diffusion de l’arménien occidental doivent devenir des priorités nationales. C’est précisément par la résolution de ces questions qu’il sera possible d’évaluer la valeur pratique des dispositions constitutionnelles relatives à la protection de l’identité nationale.

La question qui se pose à la République d’Arménie est d’une importance historique : comment préserver l’ensemble du patrimoine linguistique du peuple arménien en mettant les capacités de l’État au service du développement de ses deux branches littéraires ? Le débat sur la nouvelle Constitution est l’occasion d’apporter enfin une réponse de l’Etat arménien à cette question.

NDT : l’article de Mariam Arevchatian est évidemment très intéressant et d’une grande pertinence, mais il laisse de côté un pan important de la question : celui du retour à l’orthographe classique, « mesrobienne », qui n’a été traité par aucune des forces au pouvoir en Arménie depuis l’indépendance et qui serait un facteur supplémentaire de renforcement de notre cohésion nationale.