« Plan secret » : un front politique ouvert contre l’économie de l’Arménie
Hovhan MANDAKOUNI
« 1in.am », Erevan, le 2 novembre 2026
La déclaration de Nikol Pachinian concernant un « plan secret » révèle la dimension géopolitique potentielle de la lutte politique interne en Arménie. Selon le Premier ministre, les forces intéressées par l’échec des programmes économiques du pays bénéficient du soutien de certains cercles en Russie et au sein de l’UEEA (Union économique eurasiatique). Cette déclaration soulève une question sérieuse sur l’indépendance économique de l’Arménie, l’utilisation des dépendances extérieures comme moyen de pression politique et les tentatives potentielles de dicter l’orientation du développement du pays depuis l’étranger.
La logique du plan décrit par le Premier ministre est claire : perturber le développement économique de l’Arménie, accroitre le mécontentement social et l’utiliser pour provoquer un changement de pouvoir. Si ces affirmations se confirmaient, nous serions confrontés à un calcul dangereux consistant à exploiter les dépendances économiques extérieures dans les luttes politiques internes de l’Arménie. Au cœur du problème se trouve donc la question de l’indépendance de l’Arménie: dans quelle mesure l’État peut-il déterminer librement l’orientation de son développement, élargir le cercle de ses partenaires internationaux et s’affranchir des dépendances qui ont servi pendant des décennies à maintenir l’influence politique extérieure ?
Dans le Caucase du Sud, la dépendance économique a servi pendant des décennies à maintenir l’influence politique. La Russie a renforcé ses positions dans la région grâce au contrôle des systèmes énergétiques, des chemins de fer, des entreprises stratégiques et des marchés d’exportation. Ces leviers ont également permis à Moscou d’influencer les décisions politiques de l’Arménie. Aujourd’hui, alors qu’Erevan cherche à élargir son partenariat avec l’Occident et à réduire sa dépendance vis-à-vis de la Russie, ce système de relations économiques se trouve au seuil de profonds changements. Pour le Kremlin, l’enjeu est le maintien de son influence dans le Caucase du Sud, tandis que pour l’Arménie, il s’agit de la possibilité de déterminer de manière autonome sa propre voie de développement.
Les possibilités de pression économique sur l’Arménie deviennent de plus en plus évidentes. Depuis le mois de mai deernier, la Russie applique des restrictions sur plusieurs types de produits agricoles arméniens. En octobre, un rapport présenté par les représentants de quatre membres de l’UEEA prévoyait une baisse de 55,6 % du commerce mutuel dans la perspective d’une éventuelle suspension de l’application du traité de l’union à l’égard de l’Arménie. Le bien-fondé et les bases juridiques de ce rapport sont contestés à Erevan. Cependant, le document a d’ores et déjà pris une dimension politique. La perspective de l’intégration européenne de l’Arménie est discutée sous la menace de lourdes pertes économiques. La dépendance commerciale façonnée au fil des décennies peut aujourd’hui servir à influencer le choix de la politique étrangère de l’Arménie, en liant le coût du développement économique aux intérêts politiques de Moscou.
L’Arménie est face à l’opportunité de modifier considérablement sa position économique et géopolitique. L’accord-cadre du programme TRIPP, ratifié par l’Assemblée nationale le 28 octobre, crée de nouvelles perspectives pour le déblocage des communications régionales, la participation de l’Arménie aux routes de transit internationales et l’attraction d’investissements majeurs. Parallèlement, les liens économiques avec l’Union européenne se renforcent : au cours des neuf premiers mois de 2026, les exportations arméniennes vers le marché européen ont augmenté de 51 %. Ces développements pourraient modifier progressivement la structure des dépendances économiques de l’Arménie et élargir les opportunités d’indépendance en politique étrangère. Il s’agit d’accroître l’importance économique de l’Arménie dans la région et de réviser les relations d’influence établies depuis des décennies. C’est précisément cette perspective qui confère une nouvelle importance politique à la lutte autour des projets de développement de l’Arménie.
La mise en œuvre de ces projets pourrait modifier considérablement la place de l’Arménie dans l’économie régionale en élargissant l’accès aux marchés extérieurs, en attirant de nouveaux investissements et en réduisant la dépendance économique vis-à-vis de la Russie. Pour Moscou, une telle perspective signifie la perte progressive d’importants leviers d’influence dans le Caucase du Sud. Pendant des décennies, la dépendance économique de l’Arménie a également donné au Kremlin la possibilité d’influencer les décisions politiques. À présent, le changement de ces relations pourrait renforcer l’indépendance de l’Arménie et accroître le poids de ses positions dans les négociations internationales. Par conséquent, la lutte autour du développement économique revêt une importance géopolitique : de son issue dépend également la capacité de l’Arménie à se guider par ses propres intérêts et à résister aux pressions extérieures.
Dans le contexte de cette lutte qui se déroule autour de la souveraineté économique de l’Arménie, le « plan secret » dénoncé par Pachinian revêt une importance politique particulière. S’il est confirmé que des forces opérant à l’intérieur de l’Arménie collaborent avec des centres extérieurs dans le but de faire échouer les programmes économiques du pays, d’entraver les exportations et d’accroitre le mécontentement social, il s’agirait alors d’actions organisées contre les intérêts de l’État. Les conséquences d’un tel calcul seront d’abord ressenties par les agriculteurs, les producteurs, les exportateurs et des milliers de travailleurs. Les difficultés économiques peuvent devenir un outil dans la lutte pour le pouvoir, et c’est la société qui en paierait alors le prix réel. La perspective qu’un échec économique de l’Arménie puisse être bénéfique à des forces extérieures et aux cercles internes qui partagent leurs intérêts politiques est particulièrement dangereuse.
L’Arménie a aujourd’hui l’opportunité de redéfinir son rôle économique dans la région, d’élargir ses liens internationaux et de se libérer progressivement des dépendances forgées au fil des décennies. Cette voie exige une politique d’État cohérente, la capacité de résister aux pressions extérieures et une conscience acérée de l’intérêt national. Les perspectives de développement de l’Arménie ne peuvent pas être perpétuellement conditionnée par les décisions douanières d’un autre État, le fonctionnement des postes frontières ou des exigences politiques. L’indépendance économique est l’un des fondements les plus importants de la souveraineté étatique, et son renforcement doit devenir une priorité nationale.
De ce point de vue, la lutte politique interne en Arménie revêt une importance de principe. La compétition pour le pouvoir entre les forces politiques est une composante naturelle de la vie démocratique, mais l’entrave au développement économique de l’Arménie peut avoir de lourdes conséquences pour l’ensemble de la société. Les gouvernements changent, les forces politiques se succèdent, tandis que les conséquences des échecs économiques pèsent pendant des années sur les épaules de l’État et des citoyens. Par conséquent, la responsabilité de chaque force politique doit également être évaluée à l’aune de son attitude envers le renforcement de l’indépendance, de la stabilité économique et des positions internationales de l’Arménie.
Si les affirmations concernant le « plan secret » évoqué par Pachinian étaient confirmées, une tentative organisée d’utiliser les pressions économiques extérieures pour accéder au pouvoir apparaitrait au grand jour dans la vie politique intérieure de l’Arménie. Un tel calcul aurait à l’avenir des conséquences dangereuses pour l’indépendance du pays. Des engagements politiques contractés en échange d’un soutien de l’Etranger pourraient influencer les décisions de l’État pendant des années. L’histoire a montré à maintes reprises le prix de l’accession au pouvoir sous protection extérieure. Au final, celui qui paie cette dette est souvent l’État lui-même, à travers ses opportunités économiques, sa liberté politique et son droit de disposer librement de son avenir.
