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Hovhan MANTAKOUNI

« 1in.am », Erevan, le 5 septembre 2026

Moscou vient une nouvelle fois d’intervenir pour défendre Etchmiadzine

Le 4 septembre, Karékine II a reçu le métropolite Antoine, chef du Département des relations ecclésiastiques extérieures du Patriarcat de Moscou. Le métropolite a transmis les salutations du patriarche Cyrille, et réaffirmé le soutien de l’Église orthodoxe russe à l’Église apostolique arménienne, jugeant inacceptable l’ingérence des autorités civiles dans la vie interne de l’Église. C’est une idée fort  louable, mais particulièrement baroque venant de Moscou.

Dans la Russie de Poutine, l’Église orthodoxe russe a depuis longtemps cessé d’être une simple institution religieuse. Sous la direction du patriarche Cyrille, elle est devenue l’un des piliers fondamentaux de l’idéologie d’État russe. Ainsi, la guerre contre l’Ukraine a été justifiée par des arguments d’ordre religieux et civilisationnel. Un document de 2024 émanant du « Conseil mondial du peuple russe » présidé par la patriarche Cyrille a même qualifié ce conflit de « sacré » et a inscrit l’Ukraine dans la sphère d’influence exclusive de la Russie. En d’autres termes, l’Église qui, à Moscou, ne prend pas ses distances avec les autorités fait la leçon à Erevan sur la séparation de l’Église et de l’État. Mais l’ironie de la situation ne s’arrête pas là.

La mémoire arménienne de la résistance face à Moscou

L’Église apostolique arménienne a sa propre expérience historique de résistance face à la Russie. Dès l’époque tsariste, les structures ecclésiales et éducatives arméniennes ont été perçues comme des institutions nationales faisant obstacle à la russification. Pour mémoire, les écoles arméniennes ont été fermées en 1885 et les pressions s’accentuèrent par la suite. En 1903, l’administration de Nicolas II alla beaucoup plus loin en confisquant les biens immobiliers et les capitaux de l’Église arménienne. Ce ne sont pas seulement les biens de l’Église qui étaient menacés, mais aussi tout le système éducatif arménien qu’elle finançait. La cible n’avait naturellement pas été choisie au hasard. Pour le peuple arménien alors dépourvu d’État, Etchmiadzine représentait bien plus qu’un simple sanctuaire, c’était un centre vital de l’identité nationale, de l’éducation, de la langue et pour l’organisation de la nation. Par conséquent, porter atteinte à l’indépendance financière de l’Église revenait à fragiliser l’un des piliers de l’autonomie nationale arménienne dans l’empire russe. A cet égard, un ouvrage d’histoire  publié par le Saint-Siège d’Etchmiadzine avait présenté en son temps l’objectif de la politique de 1903 comme une tentative de priver l’Église de son autonomie et de son indépendance financière. La résistance dirige par la catholicos Khrimian Hayrik (1820-1907) prit alors l’ampleur d’un véritable mouvement national. Son importance fut telle qu’en 1905, les autorités tsaristes furent contraintes de restituer les biens de l’Église et d’autoriser la réouverture des écoles arméniennes. Pour tout Arménien soucieux de son histoire, il est donc particulièrement ironique que l’on vienne aujourd’hui précisément de Moscou jusqu’à Etchmiadzine pour expliquer que « l’État ne doit pas s’ingérer dans les affaires de l’Église arménienne ». Mais l’histoire n’est pas ici le seul enjeu.

À Moscou : « guerre sainte », à Bakou : Bartholomée,  à Erevan : indépendance de l’Église.

L’Église orthodoxe russe tient des discours politiques différents, adaptés aux intérêts de la Russie en fonction des capitales concernées. À Bakou, le diocèse orthodoxe russe présente officiellement l’apôtre Barthélemy comme le « saint patron » de la ville et organise chaque année une cérémonie près de la Tour de la Vierge 1, désignant ce lieu comme celui du martyre de l’apôtre 2. D’autres communautés chrétiennes participent également part à cette coutume devenue « traditionnelle». Il ne faut donc pas rejeter cette hypothèse historique en la considérant comme une simple invention azerbaïdjanaise orchestrée par Moscou. Sa portée symbolique contemporaine est tout aussi manifeste: Bakou est présentée comme une terre héritière de l’histoire chrétienne dès les temps apostolique. Il s’agit d’une question particulièrement sensible dans une région où l’histoire n’est pas une simple discipline académique, mais un des éléments de langage pour assoir la légitimité territoriale et politique. Se dessine ainsi un triangle remarquable : à Moscou, une justification théologique de la géopolitique du Kremlin, à Bakou, le renforcement de symboles historiques chrétiens servant les intérêts de l’Azerbaïdjan, et à Etchmiadzine, la « défense de l’indépendance de l’Église arménienne ». Difficile de voir dans tout cela une simple affaire de « fraternité ecclésiastique ».

Et qu’a à gagner Moscou en soutenant Karékine II ?

La Russie a perdu la position unique qu’elle occupait en Arménie depuis des décennies: le système défensif du pays se diversifie, l’influence politique de la Russie s’est érodée et l’Arménie renforce ses relations avec l’UE et les États-Unis. Dans ce contexte, tout lien institutionnel permettant de préserver un potentiel d’influence au sein de la société arménienne a de la valeur pour Moscou. Et l’Église arménienne est à cet égard l’institution la plus vulnérable.

Cela ne signifie naturellement pas que chaque initiative de Karékine II soit dictée par Moscou, ou que le Saint-Siège d’Etchmiadzine soit une officine russe. Une telle affirmation a besoins d’être étayée par des faits. Mais cela implique toutefois autre chose : le soutien public apporté par le Patriarcat de Moscou, une institution étroitement associée au système politique du Kremlin, politise objectivement la position de Karékine II en Arménie.

De ce fait, ce qui se présente comme une tentative de défense pourrait bien se transformer en un lourd fardeau. Car défendre l’indépendance de l’Église arménienne face à d’éventuelles ingérences illégitimes des autorités arméniennes est une chose, se retrouver sous la tutelle politique et ecclésiale de Moscou en est une tout autre.

Et c’est là que réside la responsabilité historique d’Etchmiadzine.

L’Église apostolique arménienne doit être suffisamment indépendante du gouvernement arménien pour pouvoir lui dire « non ». Toutefois, elle doit également jouir d’une indépendance suffisante vis-à-vis de Moscou pour ne pas avoir besoin de la protection de Cyrille.

C’est précisément la leçon de 1903.

Les empires changent, tout comme leurs drapeaux. Mais pour les petites nations, le danger demeure le même : celui de voir une puissance extérieure tenter de transformer la protection d’une institution nationale en un levier d’influence.

L’Église arménienne n’a pas besoin de la protection de Moscou. Au cours de l’histoire, elle a même dû, à maintes reprises, défendre son indépendance face aux politiques de Moscou.

Et si Etchmiadzine souhaite véritablement demeurer l’Église de tous les Arméniens, sa force ne doit pas résider dans le soutien du Kremlin, ou de quelque gouvernement arménien que ce soit, mais dans son indépendance vis-à-vis de l’un comme de l’autre.

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(1) Monument emblématique de la capitale azerbaïdjanaise.

(2) Selon la tradition de l’Église arménienne, saint Barthélémy, l’un des douze disciples  du Christ et deuxième apôtre de l’Église  arménienne avec saint Thadée, a été martyrisé dans la ville d’Aghpag [Albanopolis] en Grande Arménie. Son tombeau était conservé dans le monastère du même nom aujourd’hui pratiquement entièrement détruit.