La diplomatie de la foi
Hovhan MANDAKOUNI
« 1in.am », Erevan, le 2 octobre 2026
Les 2 et 3 octobre, Erevan a accueille le deuxième « Petit-déjeuner de prière » d’Arménie. Mais l’événement dépasse en vérité le cadre d’un simple rassemblement religieux.
L’initiative réunit diplomates, personnalités politiques et religieuses, chefs d’entreprise et experts pour débattre de la liberté religieuse, de l’avenir des communautés chrétiennes au Moyen-Orient, du patrimoine arménien de Jérusalem, du tourisme chrétien et des défis éthiques posés par les nouvelles technologies.
Cette démarche a également un objectif plus large. L’Arménie cherche à tirer parti de son héritage chrétien comme levier pour nouer des liens internationaux, favoriser le dialogue politique et renforcer son « soft power ».
Cette stratégie a pour but de doter la politique étrangère de l’Arménie d’un nouvel atout. Le pays s’efforce de transformer son héritage chrétien en une source de connexions internationales, de dialogue politique et d’influence.
Pour l’Arménie, l’année 301 est bien plus qu’une simple date historique.
L’héritage du premier État chrétien constitue également un atout en matière de politique étrangère. Il relie l’Arménie au Vatican, à l’Europe, à Jérusalem, aux milieux chrétiens des États-Unis ainsi qu’aux communautés anciennes disséminées au Proche-Orient. Si ces liens ne sauraient se substituer aux impératifs de sécurité, ils renforcent la visibilité et l’accessibilité du pays, tout en élargissant la portée de ses relations internationales. Pour un petit État, un tel capital historique peut se traduire par une influence diplomatique tangible et non négligeable.
L’histoire offre de nombreux exemples de situations comparables. Le territoire du Vatican est très exigu, et pourtant il exerce une influence à l’échelle mondiale depuis des siècles. La Grèce a constamment tiré parti des liens fondés sur la civilisation orthodoxe. Dans la politique étrangère d’Israël, la mémoire historique et l’héritage religieux font depuis longtemps partie intégrante de la stratégie de l’État. Le poids de l’Arabie saoudite ne se limite pas non plus au pétrole. La Mecque et Médine constituent d’immenses sources d’influence géopolitique.
L’Arménie dispose elle aussi d’un réseau d’influence hérité de l’histoire, qui s’étend d’Etchmiadzine à Jérusalem, d’Antélias à Venise, et des églises arméniennes d’Amérique aux anciennes communautés du Moyen-Orient. Ces liens ont préservé l’identité et la culture arméniennes au fil des siècles. Aujourd’hui, ils peuvent également revêtir une nouvelle importance pour l’État, en servant de socle aux relations internationales, à la confiance et à l’action diplomatique. C’est précisément dans ce contexte que la dimension américaine du « Petit-déjeuner de prière » revêt une importance particulière. Paula White-Cain, conseillère principale auprès du Bureau de la Maison Blanche pour les questions religieuses (White House Faith Office), est arrivée à Erevan. Lors d’un entretien avec elle hier, le Premier ministre arménien a évoqué le dialogue noué avec ce bureau ainsi que l’héritage chrétien commun aux Arméniens et aux Américains.
À Washington, les liens religieux font depuis longtemps partie intégrante de l’engagement politique et social. Au fil des décennies, le « Petit-déjeuner national de prière » a évolué pour devenir une plateforme informelle d’échanges entre personnalités influentes, tandis que les communautés évangéliques entretiennent de vastes réseaux organisationnels et politiques au sein de la vie publique américaine. Pour l’Arménie, nouer des liens avec ces cercles pourrait accroître la visibilité du pays, ouvrir de nouveaux canaux de communication et susciter un intérêt plus large pour sa sécurité ainsi que pour les enjeux régionaux.
La diplomatie moderne a depuis longtemps dépassé le stade des simples rencontres officielles. L’influence se forge également au sein des universités, des fondations, des Églises ainsi que dans les milieux d’affaires et d’experts. C’est de ces liens que naissent la confiance, les idées et les relations, autant d’éléments susceptibles d’évoluer par la suite en une coopération politique.
Pour l’Arménie, l’enjeu consiste à donner de la substance à ce réseau de relations. Le quartier arménien de Jérusalem en est une illustration exemplaire. La présence arménienne dans la Ville-sainte revêt une importance politique, ecclésiale et culturelle à l’échelle internationale. Sa préservation peut devenir un axe permanent de la diplomatie arménienne. Il en est de même pour les communautés chrétiennes du Moyen-Orient.
L’Arménie peut offrir une nouvelle plateforme pour des rencontres, des recherches, des programmes éducatifs et des échanges internationaux. Les organisateurs du « Petit -déjeuner de prière» ont d’ores et déjà inscrit ces aspects à l’ordre du jour de l’édition 2026.
Ce sujet revêt également une dimension économique. Les églises et complexes monastiques d’Arménie peuvent s’intégrer à des itinéraires de pèlerinage internationaux plus larges. Etchmiadzine, Khor Virab, Keghart, Tatev et Noravank représentent bien plus que de simples éléments d’un patrimoine culturel. Ils peuvent stimuler le tourisme, les services et le secteur aérien, tout en renforçant la visibilité internationale du pays.
C’est précisément là l’un des enjeux majeurs du « Petit-déjeuner de prière» : l’Arménie cherche à conférer à son héritage historique une valeur d’État moderne.
La géographie de l’Arménie ne changera pas. La Turquie, l’Iran, l’Azerbaïdjan et la Russie continueront d’influer sur sa sécurité. Toutefois, le rayonnement international du pays se forge également dans d’autres domaines : la culture, la diaspora, l’éducation, les idées et les relations internationales.
À cet égard, l’Arménie dispose encore d’un immense potentiel.
La portée du « Petit-déjeuner de prière » dépend du suivi qui en découlera. Si ces rencontres débouchent sur des liens durables, des projets conjoints et de nouveaux partenariats, l’Arménie pourra renforcer sa présence internationale et élargir ses champs d’action. De tels réseaux revêtent une importance particulière pour les petits États, car ils permettent d’introduire le débat sur le pays au sein de cercles influents réunissant responsables politiques, acteurs de la société civile et experts.
L’Arménie dispose à cet égard de solides fondations historiques. Son héritage chrétien peut également servir ses relations extérieures modernes. Sa véritable force se révélera lorsque cet héritage historique se transformera en une action diplomatique cohérente, en confiance et en relations à long terme.
