Le Conseil pour la rénovation de l’Église arménienne dénonce la délocalisation à l’étranger de l’Assemblée des évêques décidée par le Catholicos Karékine II
Le « Conseil pour la rénovation de l’Église arménienne » vient de publier un communiqué indiquant qu’une convocation avait été adressée aux évêques par le Saint-Siège d’Etchmiadzine les invitant à participer à une Assemblée des évêques (1) qui devrait se tenir dans la ville de Sankt Pölten, en Autriche (2), du 16 au 19 février 2026.
Cette nouvelle convocation intervient à la suite de l’annulation d’une première assemblée qui aurait dû se réunir à la fin de l’année 2025. Les causes de cette annulation n’avaient pas été explicitées par le catholicossat. Nombre d’observateurs et de spécialistes l’avaient alors expliquée par la difficulté qu’aurait rencontré Etchmiadzine à assurer le quorum requis. La nouvelle réunion, cette fois délocalisée hors d’Arménie, suscite de nombreuses interrogations. Dans la période contemporaine, le seul précédent est celui de 1956, lorsque des évêques des deux juridictions d’Etchmiadzine et de Cilicie s’étaient réunis au Caire pour tenter de résoudre la crise qui opposait leurs sièges (3). Cette « délocalisation » résultait d’une impossibilité pour les évêques relevant du siège d’Antélias d’obtenir des visas pour entrer en U.R.S.S.
D’aucuns lient cette délocalisation aux problèmes que poserait l’entrée en Arménie de l’archevêque Yezras, primat du diocèse de Moscou, et frère du catholicos, présenté il y a quelques semaines comme un agent de l’ancien KGB par le « Service de la Sureté nationale » d’Arménie. D’autres l’inscrivent dans une campagne plus large visant à présenter l’Arménie comme un État policier dont le Premier ministre et le gouvernement « persécuteraient » l’Église (4).
Hasard ou coïncidence, il y a deux semaines, un site évangéliste intitulé « Media chrétien » reprenait mot pour mot cette théorie et la rhétorique inhérente employée dans toute la presse de l’opposition, il y a deux jours, la chaine TV « Choghagat » dépendant d’Etchmiadzine diffusait un sujet consacré aux quatre hiérarques actuellement emprisonnés et présentés comme des « prisonniers politiques ». Aujourd’hui même (le 21 janvier), S. Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères, évoquait la situation de l’Église apostolique arménienne en déclarant que Moscou « observait avec regret » la situation actuelle. Dans le cas de ce dernier, on peut que s’interroger sur les motifs de son intérêt pour la question. A quel titre s’invite-t-il dans cette affaire purement arménienne ? En tant qu’ancien responsable politique soviétique habitué à interférer dans les affaires religieuses ? En tant que ministre des affaires étrangères de la Fédération de Russie inquiet des velléités d’indépendance de l’Arménie ? Ou bien en tant que Sergey Kalantarian, peut-être baptisé dans l’Église arménienne, l’Église de ses ancêtres ?
Dans tous les cas, il y a là un alignement d’intérêts et de discours qui n’annoncent rien de bien bon pour l’indépendance de la République d’Arménie et de l’Église arménienne.
GORUNE
Le texte de la déclaration
La décision de convoquer cette assemblée a été prise par le Conseil spirituel suprême, réuni le 13 janvier dernier. Cette réunion des évêques a pour objet d’examiner les derniers développements qui ont eu lieu au sein de l’Église arménienne et les questions relatives à la vie interne de l’Église.
En réponse à cette lettre problématique, les membres du Conseil déclarent :
- Que le Conseil spirituel suprême actuel est une structure invalide, car il a été élu en 2017 par l’Assemblée représentative de l’Église pour un mandat de quatre ans, et ses activités ont donc pris fin en 2021. Puis, des destitutions et des nominations de nouveaux membres ont été effectués à la discrétion de la personne qui occupe le siège du Catholicos de tous les Arméniens (5).
- Que nul n’a le droit de discréditer le Saint-Siège d’Etchmiadzine et l’État arménien en délocalisant une assemblée de cette importance dans un pays étranger.
- Que la résidence du Catholicos de tous les Arméniens est le saint Siège d’Etchmiadzine, centre du Patriarcat de l’Église arménienne, reconnu en tant que tel par le reste du monde chrétien et par les autres sièges hiérarchiques [de l’Église arménienne]. Centre spirituel de notre Église, tous les évêques y sont ordonnés. Dans le contexte du renforcement de l’indépendance de la République d’Arménie, les raisons de la non-convocation d’une assemblée épiscopale au Saint-Siège d’Etchmiadzine n’ont pas été exposées, et cette décision n’est pas justifiée. Nul n’a le droit de discréditer le Saint-Siège d’Etchmiadzine et l’État arménien en délocalisant une assemblée d’une telle importante.
- À ce jour, le Saint-Siège n’a fourni aucune réponse aux questions soulevées par le Conseil de coordination et les membres du clergé qui l’ont rejoint pour entreprendre une réforme de l’Église arménienne et traiter des cas individuels problématiques et causes de scandales impliquant le chef de facto de notre Sainte Église apostolique arménienne ainsi que d’autres membres de la hiérarchie.
- Aucune procédure canonique, réunion, discussion ou enquête n’a été entreprise autour de ces questions. Aucune réunion n’a été convoquée au Saint-Siège d’Etchmiadzine pour clarifier ces questions et les inscrire à l’ordre du jour de la Conférence des évêques, ni pour en informer préalablement le clergé invité.
- Les questions soulevées à maintes reprises par le Premier ministre de la République d’Arménie et d’autres responsables, fidèles et spécialistes, concernant l’Église arménienne sont restées sans réponse. Notamment les graves accusations portées contre le Catholicos de tous les Arméniens, et la proposition du Premier ministre de le rencontrer pour en discuter.
Pour les raisons exposées ci-dessus et en l’absence de préparation suffisante, la tenue d’une telle réunion n’est ni justifiée ni envisageable. Les décisions préjudiciables qui seraient prises lors d’une réunion qui s’avéreraient destructrices dans une telle situation, ne sont pas conformes aux principes établis et sont donc inacceptables. De plus, dans une telle situation, aucun des membres du Conseil de coordination pour la Rénovation ne participera à la réunion prévue en Autriche.
Par conséquent, au nom du Conseil, nous demandons :
a. d’annuler cette décision source de division de convoquer une conférence épiscopale à l’étranger,
b. de trouver des moyens réalistes de mettre fin à la confrontation destructrice entre la hiérarchie et l’État,
c. d’unir toutes les forces et les compétences pour concrétiser la réforme tant attendue de l’Église arménienne,
d. à tous les pères évêques de refuser de participer à cette aventure, qui viole à la fois la tradition séculaire du patriarcat de Sainte Etchmiadzine et l’alliance sacrée d’une unité inébranlable,
e. de ne pas céder aux pressions morales et psychologiques, ne pas se soumettre aux provocations du groupe antinational, au service de l’étranger et antiétatique qui opère encore au sein de l’élite du Saint-Siège, divisant l’Église arménienne,
f. de respecter l’ordre canonique établi au cours des siècles en restant fidèles à la mission de notre Sainte Église apostolique arménienne et au message de Jésus- Christ d’être des enfants de la vérité et de la lumière.
Tout cela résulte d’une gestion monopolistique et désastreuse, sans règles claires, en dehors de tout cadre légal, d’un refus obstiné de toute réforme et du musellement des voix dissidentes.
Ne cherchez pas les coupables ailleurs !
« Vous serez haïs de tous à cause de mon nom; mais celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé » (Marc 13,13).
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(1) L’appellation même de cet organe interroge: doit-on parler de synode, d’assemblée, de conférence ou de réunion ? Le nom utilisé en arménien est celui de « Եպիսկոպոսաց – եպիսկոպոսական- ժողով [yébiskobosats, ou yébiskobossagan joghov]. Il n’existe par ailleurs aucun texte organisant cette assemblée. La juridiction d’Etchmiadzine compte actuellement 59 évêques, dont le catholicos et les deux patriarches de Jérusalem et de Constantinople. Parmi ceux-ci, 8 sont à la retraite et ne sont sans doute pas convoqués. En l’absence de textes, on se trouve dans une situation où l’usage fait force de loi. Dans la pratique, cette « Assemblée des évêques » peut être convoquée sous deux formats. L’un, restreint, ne réunit que les évêques d’Arménie et parfois de la « diaspora intérieure », c’est-à-dire de Russie et de l’espace post-soviétique. L’autre, plus large, réunit tous les évêques de la juridiction d’Etchmiadzine. Dans ce cas, il est d’usage que les trois autres sièges hiérarchiques: le Catholicossat de Cilicie et les deux patriarcats de Jérusalem et de Constantinople participent symboliquement par l’envoi d’une délégation dont le la composition, le nombre de membres, et les droits – vote ou pas- ne sont pas clairement fixés. Dans la situation qui prévaut, le quorum requis pour la tenue de cette assemblée serait de 30 évêques. Les 10 archevêques et évêques promoteurs du mouvement de rénovation ont d’ores et déjà annoncé qu’ils ne participeraient pas à cette assemblée.
(2) Sankt Pölten (Saint-Hippolyte) est la capitale du land de Basse-Autriche.
(3) En 1651, les catholicos d’Etchmiadzine et de Sis s’étaient rencontrés lors d’une assemblée convoquée à Jérusalem pour se réconcilier.
(4) À maintes reprises, dans des communiqués et dans des déclarations des avocats d’Etchmiadzine, a été évoquée la nécessité d’en appeler aux organisations de défense des droits de l’homme et aux tribunaux internationaux.
(5) Conformément à l’alinéas b du 7e point du « Règlement particulier pour la tenue du concile national » [Assemblée nationale-ecclésiale] promulgué le 19 juin 1945 par le catholicos Kévork VI, la composition du Conseil spirituel suprême relève de la responsabilité de ce même Concile national. Sa composition – nombre et mode de nomination de ses membres a été modifié à plusieurs reprises et de manière opaque ces dernières années.
