Des relations Ankara-Moscou-Bakou,

Erdogan-Poutine

                         de la Russie et du panturquisme …

Le 29 janvier dernier, Sergey Lavrov, l’inamovible ministre des Affaires étrangères russe,  accordait un entretien au journal Türkiye (1)  et la chaine TV d’État TRT

Dans cet entretien, le premier des diplomates russes évoquait la mémoire commune des peuples russe et turc : « La Turquie, comme tout grand État, a ses propres intérêts nationaux qu’elle défend, notamment en faisant appel à la mémoire historique du peuple turc et à l’héritage ottoman. Nous le comprenons parfaitement ». Puis, il soulignait l’intérêt particulier de la Russie pour le monde turcique en se félicitant de l’implication de son pays dans l’organisation des sommets des pays de langue turque, dont son propre pays : « De plus, la Russie, pays où des groupes turcophones sont présents depuis des siècles, participe à diverses initiatives visant à préserver cette mémoire et cette histoire communes et, à l’heure actuelle, à tirer parti de cette expérience historique à des fins politiques constructives (2). Le 8 octobre 2024, la Russie a lancé une conférence politique et académique annuelle intitulée ‘’Les monts Altaï, berceau des nations turcophones’’, qui réunit des personnalités politiques, des fonctionnaires et des experts. Deux conférences de ce type ont déjà eu lieu, et une troisième est prévue cette année au Kazakhstan. Ceci illustre, je crois, l’importance que nous accordons à ce qui nous unit. Ce processus de rapprochement a connu différentes phases, mais l’essentiel est d’en tirer les conclusions et les enseignements appropriés. Sous l’impulsion de nos deux présidents, nos collègues turcs et nous-mêmes avons obtenu d’excellents résultats à cet égard ».

Puis, S. Lavrov exaltait la coopération entre la Turquie kémaliste et la Russie soviétique, dont l’une des conséquences fut la chute de la République d’Arménie : « Nous évoquons également d’autres chapitres de notre histoire commune, comme la lutte victorieuse de la Turquie pour son indépendance. En 2025, nous avons commémoré le 105e  anniversaire de la reconnaissance par la Russie soviétique de la Grande Assemblée nationale turque – une reconnaissance qui s’est traduite non seulement par une reconnaissance diplomatique, mais aussi par un soutien matériel sous forme d’armes, de munitions et d’or. Je suis convaincu que ce chapitre glorieux de notre partenariat stratégique restera à jamais gravé dans les mémoires, tant en Russie qu’en République turque ». 

Un « chapitre glorieux » qui inclut, entre autres, la signature des Traité de Moscou le 16 mars 1921 (3) et de celui  « d’Amitié et de neutralité », le 27 décembre 1925.

Un entretien édifiant que l’opposition arménienne et ses relais diasporiques toujours inquiets des projets panturquistes devaient absolument lire et méditer.

Dans ce contexte, le politologue Vahram Atanessian jette une nouvelle fois un regard précieux sur la vie intérieure turque, en particulier sur les positions des milieux nationalistes turcs qui curieusement semblent coïncider avec celles d’une partie de l’opposition arménienne.

GORUNE

Les nationalistes turcs sont-ils téléguidés depuis Moscou ?

Devlet Bahçeli, chef du Parti d’action nationaliste (MHP) turc, a fait une nouvelle déclaration importante. Il a proposé une alliance trilatérale Turquie-Russie-Chine, arguant qu’elle constituait « la seule opportunité de contrebalancer l’axe du mal, du partenariat stratégique américano-israélien ». Interrogé ce point de vue de Bahçeli, le président turc Erdogan a déclaré aux journalistes qu’il n’était « pas encore pleinement familiarisé » avec l’idée de Bahçeli.

Au Parlement turc, le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan et le Parti d’action nationaliste de Bahçeli forment une coalition. Le gouvernement d’Erdogan jouit d’une majorité parlementaire. Ces deux dernières années, le gouvernement a bénéficié du soutien total du Parti d’action nationaliste dans son programme intérieur visant prioritairement à dissoudre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et à démanteler les groupes armés kurdes.

Bahçeli et Erdogan présentant la carte du monde turc

Compte tenu de cette réalité, il est difficile d’imaginer que Bahçeli se soit « impliqué personnellement » dans les choix géopolitiques de la Turquie. La réponse évasive d’Erdogan selon laquelle il ne serait « pas encore pleinement familiarisé » avec l’idée de Bahçeli d’une alliance trilatérale Turquie-Russie-Chine, indique néanmoins que cette déclaration a fait l’objet d’un accord entre lui et le chef des nationalistes turcs.

De toute évidence, le moment choisi pour la divulgation de cette idée n’est pas le fruit du hasard. Comme l’ont indiqué les médias gouvernementaux de Bakou, la visite du vice-président américain Vance à Erevan et à Bakou « n’est pas seulement un signal ou une démonstration d’intérêt pour le Caucase du Sud, mais une tentative de constater les progrès qualitatifs dans l’approche des États-Unis vis-à-vis du Caucase du Sud ». Dans l’un de ces médias, le politologue Zardusht Alizade affirmait clairement « la page de l’influence russe sur le Caucase du Sud est close, et aucun héros ne pourra  la rouvrir ». Les récents contacts entre Ankara et Bakou, notamment la conversation téléphonique entre les ministres des Affaires étrangères Fidan et Bayramov, donnent l’impression que la Turquie craint de perdre un Azerbaïdjan désormais sous influence américaine, et qu’elle tente donc de « prendre le pouls » de Bakou.

L’évocation publique de l’idée d’une alliance trilatérale Turquie-Russie-Chine indique qu’Erdogan n’est pas certain que la Turquie ne subisse des pertes géopolitiques du fait de l’établissement d’une influence américaine dans le Caucase du Sud.

Il convient peut-être également de noter que plusieurs figures de l’opposition arménienne insistent sur l’importance de l’implication de la Russie et de la Chine dans le projet des TRIPP. 

La différence réside dans le fait que Bahçeli qualifie l’alliance américano-israélienne d’« axe du mal », tandis que l’opposition arménienne évoque plutôt un « partenariat américano-turc ». 

S’agit-il d’une différence de fond, ou bien les nationalistes turcs seraient-ils également « téléguidés » depuis Moscou ?

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(1) Le texte intégral de cet entretien est disponible sur le site officiel du MAE de la Fédération de Russie : https://mid.ru/en/foreign_policy/news/2075802/

(2) Le site Baku network auquel contribue le propagandiste français pro-azéri Jean-Michel Brun, évoque à contrario le « meurtre silencieux des langues turques » par Moscou : https://www.bakunetwork.org/fr/news/analytics/14407

(3)  Concernant l’Arménie, ce traité consacre la perte des régions de Kars et du Nakhitchevan.