« Alfortville, un village arménien. Années 1920-1930 »

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Une exposition retraçant l’histoire de la première génération
d’Arméniens venus s’installer à Alfortville après le génocide de 1915

Le vernissage de l’exposition intitulée « Alfortville, un village arménien. Années 1920-1930 » (13-19 avril), préparée par Sevan Ananian, s’est tenu le lundi 13 avril à l’Espace Culturel « le 148 », à Alfortville, devant une assistance particulièrement nombreuse et émue de découvrir ce travail inédit. 

En s’appuyant notamment sur les archives précieuses de l’association ARAM et le soutien indéfectible de la Maison de la Culture Arménienne, Sevan Ananian propose une immersion sans concession dans la réalité de l’entre-deux-guerres en déconstruisant le mythe d’une intégration « réussie » pour révéler la dureté du quotidien, l’hostilité des discours politiques de l’époque et la puissance agissante de ces hommes et femmes qui ont bâti de leurs mains le quartier sud de la ville pour en faire ce que les sources tant arméniennes que françaises désignent alors comme un « village arménien ».

 

Le parcours rend leur dignité aux pionniers alfortvillais à travers des portraits saisissants et des documents rares tandis que la diffusion de la « Complainte de Deir Zor », chantée alors à Alfortville comme dans de nombreux lieux de la diaspora, apporte une dimension sonore bouleversante à cette fresque historique. Cette manifestation, soutenue par la municipalité et le maire Luc Carvounas, rappelle avec force que la part arménienne de l’identité d’Alfortville, aujourd’hui fièrement revendiquée, s’est forgée par la transformation radicale d’un quartier autrefois marginalisé en un pôle de rayonnement majeur, grâce à la solidarité associative, la volonté de fer de cette communauté populaire et le volontarisme de la municipalité. 

Nora TACHJIAN

Une histoire du patrimoine écrit arménien en France : conférence de Boris Adjemian

Le 15 avril 2026, Boris Adjemian, historien et directeur de la Bibliothèque Nubar (Paris 16e), inaugurait le cycle des conférences dans le cadre de cette exposition. La conférence de Boris Adjemian portait sur son ouvrage intitulé La Bibliothèque et le survivant (éditions Anamosa, 2025) qui propose de retracer, selon les mots de l’auteur, la « double biographie » de la Bibliothèque Nubar et de son premier bibliothécaire, Aram Andonian (Constantinople, 1879 – Paris, 1951).

Dès son propos introducteur, le directeur de la Bibliothèque Nubar nous propose de le suivre dans ses recherches qui font état d’une lacune dans l’historiographie des Arméniens au XXe siècle : les bibliothèques et les livres. La réflexion autour de la notion de patrimoine, qui parcourt l’ensemble de la présentation, s’appuie sur la dialectique de la perte (la Bibliothèque voit le jour au lendemain de la destruction du monde social arménien) et de la conservation. 

Boris Adjemian rappelle qu’écrire l’histoire de la Bibliothèque, c’est, peut-être avant tout, écrire celle de son premier bibliothécaire, Aram Andonian. L’historien brosse avec passion le portrait de ce journaliste à la plume d’une fécondité impressionnante, par ailleurs bibliophile averti et dessinateur de talent – talent qu’il emploie à la caricature acerbe des hommes politiques arméniens de son temps, puis dans sa carrière ultérieure de bibliothécaire à la Bibliothèque Nubar, à y peindre les décors inspirés des enluminures des manuscrits arméniens. Alors qu’il occupait un poste au bureau de la censure du ministère de l’Intérieur ottoman, il est déporté en 1915 comme d’autres intellectuels arméniens, survit miraculeusement puis arrive, après un long périple à travers l’Anatolie et le Levant, à Paris, où il rejoint la Délégation nationale arménienne en 1919. Il revient sur cet épisode tragique de son existence dans deux publications : Այն սեւ օրերուն… (Ayn sev oreroun…, En ces jours sombres) (1919) et Աքսորի ճամբուն վրայ (Aksori jampoun vra, Sur le chemin de l’exil) (1919-1920).

La création de cette « Arménie de papier », selon l’expression de Boris Adjemian, est le résultat d’une double instigation : d’une part, celle de Boghos Nubar Pacha (1851-1930), président de l’Union générale arménienne de bienfaisance ; d’autre part, celle des héritières d’un riche bibliophile stambouliote, Vitchen Holas, lesquelles souhaitent léguer la bibliothèque de leur père à une institution arménienne hors de Turquie. Boris Adjemian rappelle les ambitions patrimoniales sous-tendant la fondation de la Bibliothèque, qui ouvre ses portes en 1928 : elle ne sera pas une bibliothèque arménienne parmi d’autres, mais la bibliothèque nationale arménienne, un « sanctuaire national en exil ». Une semblable rhétorique du sacré traverse également les écrits de l’infatigable bibliothécaire qu’est Andonian : « j’entre dans la Bibliothèque comme dans un cloître », confie celui qui veille à la conservation des livres et des archives, qu’il qualifie de « reliques » (նշխարհ – nshkhar). Aussi met-il tout en œuvre pour en garantir les meilleures conditions de conservation possible : il conçoit les rayonnages, réfléchit à leur disposition pour limiter l’exposition des collections à la lumière, veille à l’installation d’un système d’aération limitant les dépôts de poussière, etc.

Le pillage de la Bibliothèque par les troupes d’occupation allemandes après la défaite française de 1940 a suscité un intérêt particulier au sein de l’assistance. Une image décrite par Boris Adjemian et qui illustre l’acharnement d’Andonian à préserver les reliques du sanctuaire laisse une forte impression : le bibliothécaire vieillissant, handicapé à la suite d’une chute sur les routes de déportation, cachant de nuit dans la cave de l’immeuble des sacs chargés d’éditions rares et précieuses, les remplaçant par des ouvrages de moindre valeur puis modifiant le catalogue de la bibliothèque pour ne pas éveiller les soupçons l’occupant. 

Boris Adjemian clôt son propos en abordant l’ère post-Andonian : celle des politisations de la mémoire du génocide et des prémisses de la recherche académique sur le sujet. La Bibliothèque Nubar devient dès lors un passage obligé pour les historiens se penchant sur la question comme Yves Ternon ou Anahid Ter-Minassian – Raymond Kevorkian, directeur de la Bibliothèque de 1986 à 2012, est l’un des plus grands spécialistes du génocide. 

Nous ne pouvons reproduire ici fidèlement la richesse et la précision du propos enthousiaste de Boris Adjemian. Les questions aussi nombreuses que diverses du public, qui ont porté sur Andonian, la politique d’acquisition de la Bibliothèque, ses publics, ses collections ou encore ses missions, ont témoigné de l’intérêt suscité par la conférence ; peut-être ont-elles aussi corroboré l’idée avancée par l’ethnologue et anthropologue Daniel Fabre dans Emotions patrimoniales (2013), selon laquelle les collections de bibliothèque ou les archives, à l’instar des monuments historiques, suscitent de forts élans émotionnels.

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Conférence d’Astrig Atamian : l’histoire des communistes arméniens en France

Toujours dans le cadre de cette exposition, l’historienne Astrig Atamian a donné le 18 avril 2026 une conférence portant sur son ouvrage intitulé Ceux de Manouchian. Une histoire des communistes arméniens en France (1920-1990) (Presses Universitaires de Rennes, 2025). Cet ouvrage, né d’une thèse de doctorat soutenue sous la direction de Claire Mouradian en 2014 à l’INALCO, se propose d’étudier un domaine de la recherche historique encore peu exploré, ainsi que le rappelait Astrig Atamian dans l’introduction de sa conférence. 

Toujours dans le cadre de cette exposition, l’historienne Astrig Atamian a donné le 18 avril 2026 une conférence portant sur son ouvrage intitulé Ceux de Manouchian. Une histoire des communistes arméniens en France (1920-1990) (Presses Universitaires de Rennes, 2025). Cet ouvrage, né d’une thèse de doctorat soutenue sous la direction de Claire Mouradian en 2014 à l’INALCO, se propose d’étudier un domaine de la recherche historique encore peu exploré, ainsi que le rappelait Astrig Atamian dans l’introduction de sa conférence. 

Peu après leur arrivée en France à l’aube des années 1920, les rescapés du génocide de 1915 perpétré par le gouvernement Jeunes-Turcs connaissent une prolétarisation massive. Certains rejoignent les rangs du tout jeune parti communiste français, qui regroupe la main d’œuvre étrangère (MOE, devenue ensuite main d’œuvre immigrée, MOI) au sein de « groupes de langues », afin de traduire et de diffuser auprès des communautés encore peu francophones les orientations stratégiques du parti. Astrig Atamian insiste sur l’oscillation fondamentale qui caractérise le communisme arménien en France, entre internationalisme et ressort nationaliste exploité par l’URSS via le comité de secours pour l’Arménie (Hayastani oknoutian komite, « HOK »), fondé en 1921, pour contrecarrer les aspirations indépendantistes en diaspora. Ce communisme arménien évolue au gré des vicissitudes de l’histoire globale du mouvement : ainsi, la période stalinienne et la stratégie du « socialisme dans un seul pays » se caractérise par une vaste campagne en faveur du rapatriement (nerkaght), mais aussi par la dissolution du HOK en 1937, à l’ère des purges. La lutte clandestine contre l’occupation nazie, où s’illustre au premier chef Missak Manouchian, attire un plus grand nombre d’Arméniens. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, dans un contexte d’hégémonie du PCF au sein du paysage politique français, de nouvelles organisations telles que la Jeunesse arménienne de France (JAF) et l’Union culturelle française des Arméniens de France (UCFAF) succèdent à celles des précédentes décennies, tandis qu’un nombre croissant d’Arméniens fait le choix du nerkaght. L’historienne rappelle que le mot d’ordre de la reconnaissance du génocide qui émerge à partir de 1965 rassemble autour de lui, sans estomper les profonds désaccords, les différentes sensibilités politiques présentes en diaspora. 

Astrig Atamian a réussi la gageure de ramasser cette longue et complexe histoire en un propos dense et étayé par une riche documentation (archives et photographies). Les nombreuses questions du public ont abordé les expériences du nerkaght, mis l’accent sur les conflits d’hégémonie qui ont tiraillé la diaspora, et ont donné lieu à une discussion fructueuse qui a confronté expérience vécue et travail sur les archives.

Nareg TAJIRIAN

Conférence de Patrice Djololian : la diaspora arménienne à travers les mémoires du studio Arax 

Dans le cadre des conférences accompagnant l’exposition « Alfortville, un village arménien. Années 1920-1930 », le 18 avril, Patrice Djololian a proposé une plongée sensible dans l’histoire de la diaspora arménienne en France.

En s’appuyant sur des photographies et des témoignages familiaux, notamment ceux liés à la figure de son père Krikor, fondateur du célèbre Studio Arax, Patrice Djololian reconstitue un véritable tissu de vies marquées par l’exil, la reconstruction et la transmission. Les images prennent une dimension particulière : bien plus que de simples archives, elles révèlent des fragments de mémoire retraçant l’installation des Arméniens.

À travers les visages et les scènes du quotidien capturés par Arax, se dessinent des trajectoires individuelles inscrites dans la grande histoire, depuis les bouleversements survenus à la fin de l’Empire ottoman jusqu’à l’ancrage en France. Dans la continuité de son livre Survivre et renaître, Patrice Djololian met en lumière une histoire à la fois intime et collective, où la mémoire familiale rejoint l’histoire d’un peuple. 

La conférence a également montré comment la photographie, en tant que profession et pratique, a constitué un puissant vecteur de transmission. 

En donnant à voir ces parcours, Patrice Djololian a offert au public un moment à la fois historique et profondément humain, invitant à réfléchir sur la construction de l’identité et sur la manière dont les héritages culturels continuent de vivre et de se transformer aujourd’hui.

Nora TACHJIAN