Migrations : notre mémoire arménienne en partage

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Les phénomènes migratoires interrogent nos sociétés. Pour nous, Arméniens d’Arménie et de diaspora, cette question touche une corde particulièrement sensible : celle de l’exil, inscrit au cœur de notre histoire depuis plus d’un siècle. Cette mémoire nous oblige. En France, nous partageons les inquiétudes de nos concitoyens sur la question migratoire, mais nous savons aussi, par expérience familiale et collective, que derrière chaque « flux » il y a des visages, des prénoms, des histoires.

Le 18 mai dernier, à lEspace Bernanos, à Paris, devant une salle comble, Mgr Malle rappela une vérité simple : l’exilé, quelle que soit son origine, sa couleur, sa religion, mérite respect et dignité comme tout être humain. Dans les Hautes‑Alpes, à la frontière italienne, l’évêque de Gap‑Embrun, Mgr Xavier Malle, a découvert cette réalité de très près. Arrivé en 2017, sans y être préparé, il voit affluer des exilés par les cols de montagne. Comme beaucoup, il partage d’abord les peurs ambiantes. Puis, au fil des rencontres « à hauteur de visage », son regard change : derrière le « problème migratoire », il découvre Blessing, Kalilou, Éric, Ousmane… des personnes, tout simplement, dont la dignité est souvent bafouée.

Fondée par le Secours catholique, la Fondation Caritas France, avec Claire Dognin, son conseil d’administration et sa direction générale, et les multiples bénévoles, accompagne de l’accueil à l’intégration, en passant par le travail, la formation et l’apprentissage de la langue, afin que l’exilé devienne un acteur précieux de notre société et de notre économie. Tout en les écoutant, nous pensons à l’exemple arménien : un peuple rescapé, déraciné, mais qui, partout où il s’est installé, a travaillé, entrepris, créé, contribué. 

L’anthropologue Didier Fassin rappelle qu’en France les règlements bureaucratiques laissent les migrants sans droit au travail régulier pendant dix années, et que, sur 130 millions de migrants dans le monde, plus des trois quarts restent à l’intérieur de leur pays ou dans les pays voisins. Ceux qui parviennent jusqu’à nos frontières n’en sont qu’un infime pourcentage, fuyant les persécutions, la misère, les déserts, la mer, les barbelés. Certains y laissent leur vie.

Au Karabakh nos chemins se sont  croisés. Notre engagement ne vient pas de théories abstraites, mais de notre histoire et de ce que nous avons vu, notamment lors d’un voyage en Artsakh en 2019. Avec nos amis Ardis et Jean‑François Rambicur, fondateurs de l’association « 1001 fontaines », Perrine et Jean‑Luc Perron  (dirigeant du groupe Crédit Agricole, fondateur de la banque ACBA). Là, sur sa terre ancestrale, un peuple vivait et travaillait heureux, jusqu’à l’exécution, en 2023, d’un plan d’exode forcé conduit par les pouvoirs azéris, avec lesquels il a été, hélas, impossible d’obtenir un statut spécial dans le cadre du droit international.

Avec le soutien de Frédéric Meunier, directeur du fonds de dotation Riace, nous participons à l’achat et à la rénovation d’un ancien hôpital pour y loger le « Refuge briançonnais ». Ce lieu accueille chaque semaine une centaine de migrants venus d’Italie, en route vers l’Allemagne, l’Angleterre…

Notre mémoire de l’exil nous donne une responsabilité particulière : refuser les discours de peur, et regarder l’exilé non comme une menace, mais comme un prochain. Mais le premier devoir des responsables politiques, où qu’ils soient, n’est‑il pas d’éviter le départ de leurs populations ?

Robert AYDABIRIAN
Saint‑Chaffrey (05)