DÉCRYPTAGE : La visite éclair de Marco Rubio confirme l’intérêt des États-Unis pour l’Arménie
Par Marc DAVO
Venant de New-Delhi, le Secrétaire d’Etat américain a tenu à faire une halte à Erevan, le 26 mai. A cette occasion trois documents importants ont été signés avec le ministre Mirzoyan, à l’aéroport de Zvartnots. Cette visite n’est pas le fruit d’un hasard surtout que les attaques hybrides du Kremlin contre l’Arménie tant directement qu’indirectement par l’entremise de la 5e colonne sont de plus en plus fréquentes et intenses. Face à cette pression, le camp souverainiste arménien a bien besoin d’un coup de main, comme l’a initié en début d’année le vice-président Vance. Mais c’est le lendemain des élections qui mérite d’être diagnostiqué, car le Kremlin poursuivra son offensive.
>>>> Rappel succinct des documents signés
– A la suite du document conclu en 2024 vers la fin du mandat du président Biden par Antony Blinken, un nouveau texte portant le partenariat stratégique global vient d’être paraphé par Marco Rubio. C’est un document plus élaboré par rapport au précédent, affirmant le renforcement de la coopération bilatérale. Les oiseaux de mauvais augure qui prétendaient que le premier document ne valait rien car présenté et signé par une administration en fin de mandat et que celle de Donald Trump allait le déchirer, sont aujourd’hui bien silencieux.
– Le 2e document concerne l’accord-cadre sur le projet TRIPP. Sans entrer dans les détails juridico-techniques, il faut souligner son importance. Il constitue une étape supplémentaire dans l’accélération de la mise en œuvre de la voie dite Trump à laquelle le Kremlin regarde avec inquiétude et jalousie et semble avoir inscrit comme objectif à contrer dans l’agenda de ses agents candidats aux élections de juin prochain en Arménie. Ces derniers devraient agir pour neutraliser la réalisation de ce projet. Quant aux dirigeants de la République islamique qui continuent de considérer avec méfiance la présence à leur frontière du « grand satan », ils sont fort occupés à préserver la survie du régime en place pour l’instant.
– La nouveauté, s’il en est permis de l’appeler ainsi, c’est l’ouverture de la coopération américano-arménienne vers un domaine hautement stratégique et crucial pour les Etats-Unis surtout. Le protocole d’entente (memorendum of understanding) que les deux ministres ont signé porte sur l’exploitation et le traitement des minéraux et terres rares. Ces ressources sont très utilisées dans la réalisation des hautes technologies qui se développent de plus en plus. Les retombées sur l’économie arménienne qui doit impérativement se libérer du carcan mis en place par Moscou dans le cadre de l’UEEA (une organisation économique à la solde de la Russie), ne sont pas négligeables.
>>>> Incertitude dans l’agencement
d’une nouvelle configuration au Sud-Caucase
On peut observer l’accélération de l’élaboration de textes d’accord pour la mise en place concrète de projets de coopération tant de la part des Etats-Unis que d’UE (Union européenne). Ces accords amplifient la coopération entre l’Arménie et ces deux puissances. Ce phénomène est sans aucun doute de nature à modifier les rapports de forces dans la sous-région, dès lors que les Occidentaux renforcent leur présence sur place. Sa consolidation et sa transformation en une nouvelle donne géopolitique sous-régionale, comme un maillon important de la nouvelle configuration géo-stratégique qui touche la Chine, l’Asie centrale et le monde occidental sont tributaires d’un facteur, le maintien de l’Arménie dans le camp occidental. Et ce maintien, à son tour, dépendra de la mise à l’écart des forces russophiles internes qui agissent sous l’ordre du Kremlin et aussi de la politique de rapprochement réel d’Erevan avec l’Occident.
Dans ce contexte, la Turquie vient de franchir un pas, sans doute sur recommandation de l’Occident. Elle autorise l’utilisation de la voie ferrée Kars-Tbilissi vers l’Arménie pour faciliter l’activité commerciale, sans doute en attendant la réouverture de la ligne directe Kars-Gyumri dont les travaux d’aménagement font l’objet de négociations bilatérales entre Erevan et Ankara.
Bien entendu, le Kremlin ne restera pas sans réagir, même fortement affaibli dans la guerre ukrainienne qui absorbe l’essentiel des ressources russes. La nature et l’efficacité de sa réaction augmentent ou diminuent le degré d’incertitude qui affecte la forme que prendra la nouvelle configuration sous-régionale.
D’ores et déjà, les Russes auxquels Robert Kotcharian avait généreusement offert la gestion des chemins de fer arméniens en 2008, s’opposent à toute proposition d’achat par un tiers ou de transfert de responsabilités à une autre structure gestionnaire. Ce refus s’inscrit dans la droite ligne de la politique russe visant à empêcher le déblocage des voies de communication de l’Arménie. Ayant réussi à installer un pouvoir conciliant à Tbilissi en la personne de l’oligarque Ivanichvili qui ménage ses intérêts, le Kremlin tente de réaliser le même scénario à Erevan avec deux personnalités très liées aux intérêts russes. Les moyens mis en œuvre sont immenses : argents, propagande, fake news et attaques tous azimuts pour affaiblir le camp adverse pro-souveraineté nationale. La décrédibilisation des outils de surveillance électorale contre les tentatives de tricheries est l’un des moyens utilisés. Récemment, Edmond Maroukian, chef d’un parti d’opposition, dont le colistier, Karbis Pachoyan très critique à l’égard de Nikol Pachinian, a attaqué Daniel Ioannissian dont l’ONG mène une lutte contre la corruption. Il demande à la Commission électorale d’annuler l’habilitation de cette organisation chargée d’observer le processus électoral du 7 juin. Si la Commission accepte, ce sera un affaiblissement du contrôle de la transparence électorale. La remise en cause de la légitimité voire la légalité du résultat du scrutin est un autre outil. Certains responsables russes l’ont déjà évoquée récemment. On peut s’attendre que le Kremlin y recourt.
En tout état de cause, lors des élections du 7 juin, les électeurs doivent savoir que le choix porte entre l’Arménie indépendante et l’Arménie rétrogradée en situation de pays vassal de Moscou. L’engagement seul des Etats-Unis et de l’UE dans le Sud-Caucase ne suffit pas pour assurer la souveraineté de l’Arménie. L’Arménie elle-même doit consentir à des efforts pour bénéficier de la convergence d’intérêts entre elle et l’Occident. En cas de victoire des partisans de la souveraineté, le nouveau gouvernement doit entreprendre, sans tergiverser, d’assainir le champ politique en interdisant l’existence de formations liées à des puissances nocives, d’améliorer le rendement dans la fonction publique en insistant sur la compétence, de se hisser dans la mesure du possible au niveau des standards de l’UE avec l’aide de ses institutions et surtout, comme l’a précisé Marco Rubio dans son intervention le 26 mai, l’Arménie doit diversifier ses relations économiques. Une diversification réelle et non déclarative telle qu’on connaît actuellement.
Robert Kotcharian et Samuel Karapetian ont pour mission de détruire la souveraineté de l’Arménie comme l’a dit le sociologue Karen Karapetian sur Noyan Tapan TV. Le premier avec sa thèse d’intégration dans le cadre de l’État d’Union poutinien, ce qui ressemble trait pour trait au statut de Tatarstan de Ruben Vardanian, le second, plus sournoisement, avec son projet de resserrement des liens avec Moscou. Autrement dit, l’Arménie restera ligotée dans la toile d’araignée poutinienne que sont les organisations dirigées par le Kremlin (CEI, UEEA, OTSC), ce qui équivaudra à la mise à l’écart du pays des institutions européennes et du soutien occidental. Dans les deux cas des thèses de ces représentants du « parti de l’étranger », l’Arménie s’enfoncera dans une dépendance contraignante vis-à-vis d’une puissance à régime autoritaire et belliciste, économiquement en retard et socialement peu développée. Les perspectives seront obscurcies pour la société arménienne. ■
