Naissance et mort de la nouvelle « Église apostolique d’Albanie »

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La communauté oudie « déplacée en masse » pour une cérémonie religieuse, avec la participation de Mgr Alexis, évêque de Bakou et d’Azerbaïdjan de l’Église orthodoxe russe

Dans un dossier présentant plusieurs articles consacrés à l’instrumentalisation de la religion en Azerbaïdjan, ont déjà été évoqués les rapports du pouvoir azerbaïdjanais avec l’ensemble des religieux du pays (l’Église catholique, une partie du monde orthodoxe et avec l’islam). Le dernier article de cette série est consacré à une « expérience » très particulière, celle de la tentative de « restauration » d’une Église ancienne, « l’Église apostolique d’Albanie », établie dans les régions de la rive gauche de la Koura, au nord-ouest de l’Azerbaïdjan actuel, et disparue au VIIIe siècle (1)

La genèse de cette entreprise éminemment politique est peu connue et il est difficile d’établir si le projet a d’abord été pensé par ses « fondateurs » oudis (2) qui l’ont proposé aux autorités, ou si ce sont les services de la propagande qui sont allés chercher la poignée d’Oudis demeurés chrétiens pour les instrumentaliser dans ce qui est de toute évidence une entreprise dirigée contre l’Arménie et les Arméniens. 

Ce projet est sans précédent, si ce n’est peut-être celui de la création en 1923 d’une « Église orthodoxe turque » [Türk Ortodoks Kilisesi] qui se présentait, elle, comme l’héritière légitime du Patriarcat de Constantinople. Un prêtre originaire d’Ankara, proche de Kemal Atatürk, Pavlos Karahisarithis, avait à l’époque été intronisé sous le nom d’Eftim Ier et une petite communauté s’était constituée autour de lui. Celle-ci existe de nos jours encore avec quelques dizaines de fidèles (3). Depuis 2002, Papa Eftim IV (né Paşa Ümit Erenerol) est le quatrième « patriarche » de cette « Église » qui se présente comme une Église orthodoxe « autocéphale », même si elle n’est reconnue par aucune autre entité ecclésiale.

Église, secte ou officine de la propagande de l’État azerbaïdjanais ?

C’est le 26 mai 2003, qu’une entité religieuse est fondée et officiellement enregistrée auprès du Comité pour les Affaires religieuses sous le nom de « Communauté chrétienne albanienne-oudie de la République d’Azerbaïdjan ». Son fondateur est Robert Mobili (4), un géologue originaire du village de Nij, dans la région de Qabala au nord de l’Azerbaïdjan. Parmi ses compagnons, se trouvent l’historien Zurab Kananchev (5), Oleg Danakari, alors directeur du « Centre culturel oudi », et quelques autres. Rapidement, l’organisation crée un réseau de correspondants dans la « diaspora oudie » à Moscou, Volgograd, Rostov-Sur-Le-Don, en Biélorussie, en Géorgie, au Kazakhstan. 

Depuis sa fondation jusqu’à nos jours, elle bénéficie du soutien direct de la présidence de la République, de l’administration locale de la région de Qabala, de la Fondation Aliev, du Centre international du multiculturalisme de Bakou, ainsi que du large réseau diplomatique de la République d’Azerbaïdjan. 

S’appuyant sur les thèses révisionnistes de Zia Bouniatov (1923-1997), le « père de l’historiographie azerbaïdjanaise » et de sa « fille spirituelle » Farida Mammadova, depuis près de 25 ans, ce petit groupe d’activistes réuni dans cette « Communauté chrétienne albanienne-oudie » affirme que l’Église de ses lointains ancêtres a été détruite par les Arméniens (6) et il œuvre activement pour sa « restauration ». 

Ces contrefacteurs de l’histoire expliquent également l’amenuisement démographique des Oudis, voire leur quasi-disparition, par leur « assimilation » imposée par les Arméniens. En réalité, cette érosion démographique résulte des vagues successives d’islamisation et de turquification qui se sont succédé dans la région du XVIIIe au XIXe siècle. Au siècle suivant, entre 1905 et 1906, puis entre 1918 et 1920, comme les Arméniens, les Oudis ont été victimes d’importants massacres (7). Près de 3 500 personnes avaient péri durant ces seuls massacres. Dans les années 1980, ne subsistaient plus en Azerbaïdjan que deux villages chrétiens de langue oudie : Nij et Vardashen, et trois autres localités abritaient des Oudis chrétiens turcophones (8). Au recensement de 2009, le pays ne comptait plus que 3 800 Oudis, très majoritairement musulmans.

Réécrire le passé pour justifier le présent

Depuis la création de cette communauté, Robert Mobili, devenu sa figure principale, n’a eu de cesse de paraître dans tous les grands événements politiques et religieux internationaux pour se faire connaître et reconnaître par les grandes Églises « traditionnelles ». Cet entrisme effréné va de simples photographies prises avec divers hiérarques, par exemple le Patriarche œcuménique de Constantinople (9), jusqu’aux rencontres académiques et scientifiques organisées par l’Église orthodoxe russe à Kiev ou à Minsk, ou par l’Église catholique en Pologne. Les plus retentissantes des opérations en lien avec ce groupuscule ont été la publication dans l’Osservatore Romano de l’article de Rossella Fabiani « albanisant » tout l’héritage arménien de l’Artsakh (10), et surtout, l’organisation d’un « colloque scientifique » à l’Université grégorienne de Rome le 10 avril 2025. L’événement, qui avait alors été salué par le cardinal Gugerotti, préfet du Dicastère pour les Églises orientales, avait été condamné par près de 400 intellectuels signataires d’une pétition.

Robert Mobili et son association contribuent également au « kit de religieux » constitué par les services de la propagande azerbaïdjanaise qui intervient lors des grands événements organisés par Bakou sur les thèmes de la
« coexistence des religions » ou du « multiculturalisme » dont Ilham Aliev se présente comme le grand promoteur (11).

Dès les premiers jours qui ont suivi la première phase de l’occupation de l’Artsakh, entre novembre 2020 et septembre 2023, les membres de cette « communauté » avaient commencé à organiser une série de « pèlerinages » dans les monastères et sanctuaires du Haut-Karabakh pour revendiquer l’héritage supposé de cette Église albanienne (12). Ces expéditions au caractère plus touristique que spirituel se poursuivent jusqu’à nos jours.

Pourquoi les Oudis et pas les Tates ?

Il est intéressant de noter que les Tates, un peuple également présent dans les frontières de l’Azerbaïdjan, dont une partie a aussi été convertie au christianisme par les Arméniens n’ont pas été instrumentalisés de la même manière. 

En 1981, dans leur ouvrage Les Musulmans oubliés, l’Islam en Union soviétique, Alexandre Bennigsen et Chantal Lemercier-Quelquejay, consacraient quelques lignes à ce petit peuple partageant une même langue iranienne mais professant trois religions différentes : l’islam (chiites de rite djafarite), le judaïsme et le christianisme (rite « arméno-grégorien) ». Évoquant les Tates chrétiens, ils écrivaient « Les Tates arméniens sont pratiquement assimilés par les Arméniens. Ils perdent l’usage de leur langue et ont été recensés en 1970 et 1979 en tant qu’Arméniens » (13)

Ces Tates-arméniens étaient présents dans le village de Madrassa, dans le centre du pays (14), à Khatchamaz et Kilvar, dans le nord-est du pays, où ils possédaient encore deux églises avant la soviétisation (15). Mais sans doute l’instrumentalisation de ce groupe ethnique, même si on peut constater chez lui des similitudes avec les Oudis, ne présentait-elle pas le même intérêt stratégique.

La dernière page du projet de restauration de « l’Église apostolique d’Albanie » ?

Malgré d’énormes investissements financiers et un travail de propagande incessant, après des années de démarches auprès des Églises orthodoxe, catholique et syriaque, malgré une politique d’entrisme parfois efficace, les membres de cette « Communauté chrétienne albanienne des Oudis d’Azerbaïdjan » (16), n’auront pas réussi durant toutes ces années à créer pour ses
« fidèles » un centre de formation (séminaire) (17), ni un clergé propre, et toutes ses demandes d’ordination de prêtres par des évêques d’Églises établies sont restées sans réponse. Dès lors, la viabilité de cette nouvelle « Église apostolique d’Albanie » paraît compromise. Pour ne pas dire totalement irréaliste.

Dans le même temps, à plusieurs reprises ces dernières années, les évêques du diocèse de l’Église orthodoxe russe d’Azerbaïdjan se sont régulièrement rendus dans les deux églises arméniennes de Nij afin d’y célébrer la Divine liturgie à laquelle assistaient des Oudis et des fidèles russes venus depuis Bakou et d’autres villes du pays. Ils y ont également baptisé et chrismé nombre d’habitants d’origine oudie, ce qui fait d’eux, selon les canons de l’Église orthodoxe, de facto, des membres de l’Église orthodoxe (18)

L’étude attentive de photographies récentes de ces célébrations liturgiques permet de constater que tous les « fidèles » de cette communauté, y compris ses deux responsables, Robert Mobili et Rafik Danakari, communient des mains de l’évêque russe orthodoxe Alexis. Un signe supplémentaire qui laisse penser qu’ils se sont convertis à l’orthodoxie chalcédonienne alors que leurs ancêtres, fidèles de l’Église arménienne, étaient membres d’une Église orthodoxe orientale miaphysite.

À noter également que depuis peu, ce groupuscule a ajouté au nom de son organisation l’épithète « orthodoxe » [Alban-Udi Ortodoks Kilsəsi] (19)

Ces quelques éléments permettent-ils pour autant d’en déduire que cette communauté de la taille d’une modeste paroisse rurale qui se proclamait héritière de « l’Église apostolique d’Albanie » a fini par rejoindre l’Église orthodoxe russe par le biais de son diocèse d’Azerbaïdjan ?

À ce jour, aucune déclaration officielle du diocèse russe ou de cette association, n’est venue confirmer ce fait.

Sahag SUKIASYAN

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(1) Cette région est désignée par les Arméniens sous le nom de Բուն Աղուանք [Poun Aghvank – Albanétie véritable].

(2) Les Oudis sont l’une des anciennes population des territoires qui constituent aujourd’hui l’Azerbaïdjan. Considérés comme l’un des 26 peuples de l’Albanie du Caucase – ou Albanétie – ils ont été christianisés dès le 4e siècle, par les Arméniens.

(3) Aussi désigné sous le nom de « Patriarcat orthodoxe turc autocéphale » [Bağımsız Türk Ortodoks Patrikhanesi]. 

https://www.persee.fr/doc/rebyz_1146-9447_1922_num_21_127_4359

(4) Également connu sous le nom de Robert Pakradovitch Mobiyan avant 1988.

(5) En 2002, ce dernier avait connu son moment de gloire dans la presse azerbaïdjanaise grâce à une photographie sur laquelle on le voyait offrir une croix sculptée sur bois au Pape Jean-Paul II en visite à Bakou.

(6) Selon eux, cette destruction se aurait été réalisée en deux temps, d’abord au
VIIe -VIIIe siècles, puis au XIXe siècle, cette fois, avec « l’aide des Russes ». 

(7) En 1918, en marche vers Bakou, « l’Armée islamique du Caucase », créée par Enver Pacha et dirigée par son demi-frère Nouri Pacha [Nuri Killigil], a été responsable d’importants massacres perpétrés pour éliminer les populations non musulmanes de la région.

ienne-oudie d’Azerbaïdjan» ont été étudiés par un l’historien Grigori Ayvazyan. Voir : ԱՅՎԱԶԵԱՆ Գրիգորի, ՈՒԴԻՆԵՐ ՊԱՏՄԱ−ԱԶԳԱԳՐԱԿԱՆ ԱԿՆԱՐԿ, Grigori AYVAZYAN, LES OUDIS, APERÇU HISTORIQUE ET ETHNOGRAPHIQUE (en russe)- Հնագիտութեան եւ ազգագրութեան ինստիտուտի հրատարակչութիւն ԵՐԵՒԱՆ 2023 / Académie nationale des sciences de la république d’Arménie, institut d’archéologie et d’ethnographie, Éditions de l’Institut d’archéologie et ​​d’ethnographie, Erevan 2023. L’ethnologue Hranouch Kharadian a également dédié plusieurs études  à ce peuple dont une partie a émigré en Arménie, en particulier après 1988-89.

(9) Aucune trace d’un communiqué, d’une publication quelconque attestant de la réalité d’une telle rencontre.

(10) Cet article qui ne peut être consulté sur le site de l’Osservatore romano est cité et présent sur le site azerbaïdjanais 

https://caliber.az/en/post/italian-newspaper-explores-azerbaijan-s-ancient-albanian-churches

(11) « Les religieux d’Azerbaïdjan en service commandé », Nor Haratch N°512, 16 mai 2026, p. 9.

(12) Dès le mois d’ août 2019, R .Mobili et un petit groupe de ses acolytes s’était rendu jusqu’au monastère  de la sainte Croix sur l’Ile d’Akhtamar à Van avec des drapeaux azerbaïdjanais, pour revendiquer le sanctuaire. Sur quelques sites azerbaïdjanais, le monastère de l’apôtre Thadée situé en Iran du nord, comme d’autres sanctuaires se trouvant en Arménie actuelle – par exemple les églises de la presqu’île de Sévan- sont également présentés comme des édifices «albaniens».

(13) Bennigsen Alexandre, Lemercier-Quelquejay Chantal, Les musulmans oubliés L’islam en Union soviétique, PCM/ petite collection Maspero, Paris 1981, p. 179. En 1979, l’Azerbaïdjan comptait 8900 Tates, et 7400 vivaient au Daghestan voisin.

(14) Région de Chamakhi.

(15) La plupart de ces Arméno-Tates qui ont quitté l’Azerbaïdjan ont trouvé refuge en Russie où ils ont fondé un village appelé « Yédéssia », en souvenir de la ville d’Edesse qu’il considèrent comme la vielle d’originne de leurs ancêtres.

(16) Qui rassemble pour les grandes occasions – la Nativité et Pâques – de 250 à 350 membres.

(17) D’après les informations figurant sur leur site, certains de ses membres ont pu fréquenter la Faculté de théologie de Bakou qui propose des modules d’enseignements dédiés aux diverses traditions religieuses  présentes dans le pays.

(18) Ils pouvaient baptiser les fidèles oudis, mais le fait qu’il les aient également chrismés (confirmés) indique qu’ils les reçoivent pleinement dans l’Église orthodoxe.

(19) https://udi.az/news/n1050.html

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Les chrétiens en Azerbaïdjan aujourd’hui

Les associations chrétiennes et affiliées au christianisme en Azerbaïdjan officiellement enregistrées auprès du « Comité d’État chargé des affaires des associations religieuses de la République d’Azerbaïdjan » sont à ce jour au nombre de 27. 

Église russe (1), Église catholique (1), Églises évangéliques (15 : Adventistes, Baptistes, Évangéliques, Luthériens), Église géorgienne (2), Oudis (2), Molokans (4), Société biblique (1), Témoins de Jéhovah (1). On estime à 280 000 – environ 3 % de la population du pays – le nombre de chrétiens vivant en Azerbaïdjan.

Les Églises russe orthodoxes et catholique sont organisées en diocèses comptant 7 lieux de culte, pour la première, et une pour la deuxième. Toutes les autres communautés sont organisées en autant d’associations que de lieux de culte. L’Église apostolique arménienne qui regroupait un demi-million de fidèles jusqu’en 1989, n’a plus aucun lieux de culte dans le pays et les derniers membres de cette Église, les Arméniens du Haut-Karabakh ont été victimes d’un nettoyage ethnique radical en 2023. Cette Église était avec l’Église d’Albanie, disparue au VIIe siècle, l’expression d’un christianisme local, « indigène », bien avant la création de l’Etat azerbaïdjanais en 1918.