Russie-Turquie : Une relation plus qu’ambigüe à géométrie variable
Alors que depuis Moscou se succèdent chaque jours de nouvelles mesures de pressions sur l’Arménie et que ses dirigeants – Président, Premier ministre, Ministre des affaires étrangères- multiplient leurs menaces à peine voilées, alors que les pseudos analystes politiques ultranationalistes chauvins menacent l’Arménie des pires mesures de rétorsion, la Turquie continue sûrement sa progression en Asie centrale, dans des États membres de l’Union eurasiatique[1] et de l’OTSC[2].
Une nouvelle fois, le politologue Vahram Atanessian souligne dans ce nouveau billet les ambigüités et la politique à géométrie variable de la Russie dans sa relation avec la Turquie et avec les États de son « étranger proche » . Il est vrai que la Turquie est un « vieux complice» et allié objectif de la Russie depuis 1920, et plus récemment lors des deux dernières guerres menées par l’Azerbaïdjan contre l’Artsakh et l’Arménie[3].
Le rôle de « hub » pétrolier joué par la Turquie dans le contexte international actuel, la question de la libre circulation de la « flotte fantôme » de Poutine dans les espaces maritimes, dont ceux contrôlés par Ankara, ne font que renforcer cette « proximité -fraternité ».
Ce renouvellement de « l’axe Moscou-Ankara » devrait pourtant inquiéter en tout premier lieu les membres des oppositions d’Arménie et leurs amis de la diaspora en recherche d’un « protecteur ». Pour leur part, les électeurs de la République d’Arménie ont récemment entériné le fait que pour eux, « le soleil ne se lève plus au nord »[4].
Gorune
La Turquie ne serait donc pas membre de l’OTAN aux yeux de la Russie ?
Vahram ATANESSIAN
« 1in.am », Erevan, le 25 juin 2026
Le 25 juin, le président kirghiz Sadyr Japarov a assisté à la cérémonie de pose de la première pierre de la centrale hydro-électrique de Kazarman[5]. La mise en service de cette centrale, située sur la rivière Naryn, est prévue dans cinq ans, en 2031. Elle disposera d’une puissance de 912 mégawatts. Dans son discours d’ouverture, le président kirghiz a présenté la construction de la centrale de Kazarman comme « une nouvelle preuve tangible de la fraternité éternelle » avec la Turquie.
La centrale hydroélectrique, d’une importance capitale pour le Kirghizistan, représente un investissement de 3 milliards de dollars financé par le fonds « Orta Asia Investment Holding »[6], et sa construction sera assurée par l’entreprise turque « Ihlas Holding »[7]. Selon le journal « Türkiye », la centrale hydroélectrique de Kazarman devrait non seulement répondre aux besoins du Kirghizistan, mais aussi permettre à « cet État turc d’Asie centrale de devenir exportateur d’électricité ».
Selon les données officielles, la population du Kirghizistan s’élève à 7,4 millions d’habitants et le pays génère un PIB annuel de seulement 23 milliards de dollars. À cet égard, l’investissement de trois milliards de dollars dans le seul secteur énergétique revêt donc une importance capitale pour ce pays d’Asie centrale. Il est toutefois particulièrement significatif que ces investissements soient réalisés par le fonds « Orta Asia Investment Holding » et que la centrale hydroélectrique soit construite par le groupe turc « Ihlas Holding ».
Toute infrastructure énergétique revêt une importance non seulement économique, mais aussi stratégique et sécuritaire. La coopération entre pays dans ce domaine est considérée comme un indicateur d’un haut niveau de confiance mutuelle. La construction d’une centrale hydroélectrique par une entreprise turque au Kirghizistan démontre que la présence stratégique de la Turquie dans la région est une réalité.
On notera également que, le jour de la cérémonie de pose de la première pierre de la centrale hydroélectrique de Kazarman, D. Medvedev, secrétaire du Conseil de sécurité de la Fédération de Russie, accusait l’OTAN de « se rapprocher » des frontières de la Russie par l’intermédiaire de « régimes fantoches »[8] dans l’espace post-soviétique. Il a également évoqué des « velléités d’impliquer l’Arménie dans ce dispositif ».
Le Kirghizistan est membre de l’OTSC et de l’UEE. L’Asie centrale constitue le « ventre mou » de la Russie, une région frontalière où la Turquie — membre de l’OTAN — ne se contente plus de mettre en œuvre des programmes humanitaires, éducatifs et culturels, mais construit également une centrale hydroélectrique (une infrastructure critique) pour assurer la sécurité de laquelle, nul n’en doute, une unité des forces spéciales turques sera prochainement déployée au Kirghizistan. On se souviendra aussi par ailleurs que Dmitri Medvedev avait effectué sa première visite à Bakou en tant que président de la Fédération de Russie et avait signé avec le président de l’Azerbaïdjan, leur seconde « Déclaration d’amitié et de coopération stratégique ». Medvedev avait pris ses fonctions de président de la Fédération de Russie en mai 2008 et s’était rendu à Bakou le 3 juillet de la même année. En 2010, les présidents de l’Azerbaïdjan et de la Turquie, Ilham Aliev et Abdullah Gül, avaient signé le traité d’assistance militaire mutuelle.
La Turquie ne serait donc pas aux yeux de la Russie, membre de l’OTAN ?
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Sont membres : l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et la Russie. ↑
L’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) est l’alliance militaire née en 2002, regroupant plusieurs anciennes républiques soviétiques (Arménie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan) autour de la Russie. Trois de ses membres fondateurs, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Ouzbékistan, s’en sont retirés en 1999. Le 23 février 2024, le Premier ministre N. Pachinian avait annoncé la suspension de la participation de l’Arménie à l’OTSC, puis, le 12 juin, son intention de se retirer de l’organisation faute d’avoir obtenu des explications sur l’absence de réaction de l’alliance lors de l’agression de l’Azerbaïdjan contre le territoire souverain de l’Arménie en 2023. ↑
Le 11 novembre 2020 , un mémorandum était signé entre la Russie et la Turquie pour créer un « Centre de surveillance conjoint russo-turc » près de Marzili à Aghdam, en Azerbaïdjan. La Russie n’avait alors rien trouvé à redire à la contribution des forces de la Turquie, membre de l’OTAN, à la guerre d’agression menée par Bakou contre l’Artsakh. ↑
En son temps, E. Chevarnadze, premier secrétaire du PC de Géorgie, avait prononcé cette célèbre phrase : « Mais sachez que dans ce pays le soleil le plus éclatant ne se lève pas à l’Est. Non, il se lève au Nord …. ». ↑
La ville est située au cœur du pays. ↑
« Orta Asya Investment Holding » se présente comme « une plateforme dédiée aux secteurs de l’énergie et des infrastructures en Asie centrale. Elle développe des projets durables en étroite collaboration avec les gouvernements hôtes, les institutions multilatérales et les investisseurs du secteur privé, afin de soutenir la croissance régionale à long terme et la sécurité énergétique ». https://ortaasyainvest.com/about.html ↑
Allusion directe à l’Ukraine, à la Moldavie et à l’Arménie où se déroulaient des manœuvres dans le cadre de la préparation à la participation à des missions internationales de maintien de la paix. Ces exercices militaires annuels nommés « Eagle Partner-2026 » ont réuni du 17 au 25 juin des unités militaires américaines, arméniennes, françaises et grecques. ↑
