Mikaël Nalbandian : Révolution économique et sociale et question nationale

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À propos de la traduction commentée de L’Agriculture est la Juste Voie 

Par Gérard MALKASSIAN

N.D.L.R. – Dans le cadre de la 31e Journée d’études arméniennes, organisée conjointement par la Société des études arméniennes (SEA) et l’Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales) qui s’est tenue le 12 juin à Paris, Gérard Malkassian a présenté un exposé consacré à Mikaël Nalbandian et à sa vision de la révolution économique et sociale.

En voici le texte dans son intégralité :

L’Agriculture est la Juste Voie est un essai de Mikaël Nalbandian paru à Paris en 1862. Publiciste, prosateur, poète et agitateur politique, Nalbandian a produit une littérature d’idée et d’action, œuvre en devenir (il est mort à trente-six ans) qui mérite d’être tirée de l’oubli dans lequel l’a plongée son instrumentalisation par le régime arménien soviétique. Les axes principaux de sa pensée intrinsèquement pratique gravitent autour du principe de modernisation de la société et de la culture arméniennes : la langue, l’éducation, la religion, l’église et le statut des femmes. 

L’essai combine une variante libérale de socialisme agraire apparenté au populisme russe et un appel à repenser la nation en lien à la nationalité (conscience de soi nationale) à l’aune du « printemps des peuples » initié en 1848. Une double tension structure le texte, témoignage d’une pensée en formation :

* la tentative d’associer, dans une première anticipation de l’analyse intersectionnelle, une approche révolutionnaire dans les champs économique et social, d’inspiration matérialiste, à la valorisation de la nation comme production culturelle et exigence anthropologique. 

* le contraste entre la volonté de moderniser la société arménienne au nom de la liberté et de la raison et le rejet de l’industrialisation en faveur du maintien d’une société rurale et agricole, à rapprocher du premier populisme russe. 

Je commencerai par esquisser la vie et l’œuvre de l’auteur. Puis je présenterai le texte, les conditions de sa publication et ses idées principales, avant de proposer un commentaire axé sur le contexte historique de l’essai et ses enjeux principaux.

I. La vie, l’œuvre

Pour beaucoup d’Arméniens, Mikaël Nalbandian est un illustre inconnu. Auteur du poème « Liberté » que tous les enfants apprennent dans les écoles d’Arménie, il est présent dans Erevan, la capitale de l’Arménie moderne, à travers l’avenue du centre-ville qui porte son nom et la statue qui clôt son extrémité. Ce monument, érigé seulement en 1965, témoigne des atermoiements observés par les autorités soviétiques, au pouvoir depuis 1920, vis à vis de cette personnalité pourtant présentée comme un précurseur du communisme arménien. Qui était Mikaël Nalbandian, quelle fut sa vie ?

Il naît à Nor Nakhitchevan (Nouvelle Nakhitchevan) le 14 novembre 1829. Il s’agit d’une colonie arménienne située près de la ville de Rostov-sur-le-Don, en Russie méridionale, créée par l’impératrice Catherine II en 1778 – (elle sera absorbée par Rostov sur une décision de 1928, sous le nom de Proletarsk). Elle avait ordonné la déportation de la population arménienne de Crimée et sa réinstallation dans ce nouveau territoire afin de tirer parti des compétences et des réseaux commerciaux arméniens pour accompagner le développement international de l’économie de l’empire russe, en orient et en extrême-orient. La famille de Mikaël Nalbandian appartient à la petite-bourgeoise, le père exerce la profession de forgeron et de maréchal-ferrant – nalband signifie « maréchal-ferrant » en perse et en turc. Mikaël grandit dans cette ville où il reçoit une éducation solide basée sur les humanités et l’esprit des Lumières en fréquentant l’école moderniste fondée par Gabriel Patkanian – le père de Raphaël, un écrivain et poète célèbre sous le nom de Kamar Katiba. Il y restera jusqu’à la fermeture de l’établissement prononcée par le catholicos de l’époque, Nersès Achtaraketsi (de Achtarak) pour son orientation jugée trop « laïque »… Mikaël, surnommé « Moukhal » depuis sa petite enfance, se fait rapidement remarquer par ses qualités intellectuelles et rhétoriques exceptionnelles et une force de caractère qui lui coûte déjà certains désagréments avec les autorités religieuses (il mènera un combat acharné pour la réouverture de l’institut de Gabriel Patkanian). En butte au conservatisme local, Nalbandian part en 1848 pour Kichinev, capitale de l’actuelle Moldavie, où il exercera jusqu’en 1853 la fonction de secrétaire de l’archevêque Mathéos Véhapétian, primat du diocèse de Nor Nakhitchevan et de Bessarabie, car il se destine à la prêtrise. Cependant, les relations de plus en plus tendues avec les autorités religieuses, en particulier le catholicos Nersès, le contraignent à s’éloigner. Il s’installe à Moscou où il commence par enseigner l’arménien à l’Institut Lazarev, prestigieux établissement académique et culturel arménien mais il est une fois plus forcé de partir en raison de ses prises de position progressistes. Il s’inscrira à l’université, d’abord en médecine, puis en arménologie : il engagera une thèse à l’Université impériale de Saint Pétersbourg intitulée « Sur l’étude de la langue arménienne en Europe et de l’importance scientifique de la littérature arménienne », qu’il soutiendra avec succès en juin 1860. 

Sa carrière d’écrivain et de publiciste va véritablement commencer par sa collaboration à la revue fondée et dirigée par son ami Stepanos Nazariants, Հիւսիսափայլ, Hyussissapaïl, « Aurore boréale » (de 1858 à 1864). Il travaillera en étroite association avec Nazariants les deux premières années d’existence de la revue, puis plus épisodiquement à partir de 1860 car ses relations avec le directeur se dégradent – Nazariants lui reproche sa radicalité et son imprudence – et il est ébranlé par la volée de critiques et d’accusations dont ses écrits font l’objet dans les milieux conservateurs et modérés. Toutefois, la diversité et la qualité intellectuelle de ses publications, sa plume claire, incisive, lui font acquérir une renommée auprès d’un large public, en particulier auprès de la jeunesse estudiantine, cultivée, aux aspirations et aux sentiments desquels elles répondent. Il se distingue particulièrement par une chronique politico-culturelle, «Յիշատակարան Կոմս Էմմանուէլի օրագրութեան թերթերից», Hichatakaran koms Emmanueli oragrouthian thertherits, « Pour mémoire, extraits du journal du comte Emmanuel », variée, brillante, alliant pénétration d’analyse et talent de polémiste.

Sa célébrité va lui permettre de faire deux voyages, le premier dans les principales capitales européennes de mars à juillet 1859, le second, d’août 1860 à mai 1862, jusqu’en Inde. Durant ce long périple il fera notamment un séjour à Constantinople, où il rencontrera l’élite progressiste de la communauté arménienne, en particulier Haroutioun Sevadjian, directeur de la revue la plus ouverte et la plus radicale – Մեղու, l’Abeille. Il demeurera aussi plusieurs semaines à Londres où il fréquentera le cercle de ce que la police tsariste dénomme les « propagandistes londoniens », c’est-à-dire le milieu des révolutionnaires démocrates radicaux russes, pères spirituels du courant narodnik-populiste russe. On compte notamment Alexandre Herzen (1812-1870) et Nicolaï Ogarev (1813-1877), co-fondateurs et animateurs, entre 1857 et 1865, de la revue en langue russe Kolokol (La Cloche), ainsi que Mikhaïl Bakounine (1814-1876) récemment échappé des geôles tsaristes. C’est peu après son retour que Nalbandian sera arrêté dans sa ville natale le 14 juin 1862. Accusé d’activités subversives, il sera emprisonné à Moscou, puis à Saint Pétersbourg, dans la célèbre prison Pierre-et-Paul. Il sera condamné en 1865, puis exilé dans la ville de Kamychine en Russie d’Europe, à deux cents kilomètres au sud-est de Moscou. Il y mourra le 12 avril 1866 des suites de la tuberculose et des mauvais traitements subis, à l’âge de trente-six ans.

En dépit de sa mort prématurée Mikaël Nalbandian a laissé une œuvre imposante tant par sa masse que par sa diversité : articles, recensions, romans, poésies, essais. Il est surtout connu et lu aujourd’hui pour ses deux poésies les plus fameuses. La première a déjà été évoquée, il s’agit de Ազատութիւն, Liberté, qui commence par ces vers célébrissimes : 

Le Dieu libre, du jour

Où il trouva bon de donner 

Souffle et vie 

À mon corps fait de terre,

Moi, enfant sans parole

Les deux mains je tendis 

Et, de mes faibles bras,

La liberté j’étreignis.

Ազատ Աստուածն այն օրից, 

Երբ հաճեցաւ շունչ փչել,

Իմ հողանիւթ շինուածքին

Կենդանութիւն պարգեւել.

Ես անբարբառ մի մանուկ

Երկու ձեռքս պարզեցի,

Եւ իմ անզօր թեւերով

Ազատութիւնն գրկեցի։

Le second poème, Իտալացի աղջկայ երգը, Le Chant de la jeune Italienne, sera la base des paroles de l’hymne de la première république d’Arménie (1918-1920), encore en vigueur aujourd’hui, avec quelques modifications.

Notre Moukhal est malheureusement encore très peu présent en langue française. Liberté est paru dans l’anthologie de la poésie arménienne (1) établie par Rouben Mélik, dans une version poétisée par Armand Monjo. Marc Nichanian consacre des pages denses de son ouvrage Âges et Usages de la langue arménienne (2) à une partie importante de l’activité intellectuelle de Nalbandian : sa participation au grapaykar, la querelle entre partisans du grabar, l’arménien classique et ceux de l’achkharabar, l’arménien moderne. Cette période de son activité, engagée au nom d’une idée progressiste de la modernité, mérite un traitement spécifique. Précisons qu’outre la traduction en russe, il existe une version anglaise (des États-Unis) de l’Agriculture… effectuée par Levon D. Megrian et parue dans quatre numéros successifs de l’Armenian Review (3), et qui a été un précieux instrument de travail. 

II. Le texte

1) Les conditions de la publication

Mikaël Nalbandian a probablement rédigé L’Agriculture est la juste Voie (4) 

entre janvier et avril 1862, durant son séjour londonien. Il le publie dans la foulée lors de son passage à Paris où il trouve un éditeur arménien compréhensif et audacieux : le père Karapet Chahnazarian (1814-1865) qui a été nommé dans la capitale française par le catholicossat d’Etchmiadzine, en charge de l’âme des fidèles, émigrés dans la capitale pour études ou pour affaires, de 1855 à 1862, avant de partir pour Manchester. Le père Karapet installe également un atelier de typographie en langue arménienne, ce qui lui permet d’imprimer sous forme de brochure cet essai de quelques dizaines de pages : 

La publication est clandestine : aucun nom d’éditeur ni lieu de publication. Le nom d’auteur est un des nombreux pseudonymes auxquels a recouru Nalbandian pour des raisons de sécurité : Սիմէօն Մանիկ­եան, Simeon Manikian. Lui-même ne rentrera au pays qu’avec un exemplaire, le reste du lot sera transféré plus tard, peut-être par l’entreprise de Bakounine. Signalons aussi que, pour le même motif, il y a peu de mentions des sources utilisées, car la plupart font l’objet d’une surveillance policière. Cela rend leur identification difficile, fastidieuse, parfois impossible. Une épigraphe insolite suit la mention du titre et du nom de l’auteur :

Les pensées de mon livre ne sont que des conclusions, des conséquences tirées de prémisses, qui elles-mêmes ne sont pas à nouveau des pensées, mais au contraire des faits objectifs, soit vivants, soit historiques…

Ludwig Feuerbach 

Ce manifeste de démarche empirique, positive, est tiré de la préface à la deuxième édition (1843, la première est de 1841) de L’Essence du Christianisme (5), ce qui témoigne de l’influence de la pensée allemande, en particulier hégélienne et jeune hégélienne de gauche, sur l’intelligentsia progressiste de l’Empire russe. Mikaël Nalbandian n’est pas un penseur académique professionnel, pas plus que ses compagnons de lutte. Feuerbach importe pour eux, car il est une figure de proue des philosophes post-hégéliens qui affirment la dimension à la fois théorique et pratique de la pensée, et, du moins pour les jeunes hégéliens, les post-hégéliens de gauche, dénoncent le conservatisme de positions spéculatives qui dénient l’évidence des effets pratiques de toute réflexion théorique en tant que production d’un esprit humain sur une existence et une expérience humaine toujours historiquement situées.

Nalbandian dédie son texte à la jeunesse arménienne, ce qui dénote à la fois son objectif pratique – sensibiliser les jeunes Arméniens à l’importance de la lutte de libération sociale et nationale – et la revendication d’un regard tourné exclusivement vers l’avenir, au nom de la vie, en rejetant l’attachement au passé privilégiant la mémoire des morts. Il est en cela dans le droit fil de ses compagnons révolutionnaires démocrates russes : la couverture de Kolokol, la revue de Herzen et Ogarev, portait la formule « Vivos voco ! » – « j’appelle les vivants » -, citant le début de l’épigraphe du grand poème de Friedrich Schiller Das Lied von der Glocke – « La chanson de la Cloche ». « Kolokol » signifie « cloche », cette descendance aura un nouveau rejeton avec la création, en 1887, du parti social-démocrate arménien Hentchak (le terme signifie « cloche » en arménien) …

2) Les idées directrices de l’essai.

Le texte se développe en enchaînant trois moments théorico-pratiques : 

a) L’agriculture comme source de toute richesse.

b) L’application du principe agricole à la nation arménienne – la question de l’exode rural.

c) Le primat de la lutte de libération nationale sur la révolution sociale-paysanne.  

a) L’agriculture comme source de toute richesse :

Հասարակ ժողովրդի համար ուղղակի եւ մնացած մասին համար՝ անուղղակի, բայց եւ այնպէս անհրաժեշտ, ինչպէս ջուրը ձուկի համար, միակ աղբիւր ապրուստի եւ հարստութեան է երկրագործութիւնը։ Երբ որ մի ազգ կազմող անհատների մեծագոյն մասը պարապի երկրագործութեամբ եւ առհասարակ գիւղական տնտեսութեամբ, այն ժամանակ այդ ազգի ընդհանրութիւնը հարուստ է եւ ապահովեալ, որովհետեւ նորա հիմքը դրուած է բնականապէս եւ բնութեան վերայ։

L’unique source de subsistance et de richesse, indispensable comme l’eau pour les poissons, qu’elle soit directe pour le peuple ordinaire, ou indirecte pour les autres composantes de la population, est l’agriculture. 

C’est quand la majeure partie des individus d’une nation s’occupe d’agriculture et, plus généralement, d’économie rurale, que cette nation est dans son ensemble riche et sécurisée car ses fondations sont naturelles et reposent sur la nature. 

Pour Nalbandian, la base et le fondement de la richesse est l’agriculture. Tout système économique qui recherche et produit de la richesse autrement qu’en se fondant sur le travail de la terre est voué à appauvrir la grande masse de l’humanité, à lui faire perdre son indépendance et à multiplier les inégalités économiques et sociales. Ce principe agricole n’est pas propre à Nalbandian, il remonte aux physiocrates du XVIIIe siècle et est repris par les auteurs narodnik-populistes et slavophiles russes. Mais lui s’appuie sur des arguments qui lui sont propres. Le premier, d’inspiration rousseauiste (6), est métaphysico-anthropologique : ce qui découle de la nature est sain, permet le développement harmonieux des potentialités innées de l’être humain, tandis que les produits de l’artifice et d’une rationalité abstraite – l’urbanisation, l’industrialisation-, entraînent, quand ils deviennent un but en soi de l’existence, la dénaturation des hommes et leur aliénation, c’est-à-dire la perte de leur liberté originelle, autrement dit la perte de la maîtrise de leurs conditions d’existence que seule la possession d’une terre cultivable leur permet d’assurer.

Il faut noter qu’il n’y a chez Nalbandian, aucune forme de culte, de sacralisation de la terre que l’on trouvera en France, par exemple, dans des perspectives différentes, chez Maurice Barrès ou Charles Péguy. L’approche de Nalbandian est résolument naturaliste, voire, à certains égards, matérialiste.

Le second argument est d’ailleurs d’ordre économique : l’économie qui repose sur la commercialisation des produits industriels, étant instable car elle dépend exclusivement des circonstances extérieures du marché, précarise les êtres humains en les soumettant au risque majeur de la (re-)chute dans la pauvreté. En revanche, l’économie fondée sur l’agriculture est plus stable et constitue un rempart contre la pauvreté extrême pourvu que chaque foyer dispose d’un droit à une parcelle de terre cultivable, au besoin par une loi de redistribution. Nous examinerons dans la partie suivante le contexte politique et social russe de la question du servage dans lequel s’inscrit notre essai.

b) L’application du principe agricole à la nation arménienne – la question de l’exode rural :

Ազգը, լաւ ու վատ, փոր­ձեց մին­չեւ այժմ վա­ճառա­կանու­թիւնը, նա փոր­ձեց եւ վար­ձա­կալու­թիւնը և մշա­կու­թիւնը. սո­ցանից հե­տեւե­ցաւ նո­րա կեան­քի աւե­րան­քը, որի տակ այ­սօր ճնշւում է մի­ջաբեկ։

Հիմ­նա­կան եւ խե­լացի հնա­րը փրկու­թեան ու­րիշ բան չէ կա­րող լի­նել, եթէ ոչ դառ­նալ իւր նախ­կին կա­ցու­թիւնը: Հո­ղը եւ երկրա­գոր­ծութիւ­նը կա­րող է նո­րան փրկել։

(…)

Ազգա­յին է վա­ճառա­կանու­թիւնը, երբ նո­րա խա­րիս­խը դրո­ւած է ազ­գի հիմ­քի վե­րայ։

Notre nation a pratiqué jusqu’à présent, tant bien que mal, le commerce, elle a aussi fait l’expérience du salariat et de la servitude, ce qui a pour effet de faire de sa vie un champ de ruines qui l’ont brisée et l’oppressent. 

Le remède judicieux, primordial ne peut consister que dans le retour à sa condition antérieure : seules la terre et l’agriculture peuvent la sauver.

(…)

Le commerce est national quand il est enraciné (ancré) dans les fondements de la nation.

Ce qui vaut pour l’humanité en général vaut aussi, bien entendu, pour le peuple arménien. D’autant plus que celui-ci n’est pas encore pleinement entré dans l’économie capitaliste, contrairement aux populations de l’Europe occidentale. Mais la situation des Arméniens rend le problème plus brûlant : sous l’effet de multiples facteurs, économiques, géopolitiques, ceux-ci tendent à quitter leurs terres ancestrales et à aller chercher fortune dans de grandes villes « étrangères » – Tbilissi, Constantinople, Paris, Londres, Madras… – où beaucoup d’entre eux, à la recherche d’emplois de fortune, se trouvent confrontés à des difficultés insurmontables entraînant misère, maladies et nouvelles migrations, à l’exception de quelques heureux dont le cas entretient l’espoir illusoire d’améliorer son sort par l’émigration. Nalbandian conclut par un vibrant appel à la « remigration » des Arméniens vers leurs terres d’origine.

Le cas arménien présente cependant une autre particularité : une grande partie des migrants se lance dans le commerce, surtout celui d’importation et d’exportation de marchandises étrangères. Nalbandian développe une longue critique sévère de ce que les économistes marxistes dénomment les bourgeois compradores, si nombreux et si zélés parmi les Arméniens. Si certains d’entre eux parviennent à constituer des fortunes considérables, d’ailleurs fluctuantes, ils ne contribuent en rien à améliorer le sort de la grande majorité du « peuple ordinaire », c’est-à-dire des paysans et artisans en milieu rural. Ce que prône Nalbandian est la nécessité de former un marché national où les négociants possesseurs de capital financeraient, puis vendraient les produits de l’agriculture arménienne dans les États où elle se trouve, Empires ottoman, russe, perse, et à l’étranger, dans un cycle vertueux.

La question sociale de la liberté par la terre s’articule alors à la question nationale …

c) Primat de la lutte de libération nationale sur la révolution sociale-paysanne :

Այսօր ճնշո­ւած մար­դե­րի հա­մար ազ­գութիւնն է նո­ցա միակ դրօ­շը, որ կա­րող է բա­ցուիլ բռնա­կալու­թեան ընդդէմ։ 

La nationalité est aujourd’hui le seul drapeau que l’humanité opprimée peut déployer contre le despotisme. 

Nalbandian prend en compte et confronte deux types d’oppression : l’économique et sociale, la nationale, qui se nouent au plan politique. Il anticipe ainsi ce que l’on appelle aujourd’hui l’analyse intersectionnelle des dominations. Mais il affirme également, contre les « propagandistes londoniens », ses compagnons de lutte, que la lutte des peuples pour leur liberté est, au moins depuis 1848, plus mobilisatrice que celle qui pourrait être menée pour soulever les masses paysannes opprimées. Il faut reprendre en détail ces deux points. 

Ce que Nalbandian nomme le « problème économique (7) »- le fait qu’une minorité s’enrichisse au détriment d’une minorité qui s’appauvrit et s’aliène dans le servage ou le salariat- se double en fait d’un problème national. Tout d’abord, Nalbandian inclut un facteur économico-social dans sa définition de la nation, dont le noyau identificateur est culturel, à savoir la langue :

Ազգ ասելով՝ պիտի իմանալ հասարակ ժողովուրդը եւ ոչ նորա միջից, նորա քրտինքով եւ նորա արիւնով յառաջացած մի քանի մեծատունք։

Quand on parle de nation il faut comprendre le peuple ordinaire et non la minorité qui s’est enrichie grâce à la sueur et au sang du peuple.

On a vu que les commerçants compradores se placent hors de la grande majorité laborieuse de la nation pour ne se soucier que de leur propre enrichissement, quitte à se racheter moralement quand, une fois parvenus à l’aisance, ils multiplient les initiatives de bienfaisance. Plus généralement, les élites nobiliaires, ecclésiastiques ou bourgeoises exploitent, dominent, instrumentalisent le peuple pour satisfaire leurs intérêts et leur soif de pouvoir et de richesse. Cette définition « populiste » de la nation trouve son origine dans la révolution française – pensons au célèbre pamphlet de l’abbé Siéyès, Qu’est-ce que le Tiers-État ?, paru en 1789, qui pousse la noblesse et le haut-clergé hors du cadre de la nation : 

Qu’est-ce que le Tiers-État ? Le plan de cet Écrit est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire.

1º Qu’est-ce que le Tiers-État ? Tout.

2º Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien.

3º Que demande-t-il ? À devenir quelque chose. 

Le tiers-état est « tout », le tout de la nation réelle. On retrouvera la même conception tant chez les démocrates révolutionnaires que chez les slavophiles russes : le cœur de la nation est le petit peuple qui produit la richesse et en est actuellement dépossédé. 

Cela dit, Nalbandian repère un autre niveau dans l’analyse de la domination, le niveau impérialiste : les nations plus faibles sont opprimées par les plus fortes, surtout quand celles-ci s’appuient à la fois sur un appareil d’État despotique et sur une puissance économique supérieure et prédatrice qui subjuguent à leur tout leur propre population. Il dénonce fermement et fort lucidement l’instrumentalisation de la nation, de l’idée nationale, par ces potentats politiques et/ou économiques, à la liste desquels il inscrit les Empires russe, ottoman – qu’il s’applique à nommer « turc » (insistant sur la dimension ethnico-culturelle de cet État) et perse, mais aussi britannique, français et autrichien.

Nalbandian est, pour cette raison, convaincu que, dans la conjoncture de l’essor conjoint du capitalisme et d’empires multiethniques ou coloniaux, la force révolutionnaire se cristallise davantage dans les luttes de libération nationale que dans les combats sociaux au sens où la volonté d’autonomie ou d’indépendance nationale inclut, emporte avec elle celle de nature économique. Se battre pour libérer sa nation du joug d’une autre implique aussi de se battre pour la maîtrise propre de ses moyens d’existence dans une économie nationale fondée sur la production et de l’exportation des fruits d’une terre répartie également entre tous, ce qui contribue à affaiblir le système de domination de la nation dominante (dans le cas arménien : les empires russe et ottoman). 

III. Éléments de commentaire

1) Le contexte historico-politique

Mikaël Nalbandian concentre son discours sur les Arméniens de l’Empire turco-ottoman, alors même que l’essai paraît en arménien moderne oriental, parlé dans l’aire caucasienne, et doit être diffusé dans toutes les communautés arméniennes de l’Empire russe. Notre auteur se distingue en cela de la majeure partie de ses compatriotes, à commencer par Stépanos Nazariants, qui tendent à privilégier le sort des Arméniens « russes », dont ils estiment qu’ils disposent d’un avenir plus ouvert que leurs frères anatoliens soumis au joug d’un régime musulman inapte au changement. Rappelons tout d’abord que la plus grande partie des Arméniens de Crimée, dont est issue la population de Nor Nakhitchevan, est originaire d’Anatolie, le dialecte parlé est arménien occidental et Nalbandian maîtrise l’arménien occidental « standard » (8) à côté de l’oriental et de l’arménien classique. La majorité de la population arménienne, ensuite, vit, surtout sa part paysanne, du côté turco-ottoman, ce qui justifie pleinement la priorité qui lui est accordée. Il faut enfin tenir compte d’impératifs de prudence politique : défendre une réforme radicale pour un peuple sous domination étrangère, rivale de l’Empire russe, inquiétera moins la police russe…

L’essai s’inscrit dans une période cruciale pour l’Empire russe : le servage a été aboli le 19 février 1861 par le tsar Alexandre II, convaincu, à l’époque, de la nécessité de libéraliser l’empire, au lendemain de la lourde défaite subie lors de la guerre de Crimée (9). Or un débat fait rage dans le monde russe autour de cet acte et de ses conséquences économiques et sociales. Citons la contribution remarquable de Nicolaï Ogarev : « De quoi le peuple a-t-il besoin ? » qui paraît dans le numéro de juillet 1861 de Kolokol, article auquel se réfère, anonymement, Nalbandian. Il s’agit d’un texte fondateur de ce qui deviendra le groupe conspirationniste pré-narodnik populiste « Terre et Liberté », Zemlia y Volia, dont les positions de Nalbandian se révèlent proches. 

Les discussions tournent principalement autour des effets directs et attendus de l’abolition et des conséquences qu’il faudrait en tirer : que se passe-t-il si l’on se contente d’émanciper les serfs de leurs seigneurs, propriétaires de terres nobles ou bourgeois ? Privés des moyens de subsistance dont ils bénéficiaient malgré tout quand ils étaient attachés à une propriété seigneuriale agricole – ils conservaient une partie des récoltes -, ils restent dépendants économiquement puisqu’ils doivent se salarier, donc perdre toute propriété du produit de leur travail, ce qui précarise dangereusement leur existence quotidienne. La solution des démocrates russes, formulée par Ogarev, est claire : il faut exproprier les anciens maîtres et donner leurs terres aux communautés villageoises traditionnelles, les obchina ou mir, qui les administreront en commun, sur une base égalitaire, pour le bien de chaque famille. Ogarev comme Herzen défendent une forme de socialisme agraire ancrée dans la tradition nationale russe.

La position de Nalbandian est proche mais plus libérale : notons d’abord que la pratique du servage n’existait pas dans le monde arménien, mais face à l’exacerbation des inégalités économiques, à la concentration des terres provoquée par la ruine des petits paysans, il faut aussi les redistribuer en sorte que chaque citoyen dispose d’une parcelle privée pour son propre usage (régime de propriété privée) et qu’il ait en responsabilité, sur une base égalitaire, la culture d’une partie des terres collectives, sans pouvoir la vendre ou en acheter d’autres. Nalbandian n’envisage donc pas d’administration commune. De plus, ce dispositif ne vise pas seulement l’autosuffisance des familles mais la production d’un surplus destiné au marché économique intérieur et extérieur, surplus assuré par le progrès de sciences et des techniques que salue notre essayiste. On a donc ici une version libérale du socialisme agraire. Nous sommes assez loin des analyses marxistes naissantes en termes de lutte des classes en ce que Nalbandian privilégie la question des causes de la pauvreté systémique. 

Il reste, enfin, la question nationale. Elle est depuis 1848, révolution inaugurant le « Printemps de Peuples », d’une actualité brûlante. Au sein de l’Empire russe, elle se cristallise sur le cas emblématique de la Pologne, annexée depuis le Congrès de Vienne (1815). Les rébellions, insurrections contre les occupants russes s’y multiplient : en 1830, en 1846 et depuis 1861 (jusqu’en 1864) – Nalbandian s’y réfère explicitement. Mikhaïl Bakounine est le révolutionnaire russe le plus en pointe, notamment par son article en forme d’appel : « À tous les compagnons russes, polonais et slaves », paru dans le numéro de Kolokol du 15 février 1862. Selon le futur penseur et militant anarchiste, seule la révolution politique en Russie permettra la libération des peuples opprimés par le tsar. Nalbandian, dont la perspective va bien au-delà de la libération des seuls peuples slaves – rappelons que Bakounine sort d’une période slavophile -, est convaincu qu’il faut également penser la réciproque : la libération des peuples opprimés par le knout impérial aidera à affaiblir et à faire tomber le despotisme russe.

En Europe de l’ouest, l’Italie est au premier plan : le Royaume d’Italie, indépendant et (partiellement) réunifié, est créé le 17 mars 1861. Unification (en cours) de tous les Italiens, ajoutée à l’indépendance politique de la nation italienne : voilà qui se rapproche du cas arménien, nation asservie et divisée entre plusieurs entités étatiques – Empires russe, ottoman et perse. Nalbandian a été très vite sensibilisé à la cause nationale italienne – cf le poème « Chant de la jeune Italienne ». Mais il penche clairement pour le camp républicain, emmené par Garibaldi et Mazzini, qu’il cite dans l’essai.

Nalbandian est également attentif, évidemment, à la situation des Arméniens. Pour la partie turco-ottomane, le millet a est en ébullition. Nous sommes à la veille du premier (août 1862) soulèvement de Zeytoun, dans le sud-est de l’Anatolie, où les paysans arméniens, mais aussi allogènes, se rebellent pour des raisons essentiellement économiques – lourdeur des impôts et taxes en tout genre exigés par une Sublime Porte criblée de dettes – mais aussi géopolitiques – insécurité croissante due en grande partie  aux déplacements de population provoqués par les conquêtes russes dans le Caucase en terres majoritairement musulmanes -. En outre, a débuté, depuis 1860, le processus de rédaction et d’adoption de la « Constitution arménienne » – officiellement le « Règlement intérieur » des millet – dans le cadre des réformes du Tanzimat, qui s’achèvera en 1863. À cette époque, tout est encore possible, même l’obtention d’une forme d’autonomie administrative et territoriale – on évoque parfois, dans les milieux arméniens libéraux, la Cilicie et son accès à la mer Méditerranée. 

Quant aux Arméniens de Russie, intégrés depuis le Traité de Turkmentchaï signé avec la Perse en 1828, ils ont bénéficié en 1836 du Polozhénié, le Statut qui définit les relations entre le pouvoir central et l’Église apostolique, érigée au rang de représentante de la nation. Ce dispositif est assez décevant pour tous ceux qui aspiraient à plus d’autonomie pour le peuple arménien : si Etchmiadzine est reconnue comme autorité tutélaire des Arméniens de l’Empire, ses prérogatives civiles et politiques sont massivement réduites au profit de l’appareil d’État russe. Si, dans les années qui suivent, on assiste à une succession de moments de détente et de crispation, on peut considérer en 1862 que les Russes n’ont pas apporté la libération souhaitée du joug des despotes musulmans. À la différence de leurs compatriotes de l’Empire ottoman, les Arméniens de Russie courent même le risque d’une russification massive, favorisée par la proximité religieuse, surtout s’ils émigrent de leurs foyers ancestraux dans le Caucase. 

2) Les enjeux principaux

* Nous avons vu que Nalbandian se distingue par une sensibilité remarquable aux effets d’intersectionnalité entre problème « (politico-)économique » – inégalités sociales et économiques – et problème national. Nous avons également insisté sur la réponse originale de notre auteur dans les débats en cours au sein des mouvements révolutionnaires dans l’Empire russe : tandis que les « propagandistes londoniens » font de l’émancipation des serfs le levier principal de la lutte contre le despotisme impérial, Nalbandian voit dans la question nationale le premier facteur de la mobilisation révolutionnaire des masses. Qu’est-ce qui motive cette priorisation anticipant, avec de grandes différences, les débats au sein du mouvement marxiste entre tenants de la primauté exclusive de la lutte des classes et courant « austro-hongrois » accordant une certaine autonomie aux communautés nationales ? (10) Nous avons suggéré que la conjoncture pouvait être mise en avant : les révolutions de 1848 en Europe, le « printemps des peuples ». Les mouvements de libération nationale ont le vent en poupe et semblent être le moteur de l’ébranlement des empires, autrichien, russe. Mais Nalbandian est convaincu que le phénomène a une source plus profonde : une dynamique interne des communautés nationales comme organismes politiques autonomes.

Nous avions appris que Nalbandian a une conception « populiste » de la nation, réduite au « peuple ordinaire » par contraste avec les élites dirigeantes politiques et économiques. Mais tout peuple n’est pas une nation. Dans l’essai, Nalbandian fait de la nation une personnalité collective, produit d’une histoire et caractérisée par une communauté de langue, de culture, de traditions et par un rapport spécifique, productif, industrieux, à une terre. Il y voit un être vivant, donc mortel – ses membres, sans forcément disparaître, ne s’y reconnaissant plus s’en détachent – mû par une puissance vitale : sa cohésion interne. Celle-ci a plusieurs niveaux :

– immédiat ; l’unité nationale agit chez les individus mais elle n’est pas consciente, instinctive mais fragile ; 

– médiate : elle s’accompagne d’une conscience de soi, la nation (ազգ) devient alors nationalité (ազգութիւն), raisonnée mais plus solide.

La conscience de soi nationale présente toutefois un danger car elle se subdivise à son tour en deux niveaux selon la qualité de son mode d’appréhension :

– si elle est rationnelle, les individus se reconnaissent comme membres d’une nation en tant qu’expression de l’humanité égale aux autres en droits et en devoirs. On pourrait parler d’une modalité herderienne, du nom du philosophe Johann Gottfried Herder (1744-1803), élaborateur d’une conception culturaliste et historiciste de la nation ;

– si elle est passionnelle, émotionnelle, les individus s’affirment comme membres de la nation qui incarne l’humanité universelle et est ainsi appelée à soumettre et à diriger les autres nations. La puissance vitale interne de la nation devient hégémonique, habitée par une volonté de domination inextinguible. On a ici une conception nationaliste dont la justification relève d’un absolutisme que l’on trouve chez Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

L’opposition entre raison et passions suggère que l’éducation, à laquelle Nalbandian accorde une importance considérable, est le seul moyen efficace pour s’élever à une forme rationnelle et intrinsèquement pluraliste de nationalité (11). En effet, les personnes collectives demeurent fondées sur les personnes individuelles qui les composent et à travers lesquelles elles agissent.

Cette théorie de la nation est étrangement proche de celle que Piere-Joseph Proudhon développe dans La Guerre et la Paix, paru en 1861, que Nalbandian lira en prison, peu de temps après la publication de son essai. Proudhon voit dans les nations des organismes dotés de puissance d’expansion qui les amène à s’opposer à mesure que croît leur conscience de soi. Il affirme toutefois que cette tension peut conduire à un équilibre bénéfique à toutes, faute de quoi elle amènera domination, destruction, disparition des nations les plus faibles. Elle s’explique, selon Proudhon, par le combat des collectivités humaines pour les ressources disponibles, qui ne sont pas illimitées, hostilité qui s’aggrave quand elle est instrumentalisée par les puissances politiques ou économiques. 

* Le poème Liberté la proclamait, notre essai confirme la place centrale qu’occupe la liberté dans le champ des valeurs ou des fins de Nalbandian. Qu’entend-il par là ? Avant tout la liberté individuelle, ce qui le rend rétif à toute forme de liberté transcendant les personnes et accordée ou non par une autorité supérieure, même au sein des ensembles nationaux. Il distingue cependant, en parallèle avec les marxistes, la liberté abstraite, idéaliste, des philosophes et des théologiens – un pouvoir naturel ou un droit légitime mais général, indéterminé – et la liberté concrète, matérielle – dont l’usage est actif quand les capacités effectives sont là : à quoi bon avoir la liberté d’expression si on est privé des moyens de parler en public ? Cela dit, l’analyse de la liberté s’élargit à d’autres dimensions, celles de la liberté extérieure et intérieure. Si la première est l’indépendance vis à vis de contraintes externes, la seconde est une autonomie intérieure, en premier lieu l’émancipation des préjugés, carcans normatifs intériorisés par des années d’oppression, un pouvoir d’agir éclairé par la raison. Nalbandian se réfère ici au célèbre essai de John Stuart Mill, De la Liberté, récemment paru, en 1859.  

Notre auteur adhère très logiquement à une approche résolument matérialiste de la liberté et, plus généralement, nous l’avons déjà évoqué, de l’être humain :

(…) անցան այն ժամանակները, երբ մտածում էին պարզամիտ մարդիկ, թէ օդի անչափելի բարձրութեան մէջ դրած է փիլիսոփայական աթոռը։ Սու՜տ. փիլիսոփայութիւնը երկրագունդի վերայ է, մարդն է նորա աթոռը, մարդն է նորա ե՜ւ քննողը, ե՛ւ քննելին: Բայց մարդը, յառաջ, քան թէ պիտի գոյանայ, յառաջ, քան թէ գոյանալուց յետոյ պիտի ապրի, յառաջ, քան թէ պիտի քննէ եւ իմասատսիրէ իւր անձը, իւր կեանքը, իւր անցածը, իւր ներկան եւ յառաջ, քան թէ պիտի մտածէ եւ հոգաբարձու լինի իւր ապագայի մասին, այս բոլորից առաջ, մարդը կարօտ է նիւթի։ 

(…) il est fini le temps où l’humanité ingénue pensait que la philosophie trône dans les hauteurs célestes inaccessibles. C’est faux : la philosophie repose sur notre planète terre, l’être humain est son siège, c’est lui qui conduit l’étude et qui est l’objet de l’étude. Toutefois, avant qu’il vienne à l’existence, avant qu’il vive comme tel, avant qu’il prenne sa personne, son existence, son passé, son présent comme objet d’examen et d’étude et avant de penser à son avenir et de s’en soucier, avant tout cela l’être humain a besoin de moyens matériels. 

On y trouvera un écho de la position de Ludwig Feuerbach, avec la difficulté qu’affronte ce dernier : la matière, la corporéité n’est-elle qu’une condition négative, un sine qua non, de l’activité spirituelle (position compatible avec le dualisme matière/esprit), ou sa source directe (monisme matérialiste) ? Les premiers mots du poème Liberté attestent que Nalbandian reste attaché à une forme de déisme, ce qui suggère qu’à tout le moins son matérialisme reste modéré, partiel, plus proche d’un certain naturalisme avant tout pratique (déterminé par l’action).

* Je voudrais conclure en posant une question qui me semble centrale pour saisir la pensée de Nalbandian. Celui-ci a fait irruption dans la vie intellectuelle arménienne comme un héraut de la modernité et de la modernisation de la société. C’est en son nom qu’il revendique l’abandon de l’arménien classique, hérité des premiers temps du christianisme arménien, au profit des arméniens modernes (occidental et oriental), expressions du peuple arménien d’aujourd’hui, de ses valeurs, de ses pratiques. Il rappelle le principe d’explication dans l’essai sur l’agriculture :

Ժամանակը մի անգամ է անցնում, եւ նա, որ ընթացակից չէ նորան, յետ է մնում։ Մեք կարող ենք բռնել ժամանակի այն ակնթարթը միայն, որ անցնում է մեր առջեւից. իսկ երբ նա անցել է, անօգուտ է այլեւս։ Նա, իբրեւ օրինակ միայն, իբրեւ խրատ, կարող է երեւել մեզ հեռուից. ներկայ կեանքը նորա հետ վերաբերութիւն չունի, ըստ որում անցածը չէ ապրում այլեւս։

Le temps ne coule qu’une fois et celui qui ne marche pas à son rythme reste en arrière. Nous ne pouvons saisir que l’instant qui passe devant nous et qui perd son sens une fois passé. Il peut se manifester à nous de loin à titre d’exemple ou de conseil, mais la vie présente n’a aucun rapport avec lui parce que pour elle, le passé est mort. 

Pourtant, il est capable d’écrire :

Առայժմ ես այսչափ միայն գիտեմ, որ կորցուածը պէտք է փնտռել։

Հեգել եւ նրա ժանանակը – 1863

Maintenant, ce que je sais tient à une chose : il faut retrouver ce qui a été perdu.

Hegel et son temps – 1863

Dans l’essai sur l’agriculture, il offre une vision pessimiste de l’histoire humaine :

Տնտեսական խնդիրը միակ խնդիր է մարդու կեանքը եւ գոյութիւնը ապահովելու համար, եւ որչափ արժէք ունի այս խնդիրը, որչափ մարդը անքակտելի կապուած է նորա հետ, այնքան դժբախտ է եղել այդ խնդրի ճակատագիրը։ 

Le problème économique se réduit à la question des moyens d’assurer la vie et l’existence humaines. Or, plus ce problème a pris de l’importance, plus l’humanité lui a été indissolublement attaché, plus le destin de ce problème a été malheureux. 

Comment ce penseur du mouvement irrémédiable de l’histoire peut-il en même temps condamner la modernisation économique et sociale que constitue le développement de l’industrie et de la finance capitaliste et du salariat, au profit d’un retour extrêmement douteux à une économie principalement agraire ? Il est possible d’avancer deux éléments de réponse.

1. La solution rousseauiste. Rousseau, dans son Discours sur l’origine et les fondements de L’inégalité parmi les hommes (1755), expose un double processus de développement dans l’histoire des potentialités humaines : un progrès des savoirs et des techniques qui est en même temps une régression morale et affective, une réalisation de la nature humaine qui se renverse en dénaturation, perte de liberté, goût de l’artifice et de l’arbitraire. Chez Rousseau, la solution ne réside toutefois pas dans un retour illusoire aux origines naturelles, mais s’obtient par ce que Jean Starobinski nommait le « remède dans le mal » (12). Il s’agit de retrouver un équivalent de la pureté et de l’indépendance perdues mais avec les acquis, récupérables, de la civilisation – le savoir, la volonté réfléchie, etc. Nalbandian ne prône pas un retour à l’économie agraire traditionnelle de subsistance, mais le rétablissement d’une existence en symbiose avec la nature dans une agriculture moderne, bénéficiant des apports des sciences et des techniques, et ouverte sur l’exportation internationale par l’accès aux principales places de marché grâce à une bourgeoise commerçante enfin nationale.

2. On peut alors faire intervenir la solution d’inspiration hegelienne : Nicolaï Tchernitechvsky, auteur du célèbre roman Que faire ? , qui paraîtra en 1863, publie en 1858 dans Sovremennik – Le Contemporain dirigé par l’écrivain et poète Nikolaï Nekrassov -un article intitulé « Critique des préjugés contre l’obchina (le mir, la communauté villageoise agricole) ». Il y prône un rétablissement des communautés agricoles russes autonomes, mais ce disciple original de Hegel l’affirme haut et fort : ni rupture radicale, ni régression, il faut comprendre que ce « retour » s’inscrit dans un progrès non linéaire, ni circulaire mais en spirale : chaque étape nouvelle retourne vers un état antérieur mais sous une forme plus développée, plus complexe et plus puissante. Et l’agent de ce parcours n’est plus l’Esprit comme chez Hegel, mais l’être humain, comme chez Nalbandian.

Conclusion

La postérité a rangé L’Agriculture est la juste voie dans la catégorie marxiste de « socialisme utopique ». Ainsi en est-il du rêve de Vardan qui clôt le roman de Raffi, Le Fou, paru à Tbilissi en 1880, où le héros, Vardan, qui a perdu la femme aimée dans un épisode des guerres russo-ottomanes, envisage une Arménie indépendante rurale constituée de communes agricoles autogérées, laïcisées et égalitaires rompant avec le patriarcat et se développant par le progrès des sciences. Pourtant, les idées de Moukhal relèvent plus d’un certain libéralisme, voire d’un certain anarchisme, plus que du socialisme, et elles répugnent à toute envolée lyrique vers une cité idéale non ancrée dans le monde de la vie et de la production matérielle. À une époque où le développement excroissant de l’humanité et de l’économie capitaliste surproductrice montre clairement ses limites et son incapacité à se réformer, l’appel à une réconciliation avec la nature en soi et hors de soi revêt un intérêt renouvelé. De même que la conviction que l’émigration, si elle peut faire le bonheur de quelques Arméniens, entraîne la mise en danger de la nation tout entière. ■

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(1) Éditions sociales, 1973.

(2) Éditions de l’Entente, 1989.

(3) Été, Automne 1974, avril, printemps 1975.

(4) Le titre littéral de l’essai est : l’Agriculture comme (vorpès) juste voie, mais le souci de clarté, d’élégance et le ton catégorique de Nalbandian dans l’essai m’ont incité à employer une formulation plus affirmative : l’Agriculture est la juste voie.

(5) Éd. François Maspero, 1979, tr. Louis Althusser, p. 102.

(6) Nalbandian composera en prison, en1865, un poème en hommage à Rousseau.

(7) On pourrait aussi l’appeler le « problème de l’économie politique ».

(8) Dans l’essai, il va même rédiger en arménien occidental la traduction d’une lettre d’opposants russes au tsar, afin de brouiller les pistes pour les censeurs, car il arguera que le document vient de Constantinople…  

(9) Elle s’est déroulée entre 1853 et1856). Elle a opposé l’Empire Russe à une coalition composé de la France, du Royaume-Uni, de l’Empire Austro-Hongrois et de l’Empire Ottoman pour le contrôle, déjà…, de la presqu’île de Crimée.

(10) On en trouve un exemple chez les Arméniens avec le courant marxiste spécifiste, auquel Anahide ter Minassian a consacré plusieurs essais. Cf. notamment Anahide Ter Minassian, « Aux origines du marxisme arménien : Les spécifistes ». In: Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 19, n°1-2, Janvier-Juin 1978. Le Caucase. pp. 67-117, https://www.persee.fr/doc/cmr_0008-0160_1978_num_19_1_1308. Également dans Anahide Ter Minassian, Histoires croisées, Parenthèses, Marseille, 1997.

(11) Nalbandian a abordé cet impératif dans un article précédent : «Հասարակաբար խօսուածք ազգին վերաբերեալ», Discours général sur la nation, Hyussissapayl (Aurore boréale) 1860, V.

(12) Jean Starobinski, Le remède dans le mal, Critique et légitimation de l’artifice à l’âge des Lumières, Gallimard, 1989.