Pour la première fois dans l’histoire, le Catholicos de tous les Arméniens comparaît devant un tribunal
Le juge s’est récusé
Pour la première fois dans l’histoire contemporaine de l’Arménie, le chef de l’Église apostolique arménienne et six hauts dignitaires ont comparu devant la justice. Toutefois, le 7 août, quelques minutes seulement après l’ouverture de l’audience initiale devant le tribunal de première instance de la région d’Armavir, le juge Hakob Manoukian s’est récusé, entraînant le report du procès pénal visant le Catholicos de tous les Arméniens, Karékine II, et les évêques membres du Conseil spirituel suprême.
Comme l’a précisé l’avocat de la défense, Me Ara Zohrabian, aux journalistes, la date de la prochaine audience sera fixée une fois le dossier confié à un autre magistrat.
Un important dispositif policier était déployé dans la cour et aux abords du tribunal. Les journalistes n’ont pas été en mesure de couvrir l’audience, le huis clos ayant été prononcé dix minutes après le début des débats. De plus, aucune condition adéquate, pas même des écrans de retransmission, n’avait été prévue pour permettre aux médias de suivre le déroulement de la séance.
Dans cette affaire pénale sans précédent, le Catholicos et six hauts représentants du Saint-Siège (les archevêques Nathan Hovhannissian et Haykazoun Nadjarian, ainsi que les évêques Vahan Hovhannessian, Edgar Hakobian, Nelson Babayan et Artur Hakobian) sont inculpés. L’acte d’accusation leur reproche d’avoir entravé délibérément l’exécution d’une décision de justice légale en abusant de leur position officielle. Les autorités ont également imposé une interdiction de quitter le territoire au Souverain Pontife.
Les fondements de l’affaire
Cette crise trouve son origine dans la révocation et la destitution, en janvier 2026, de l’ancien primat du diocèse de Masyatsotn, l’évêque Guevorg Saroyan (de son nom de baptême Arman Saroyan). Ce dernier avait saisi la justice pour contester la décision du Catholicos. En l’attente d’un jugement définitif, le tribunal civil avait pris une mesure conservatoire interdisant toute entrave à l’exercice de ses fonctions et toute ingérence dans la gestion financière du diocèse.
Cependant, selon l’accusation, le Conseil spirituel suprême a ignoré la décision de justice et la notification officielle du Service des actes exécutoires en décidant à l’unanimité de le défroquer, qualifiant ses déclarations publiques de rupture avec l’Église arménienne et de violation de ses vœux d’obéissance. Il est à noter que l’ancien dignitaire est par la suite devenu l’un des critiques les plus virulents du Catholicos, allant jusqu’à rencontrer le Premier ministre Nikol Pachinian et exiger publiquement la démission du chef de l’Église.
Alors que le parquet maintient que l’affaire relève strictement de l’exécution d’une décision de justice et n’a aucun lien avec le dogme religieux, les détracteurs de cette procédure y voient la conséquence de tensions inédites entre le gouvernement et l’Église, ainsi qu’un nouveau maillon dans la chaîne des poursuites pénales visant les institutions et les personnalités en conflit avec le pouvoir.
« Infondé et illégal »
De vives réactions
S’exprimant pour la première fois sur les accusations portées contre lui, le Catholicos de tous les Arméniens a déclaré aux journalistes : « Toutes les actions menées contre l’Église arménienne et le clergé sont infondées et illégales. Nous avons la conviction que la justice triomphera. »
Ce procès a suscité de vives réactions et une large condamnation au sein de la sphère ecclésiastique et laïque arménienne.
Le Catholicos de la Grande Maison de Cilicie, Aram Ier, a jugé inacceptable et condamnable la convocation de Karékine II devant le tribunal, révélant lui avoir personnellement conseillé de ne pas s’y rendre et de se faire représenter. Les hauts dignitaires de l’Église apostolique de Jérusalem et des États-Unis ont également exprimé leur soutien indéfectible au Souverain Pontife.
Sur le plan politique, le Bureau de la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA Dachnaktsoutioun) a fermement condamné ce processus judiciaire, le qualifiant d’« inconstitutionnel et antinational ». La FRA a réaffirmé son soutien total à l’Église et au Catholicos, appelant les citoyens à faire bloc autour de la Sainte Église apostolique arménienne.
Parmi les organisations de la diaspora, le Conseil de Coordination des organisations Arméniennes de France (CCAF) a dénoncé cette démarche des autorités avec la plus grande fermeté. Le Conseil a rappelé que même lors des décennies les plus sombres du joug et des persécutions soviétiques, alors que l’Église était spoliée de ses biens, les autorités n’avaient pas osé engager de poursuites judiciaires contre le Catholicos. Le CCAF souligne que le gouvernement enfreint la Constitution et le principe de laïcité en s’ingérant dans un domaine relevant exclusivement du droit canonique, créant ainsi un dangereux précédent pour les institutions indépendantes du pays.
