Deux visions opposées pour l’avènement d’un ordre mondial multipolaire
L’intolérance de la Russie à l’égard de la révision par l’Arménie de ses relations extérieures a pris un tour grossier, s’affranchissant de toute courtoisie diplomatique. Avant l’échec de la défense de l’indépendance de l’Artsakh et l’exode forcé de sa population – tragédie dans laquelle la responsabilité de Moscou est écrasante –, la quasi-totalité des dirigeants successifs de la République d’Arménie avaient ardemment défendu la nécessité d’une coopération stratégique avec la Russie. Il en allait de même pour le discours des milieux officiels russes, qui érigeaient leur pays en unique protecteur de l’Arménie face aux agressions turques, vantant une amitié séculaire. Cependant, depuis la perte de l’Artsakh, il est devenu à la fois naturel et souhaitable que l’Arménie s’attelle à élaborer une nouvelle stratégie et de nouvelles alliances pour assurer sa défense. Toutefois, ce revirement stratégique requiert également la capacité et les moyens de s’extirper de l’ancien giron dans des conditions pacifiques et favorables.
À cet égard, l’intolérance et l’hostilité de la partie russe confinent désormais à l’hystérie. L’illustration la plus flagrante et maladive en est la déclaration non diplomatique adressée au Premier ministre arménien par la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, au sujet des promesses non tenues de la Russie envers l’Artsakh et l’Arménie : « Nikol Vovayévitch (ndlr : Nikol Pachinian), les élections dans votre pays sont terminées. Vous pouvez cesser de mentir. Prenez votre courage à deux mains et dites au moins une fois la vérité telle qu’elle était en réalité. » Indépendamment du bien-fondé de ces propos – pour savoir qui a tort ou raison –, un tel ton employé à l’égard du dirigeant d’un pays souverain, sorti vainqueur des urnes et que la présidence russe s’est bien gardée de féliciter, témoigne de la persistance d’une mentalité coloniale envers l’Arménie au sein de la classe dirigeante russe.
En revanche, Vladimir Poutine s’est empressé de présenter des vœux d’anniversaire particulièrement élogieux à Robert Kotcharian – pourtant inculpé et placé en détention pour abus de pouvoir, perception de pots-de-vin colossaux et blanchiment de capitaux : « En Russie, on n’oublie pas la contribution personnelle que vous avez apportée au développement des relations amicales et alliées entre nos pays. Je vous souhaite sincèrement une bonne santé, de l’énergie et de la résilience face aux épreuves auxquelles vous et les membres de votre famille êtes confrontés. »
À Bichkek, capitale du Kirghizistan, lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, Vladimir Poutine et Nikol Pachinian ont, de manière pour le moins surprenante, tenu des discours à la tonalité similaire. Tous deux ont appelé de leurs vœux l’avènement d’un ordre mondial multipolaire et une coopération interétatique fondée sur l’égalité et le strict respect des particularités culturelles de chaque nation.
Les propos du président Poutine s’adressaient, à juste titre, aux puissances occidentales qui, au lendemain de l’effondrement de l’Union soviétique, n’ont pas respecté leur promesse de non-élargissement de l’OTAN vers l’Est et ont armé l’Ukraine. Le discours du Premier ministre arménien, en revanche, ciblait tout particulièrement le président russe, irrité par la conclusion d’alliances stratégiques entre le gouvernement arménien et l’Occident, ainsi que par la volonté d’Erevan de s’extraire de la sphère d’influence russe. Il s’agit là de deux aspirations similaires à la multipolarité, mais aux terrains d’application diamétralement opposés.
En prélude à l’entretien Pachinian-Poutine prévu en marge de ce sommet, le chef du gouvernement arménien avait tenu à clarifier la position de son pays, notamment à l’égard de ses relations avec la Russie : « Lorsque l’attraction gravitationnelle d’un pôle géopolitique quelconque devient si forte qu’elle risque de détruire notre indépendance, nous dynamisons nos relations avec un autre pôle disposant d’une attraction suffisante pour cette situation, afin de préserver notre équilibre sur le chemin difficile de la souveraineté et de l’indépendance. »
J. Tch.■
