Les acquis de la conférence scientifique internationale « William Saroyan et les arts », jalon pour l’histoire de l’art et pour les études saroyaniennes

Anna-Asatryan-la signature

Anna Asatryan, représentant l'Institut des Arts, et Scott Sedrakian, au nom de la Fondation William Saroyan, lors de la signature du protocole d'accord

La coopération entre l’Institut des Arts et la Fondation William Saroyan de San Francisco franchit une nouvelle étape : s’est tenue à Erevan la première conférence scientifique arméno-américaine « William Saroyan et les arts ».

Entretien avec Anna Asatryan, 

directrice par intérim de l’Institut des Arts, docteure en histoire de l’art et professeure

– Madame Asatryan, la première conférence scientifique arméno-américaine « William Saroyan et les arts » s’est tenue le 10 septembre à l’Institut des Arts, dans le cadre des « Journées saroyaniennes » organisées à Erevan. Elle a été conjointement organisée par l’Institut des Arts et la Fondation William Saroyan de San Francisco, fondée en 1966 par l’écrivain lui-même. Pourriez-vous revenir sur les objectifs et la vocation de cette rencontre ?

Anna Asatryan – La coopération entre l’Institut des Arts et la Fondation William Saroyan est engagée de facto depuis 2023 : c’est cette année-là que nous avons organisé, les 17 et 18 novembre, notre première manifestation scientifique commune, un colloque international et interdisciplinaire de deux journées, déjà intitulé « William Saroyan et les arts ». Autour de l’œuvre et de la personnalité de l’écrivain s’étaient réunis des chercheurs et des admirateurs venus de six pays : l’Arménie, les États-Unis (New York, Washington, San Francisco, Boston et le New Jersey), la Russie (Moscou et Saint-Pétersbourg), le Royaume-Uni (Londres), l’Islande (Reykjavik) et la Serbie (Belgrade).

Les travaux de ce premier colloque ont constitué une étape importante, tant pour l’histoire de l’art que pour les études saroyaniennes : ils y ont apporté une contribution novatrice et marqué un premier pas vers la constitution d’une véritable histoire de l’art saroyanienne. Cette voie, l’Institut des Arts de l’Académie nationale des sciences de la République d’Arménie et la Fondation William Saroyan, sous la direction de Scott Sedrakian, ont choisi de la poursuivre dans la durée.

En 2025, avec le soutien de la Fondation, a paru la monographie d’Anush Aslibekyan, chercheuse principale au département de théâtre de l’Institut des Arts, docteure en histoire de l’art et professeure associée : La nature de la dramaturgie de William Saroyan et la scène arménienne. Elle en avait présenté les grandes lignes en septembre 2025, déjà à l’occasion des Journées saroyaniennes.

Cette année, à l’initiative de Scott Sedrakian, président de la Fondation William Saroyan, l’Institut des Arts s’est trouvé associé au programme des Journées saroyaniennes. Plutôt que d’organiser une manifestation isolée, nous avons souhaité saisir cette occasion pour ouvrir un cycle de conférences scientifiques arméno-américaines placées sous ce même intitulé, avec l’ambition de faire progresser, chaque année, les études saroyaniennes dans leur double dimension artistique et scientifique. C’est ainsi que s’est tenue, le 10 septembre, la première rencontre de ce nouveau cycle.

– La conférence a également été l’occasion de la signature d’un protocole d’accord entre l’Institut des Arts et la Fondation William Saroyan.

A. A. – En effet. Intervenue à notre initiative lors de la cérémonie d’ouverture, cette signature est venue consacrer de jure une coopération qui, de facto, portait déjà ses fruits.

Le protocole définit plusieurs axes de collaboration : la conduite de projets de recherche communs sur la dramaturgie, les arts et l’héritage littéraire de Saroyan ; la préparation et la publication conjointes d’articles scientifiques, de monographies et de recueils d’études ; l’organisation, également conjointe, de colloques, de symposiums, de masterclasses, de conférences publiques et de soirées consacrées à la vie et à l’œuvre de l’écrivain. Un dernier volet concerne l’implication des jeunes chercheurs : le protocole prévoit des dispositifs destinés à encourager la participation de jeunes historiens de l’art, musicologues et spécialistes du théâtre aux programmes communs dédiés aux études saroyaniennes.

– Qui étaient les intervenants réunis à cette occasion, et quelles thématiques ont-ils explorées dans leurs communications ?

A. A. – La conférence a rassemblé des chercheurs confirmés et de jeunes chercheurs venus d’Arménie, de plusieurs villes des États-Unis, dont New York, San Francisco et Fresno, ainsi que de France.

La séance matinale s’est ouverte sur la communication de Scott Sedrakian, président de la Fondation William Saroyan, consacrée au recueil de nouvelles Everything Is Excellent Again. Il en a retracé la genèse : un ensemble de textes de Saroyan qui n’avaient encore jamais fait l’objet d’une publication en volume. Après avoir brièvement rappelé les quinze années durant lesquelles furent écrites la plupart de ces œuvres, il a resitué le contexte de l’édition périodique de l’époque, la part prise par Saroyan dans la politique éditoriale des revues qui le publiaient, et l’incidence des facteurs économiques comme des attentes du lectorat sur leur publication.

Lilit Yernjakyan, chercheuse principale au département de musicologie de l’Institut des Arts, docteure en histoire de l’art, professeure et artiste émérite de la République d’Arménie, s’est pour sa part penchée sur les affinités artistiques de William Saroyan entre musique et arts visuels.

Anna Chulyan, directrice de la Bibliothèque nationale d’Arménie, docteure en philologie et professeure associée, a consacré son intervention à l’héritage littéraire de Saroyan tel qu’il se donne à lire à travers ses traductions et ses éditions arméniennes, depuis la période soviétique jusqu’à aujourd’hui. Elle s’est appuyée sur une soixantaine de titres en langue arménienne conservés à la Bibliothèque nationale, publiés en Arménie comme dans les grands centres de l’édition arménienne de la diaspora : Beyrouth, Boston, Alep, Le Caire, Istanbul, Paris et Los Angeles. Une attention particulière a été portée à la façon dont ces traductions ont assuré la transmission de l’œuvre au lecteur arménien, ainsi qu’au rôle des éditions Antares, qui ont fait paraître dix-neuf ouvrages de l’écrivain, dont dix-huit traduits ou édités par Zaven Boyajyan. À ces éditions se sont ajoutés, dans sa communication, les études, thèses et comptes rendus consacrés à Saroyan, de même que les articles de presse relatifs à ses séjours en Arménie : autant de sources qui éclairent non seulement sa présence littéraire, mais la formation de sa présence sociale et culturelle dans le contexte arménien.

Marianna Tigranyan, chercheuse principale au département de musicologie et professeure associée, a exploré les croisements entre les trajectoires créatrices de William Saroyan et d’Arno Babajanyan, à partir de la nouvelle Mon cœur est dans les montagnes et de la pièce qui en fut tirée : ses sources littéraires, l’histoire de sa création à Broadway en 1939, puis sa mise en scène arménienne de 1961 au Théâtre national Sundukyan, dans une production de Vardan Ajemyan. Elle s’est arrêtée sur la composition musicale d’Arno Babajanyan et sur les solutions inventives déployées pour obtenir la sonorité si particulière de la trompette, obtenue notamment grâce à l’usage d’une cruche en terre cuite en guise de sourdine, dont elle a relevé la portée universellement humaine, avant d’évoquer d’autres adaptations, internationales et locales, de l’œuvre : le court métrage de Roustam Khamdamov (1967), l’opéra de chambre de Jack Beeson (1969), l’adaptation cinématographique d’Armenfilm (1975). Sa recherche a montré comment la nostalgie et le patriotisme, thèmes propres à la dramaturgie de Saroyan, ont trouvé dans la musique de Babajanyan une traduction sonore d’une rare justesse.

Varoujan Der-Simonian, membre fondateur du Musée arménien de Fresno et directeur exécutif de l’Armenian Technology Group, s’est attaché à l’album SAROYAN: His Heart in the Highlands, publié par le Musée du patrimoine arménien de Fresno à partir des photographies de Poghos Poghosyan : un ouvrage qui donne à voir l’univers de Saroyan par le seul truchement de l’image.

Nune Melikyan, professeure à l’Université Yeshiva de New York et docteure en musicologie, est revenue sur l’amitié qui liait Saroyan à Babajanyan, évoquant plusieurs épisodes d’une collaboration artistique qui a durablement marqué l’histoire de la musique et du théâtre arméniens.

La séance matinale s’est refermée sur la communication d’Artyom Baghdasaryan, président de la Guilde des réalisateurs et producteurs de cinéma d’Arménie, intitulée « Une expérience immersive : William Saroyan », avant de se prolonger par la présentation du livre de Saroyan Les années de votre vie (Годы Вашей жизни), paru en 2025 à Saint-Pétersbourg dans sa traduction russe et présenté par son traducteur, Aram Ohanyan.

La séance de l’après-midi, coprésidée par Lilit Yernjakyan et Ararat Aghasyan, s’est ouverte sur la communication de Shushanik Zohrabyan, docteure en histoire de l’art (Paris), consacrée à la présence littéraire et culturelle de William Saroyan dans le supplément Pensée et art du journal parisien Haratch, entre 1976 et 2009. Au terme d’un dépouillement exhaustif de trois cent cinquante et un numéros, elle a montré que cette présence s’était constituée à travers un ensemble de réseaux culturels interdépendants, au sein desquels l’œuvre de Saroyan se trouvait appréhendée selon des perspectives artistiques, idéologiques et culturelles diverses. Dans les pages de Pensée et art, l’écrivain apparaît tout à la fois comme romancier et comme dramaturge, tandis que son œuvre devient un terrain à partir duquel s’interrogent les rapports entre littérature, théâtre et cinéma, l’identité arméno-américaine, la littérature diasporique plurilingue et la mémoire culturelle. Sa figure y acquiert en outre une fonction théorique et comparative, servant de point de référence pour penser l’appartenance nationale, l’expérience diasporique et l’identité culturelle. Shushanik Zohrabyan a par ailleurs relevé que le dossier consacré, en 2008, au centenaire de la naissance de Saroyan avait su articuler ces différentes dimensions, en présentant son héritage littéraire, théâtral et cinématographique comme un ensemble créatif cohérent. La présence de Saroyan dans Pensée et art se laisse ainsi lire comme le processus par lequel sa figure culturelle a été, au fil des décennies, relue et revalorisée au sein du champ culturel de la diaspora.

Margarita Kamalyan, secrétaire scientifique de l’Institut des Arts et chercheuse principale au département des arts visuels, a retracé, dans une communication intitulée « William Saroyan et Varaz (Varazdat Samuelian) : une amitié durable », les vingt-cinq années d’amitié qui unirent l’écrivain au sculpteur Varazdat Samuelian, dit Varaz. Elle en a rappelé quelques épisodes marquants : la préface donnée par Saroyan au catalogue de l’exposition new-yorkaise de Varaz en 1965, le buste que le sculpteur réalisa de l’écrivain en 1984, et la brochure Villy et Varaz : souvenirs de mon ami William Saroyan, publiée en 1985.

Hripsimé Vardanyan, enseignante à l’Université d’État d’Erevan, s’est interrogée sur l’art visuel de Saroyan comme langage parallèle à son œuvre littéraire. À ses yeux, littérature et dessin y forment deux modes d’expression complémentaires, par lesquels l’écrivain explore aussi bien l’intériorité humaine que les rapports entre mémoire et réalité : la puissance visuelle qui traverse ses nouvelles, ses romans et ses écrits autobiographiques se prolonge dans le langage simplifié, direct, souvent spontané de ses travaux graphiques, révélant une continuité profonde entre pensée littéraire et pensée visuelle. Les dessins et les encres de Saroyan ne sont donc pas seulement des œuvres autonomes : ils prolongent, sur un mode visuel, sa vision littéraire du monde ; la ligne, à l’instar du mot, devient un moyen d’exprimer la mémoire, la sensation et l’expérience humaine. En mettant en regard les productions contemporaines du Saroyan écrivain et du Saroyan artiste, la chercheuse a cherché à mesurer dans quelle mesure celles-ci portent la trace d’une époque donnée et, surtout, dévoilent son univers intérieur : que se dissimule-t-il sous ses mots comme sous ses lignes ?

Gayane Poghosyan, chercheuse au département des arts visuels de l’Institut des Arts, a examiné l’œuvre graphique de Saroyan dans son rapport étroit à sa création littéraire, en s’attachant en particulier aux caractéristiques de son langage graphique : l’analyse de plusieurs compositions abstraites réalisées en 1960, 1962 et 1963 lui a permis de mettre au jour l’évolution de ses moyens d’expression et de ses principes artistiques.

Ruzanna Mikayelyan, chercheuse junior au département d’architecture de l’Institut des Arts, s’est intéressée à la figure de William Saroyan dans la sculpture monumentale arménienne, cherchant à cerner les caractéristiques de son interprétation artistique et à examiner les solutions plastiques, compositionnelles et symboliques retenues par différents sculpteurs. À partir des œuvres consacrées à l’écrivain par Ara Shiraz, Tigran Arzumanyan et David Yerevantsi, elle a pris en compte le contexte historique et artistique, les matériaux employés, la forme, l’échelle, ainsi que le rapport de ces œuvres à leur environnement architectural, en portant une attention particulière aux spécificités du portrait sculpté et du monument, aux moyens plastiques mobilisés pour en caractériser la psychologie, ainsi qu’à l’expression du mouvement. Elle en a conclu que les sculpteurs ne cherchent pas seulement à restituer les traits physiques de l’écrivain, mais aussi à en révéler la personnalité, le profil psychologique, l’essence intérieure et le lien spirituel avec la patrie, chaque œuvre proposant, du portrait sculpté à la représentation monumentale en pied, une interprétation plastique qui lui est propre. « La figure de William Saroyan dans la sculpture monumentale arménienne, a-t-elle conclu, constitue une manifestation singulière de l’articulation entre les notions d’individu, d’artiste et de mémoire culturelle nationale. »

Arsen Hambardzumov, chercheur principal au département de théâtre de l’Institut des Arts, a interrogé le caractère cinématographique de l’écriture saroyanienne à partir de ses nouvelles.

Anush Aslibekyan, déjà citée, s’est arrêtée, dans une seconde communication intitulée « William Saroyan interprété par Henrik Malyan (Le Vignoble, Mon nom est Aram) », sur les choix de mise en scène qui caractérisent ces deux adaptations saroyaniennes signées par Malyan.

La conférence s’est achevée par ma propre communication, intitulée « William Saroyan dans les souvenirs de Ruben Zaryan (1909-1994), académicien et directeur de l’Institut des Arts de l’Académie des sciences de la RSS d’Arménie ». Je m’y suis appuyée sur les pages que Ruben Zaryan consacre à Saroyan dans le quatrième volume de son ouvrage autobiographique Avant le coucher du soleil.

Parmi les nombreuses manifestations consacrées à William Saroyan, cette première conférence scientifique arméno-américaine, organisée à Erevan dans le cadre des Journées saroyaniennes, se sera distinguée par l’ampleur de son ambition scientifique. Ses résultats marquent une étape importante dans le développement des études saroyaniennes envisagées sous l’angle de l’histoire et de la théorie de l’art, et confirment la nécessité de poursuivre une approche résolument interdisciplinaire de l’héritage de Saroyan, à la croisée de la littérature, du théâtre, de la musique, des arts visuels, du cinéma, de la sculpture et de la mémoire culturelle.

Les actes de cette première conférence scientifique arméno-américaine « William Saroyan et les arts » paraîtront prochainement ; ils réuniront l’ensemble des contributions, en arménien comme en anglais.

Entretien réalisé 

par Samvel Danielyan pourAravot.am ■