L’État aux portes de l’Église

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« 1in.am », Erevan le 8 octobre 2026

Hovhan MANDAKOUNI

Le Saint-Siège d’Etchmiadzine a qualifié de « manifestement inconstitutionnelle » la création par l’Assemblée nationale d’une commission d’enquête concernant l’Église apostolique arménienne. Cette réaction d’Etchmiadzine soulève une question bien plus large que le simple conflit entre les autorités et le Catholicos.

L’enjeu porte en réalité sur les limites de l’autorité de l’État, de ce qui relève de son pouvoir d’enquête par opposition à ce qui relève de l’autonomie de l’Église. La question fondamentale est la suivante : jusqu’où s’étend la compétence de l’État, et où commence l’autonomie de l’Église ?

Cette commission parlementaire doit se pencher sur la « crise interne de l’Église », ses conséquences, et même sur la manière dont l’Église remplit sa mission historique de préservation de l’identité nationale, de la culture et de la vie spirituelle. Cela touche donc à des questions constitutionnelles complexes.

L’État est pleinement en droit d’enquêter sur tout crime potentiel ; et à cet égard, le statut d’ecclésiastique ne confère aucune immunité. Les infractions fiscales, les actes de violence, la détention de biens illégalement acquis, ou tout autre acte qualifié de crime par la loi doivent faire l’objet d’une enquête fondée sur les mêmes principes que ceux qui s’appliquent à tout citoyen. À cette fin, l’État dispose de fonctionnaires pour enquêter, de procureurs et de tribunaux.

La gouvernance interne de l’Église, ses liens hiérarchiques canoniques et la qualité de l’accomplissement de sa mission spirituelle relèvent d’un autre domaine. L’étude de ces questions par le Parlement place l’État à la lisière d’un seuil. Franchir ce seuil finira, tôt ou tard, par engendrer des problèmes pour l’État lui-même. Mais, il serait également erroné de faire peser l’entière responsabilité de cette situation sur l’État.

Depuis plus de trois décennies, l’Église apostolique arménienne évolue dans le contexte d’un État indépendant. Cette période aurait dû suffire pour réexaminer sa culture de gouvernance, ouvrir son système « clos », instaurer de nouvelles normes de responsabilité et de transparence, restructurer ses relations avec la société et se pencher sur sa propre mission historique afin de la réévaluer dans le contexte de cette nouvelle république.

Durant les siècles, en l’absence d’État, l’Église s’est souvent vue contrainte d’assumer des fonctions régaliennes : la préservation de l’identité, l’éducation, l’organisation communautaire, voire le maintien de certains éléments de représentation politique. Avec l’avènement d’un État indépendant, cet héritage nécessitait une réévaluation de sa mission. Or, l’Église est loin d’avoir réussi cette transition.

Au fil des ans, les problèmes se sont accumulés en son sein : gouvernance opaque, questions financières, manque de transparence et de présentation de comptes, engagement politique du clergé et fossé grandissant avec la nouvelle génération.

Ces problèmes sont longtemps demeurés sans solution adéquate.

L’Église aurait dû trouver en son sein la force de se réformer, d’évoluer et de se transformer, de sorte que l’État n’ait jamais aucun motif pour intervenir dans ce domaine.

S’en remettre uniquement à la protection de la Constitution n’est pas la meilleure façon de préserver son autonomie. Une institution autonome doit également posséder la capacité de se corriger d’elle-même et de se réformer. C’est là, pour l’Église, l’occasion manquée la plus importante.

La Constitution de l’Arménie « reconnaît la mission unique de l’Église apostolique arménienne » tout en garantissant l’autonomie des organisations religieuses. Ce cadre vise à concilier les principes « d’importance historique et d’indépendance juridique. » L’argument du Saint-Siège concernant la non-constitutionnalité doit donc être pris au sérieux. Toutefois, il convient d’accorder la même attention à la question qui se pose actuellement au sein de la société : pourquoi l’Église a-t-elle été incapable, au fil des années, de résoudre en interne les problèmes mêmes qui ont fini par susciter l’intervention des autorités politiques ?

L’État ne saurait se charger de réformer l’Église. Pour autant, l’Église ne peut pas non plus différer indéfiniment sa réforme en s’appuyant uniquement sur son « rôle historique » et son « autonomie ».

Cette question a d’ores et déjà dépassé le cadre d’un simple différend interne à l’Église.

L’Arménie cherche à consolider sa position au sein de l’espace politique et juridique européen, un espace où la liberté religieuse et la protection des institutions autonomes constituent des principes fondamentaux. Parallèlement, le patrimoine religieux arménien de la région représente un élément essentiel de l’identité et de la mémoire historique.

Par conséquent, l’État comme l’Église ont à cet égard une responsabilité, non seulement l’un envers l’autre, mais aussi envers le pays.

L’État a besoin d’une Église indépendante, moderne et jouissant de la confiance de la société. L’Église a besoin d’un État qui agisse dans le respect du cadre légal et de la juridiction de l’Église.

Si un crime a été commis, il doit faire l’objet d’une enquête par les voies légales. En cas de crise au sein de l’Église, la solution doit être recherchée au sein même de l’Église.

Le Parlement est chargé de contrôler le gouvernement. De son côté, l’Église, doit être en mesure de régir sa propre vie et de l’adapter à l’époque.