ANALYSE : L’échec électoral des partis pro-occidentaux
Dr Petrossian
Arrivé depuis peu à Erevan, j’ai voulu profiter d’une matinée ensoleillée en allant marcher dans le joli jardin public près de l’Assemblée nationale. C’est là où, le hasard fait bien les choses, j’ai rencontré un vieil ami, qui voulait apparemment lui aussi profiter du beau temps. Dr Petrossian est un militant de longue date de la Cause arménienne. Installé en Arménie dès la proclamation de l’indépendance, il a exercé des responsabilités politiques au sein de la direction de la FRA-Dachnaktsoutioun. Cependant, son désaccord avec les orientations de la haute instance a abouti à son éloignement du parti. Depuis, il est resté engagé en faveur d’une indépendance du pays fondée sur les principes démocratiques.
—La description succincte de l’évolution de la FRA-Dachnaktsoutioun
Évoquant l’histoire du parti, mon interlocuteur a fait les observations suivantes : « Apres la soviétisation de l’Arménie (1920-21), le parti qui oeuvrait pour l’indépendance, s’est distingué par sa lutte anti-soviétique jusqu’aux années 1930. Par la suite, il a adopté, durant la période de “la guerre froide’’, une attitude pro-occidentale, surtout pro-américaine ».
« À partir de la décennie 60 jusqu’à la dislocation de l’URSS en 1991, des prises de position sur un mode modéré à l’égard de Moscou ont marqué son orientation de politique générale. Cette inclination à la modération s’est traduite en un soutien à l’initiative de Mikhail Gorbachev, dont la politique pourrait, espérait la direction du parti, promouvoir le développement de l’Arménie dans des conditions démocratiques. Cette approche a cependant coïncidé avec une Union soviétique sur le point d’effondrer et parallèlement avec une Arménie dont les citoyens ont voté l’indépendance du pays à raison de 90% de ses habitants ».
« Dans ce contexte, a poursuivi Dr Petrossian, la guerre du Haut-Karabakh avait poussé tous les Arméniens vers une mobilisation nationale patriotique. C’est pourquoi, l’idée de la souveraineté de l’Etat a été reléguée au second plan. Et, malheureusement, a-t-il estimé, la FRA-Dachnaktsoutioun s’est rapprochée de la proposition de Robert Kotcharian qui prônait l’intégration de l’Arménie à l’Etat d’Union. Dans cette fédération poutinienne, l’Arménie ne pouvait évidemment pas se placer au même pied d’égalité avec la Russie. C’est la raison pour laquelle les pro-Occidentaux dont je fais partie ont été incités à se rassembler ».
Je suppose, d’après les propos de mon interlocuteur, qu’en corollaire, vue la différenciation entre le modèle européen et celui de la Russie de Vladimir Poutine, le traitement égalitaire des pays membres au sein de l’UE a également été un élément incitateur supplémentaire à ce rassemblement.
—L’initiative d’Euro-vote
« C’est en février 2023 que les associations et forces politiques démocratiques ont publié une déclaration en faveur de l’intégration à l’UE ». Par la suite, mon interlocuteur a été très actif dans l’organisation de la pétition d’Euro-vote. « J’ai personnellement appelé les gens au téléphone pour les inviter à aller signer la pétition ». On se rappelle qu’à l’initiative de ces organisations une pétition citoyenne, en octobre 2024, a réussi à recueillir plus de 60000 signatures favorables, dépassant ainsi le seuil de 50000 prévu par la loi. Cette initiative avait pour objet de faire examiner par le parlement la question relative à l’enclenchement d’un processus de rapprochement avec l’UE, le but final étant l’adhésion à l’UE.
Bien que certains analystes et experts de la vie politique arménienne aient fait état d’hésitation, voire de disposition d’esprit défavorable à l’UE chez certains députés de la majorité parlementaire, le parlement a adopté en février 2025 le projet de loi visant à entamer des pourparlers en vue de l’adhésion à l’UE, par 63 voix pour et 7 contre, après que le gouvernement de Nikol Pashinyan eut approuvé le projet en janvier 2025. Sans surprise, les groupes russophiles s’y sont opposés.
—Le nouveau parlement à l’image du précédent
Il est curieux que la 9e législature, issue des élections du 7 juin dernier, ait confié la présidence de la commission des questions d’intégration européenne au député Harutiun Harutiunian, membre du groupe “Arménie forte’’. « Attention ! les membres de la commission dans leur majorité sont issus du “Contrat Civil” », m’a-t-il précisé mon ami militant. Malgré tout, on peut imaginer l’atmosphère du face-à-face des fonctionnaires ou parlementaires de Bruxelles et de ce président de commission dont les penchants vont vers un régime qui a publiquement déclaré son animosité à l’égard de l’UE. Est-ce encore une concession en coulisse du Premier ministre Pachinian à Vladimir Poutine qui avait en avril dernier demandé la possibilité pour les forces pro-russes d’avoir accès libre au champ politique national en Arménie ? Nous n’avons pas commenté cet aspect.
J’ai dit à mon interlocuteur de reconnaître qu’à l’issu du scrutin, l’opposition pro-russe, a consolidé sa place dans le parlement. Il a obtempéré. La singularité de cette opposition est, cette fois-ci, qu’elle apparaît comme une section (arménienne) du parti du président russe, “la Russie unie” (Yedinaya Rossiya). Le groupe parlementaire d’ “Arménie forte” de Samuel Karapetian semble agir avec beaucoup plus de professionnalisme dans les débats que les groupes d’opposition précédents. En effet, la cellule chargée des affaires arméniennes au Kremlin a rationalisé les interventions du groupe. Chaque député est chargé d’agir ou de réagir selon une tactique bien encadrée. Une répartition des tâches a eu lieu parmi les députés. L’un intervient avec agressivité ou en provocateur, l’autre avec des arguments médiatiquement appréciés ou de façon modérée, etc, l’ensemble agissant dans le but d’exercer une pression forte sur le gouvernement et de présenter celui-ci comme incompétent. Aussi, ils poursuivent l’objectif de laisser auprès du public l’impression d’un pouvoir législatif et exécutif illégitime. Les mises en garde de Ruben Rubinian, président du parlement, paraissent vaines de même que les concessions du gouvernement pour le choix de présidents de commission en faveur de cette opposition.
— La participation aux élections du 7 juin en ordre dispersé
De fil en aiguille, notre conversation a abouti aux dernières élections elles-mêmes (juin 2026) ; « score médiocre des formations politiques franchement pro-occidentales qui n’ont pas pu atteint le seuil déterminé par la loi électorale de 4% … Elles n’ont aucun député affilié ». J’avais entendu dire que chez certains segments de la société arménienne, on considérait la tactique électorale du “Contrat Civil” comme un élément ayant défavorisé les partis pro-occidentaux. En outre, « les finances de ces derniers ne leur permettaient de concurrencer ni le “Contrat Civil”, ni les partis guidés par l’étranger », a-t-il ajouté Dr Petrossian.
Au lendemain de la publication des résultats, Aram Sarkissian, président du parti “La République’’, a amèrement avoué sa désagréable surprise. Il a souligné que son parti avait été victime d’un malentendu, entretenu d’ailleurs, par l’opposition pro-russe, qui le présentait comme un parti annexe du parti “Contrat Civil”. L’électorat pro-gouvernement, de son côté, a été poussé à faire le choix du vote utile face au sérieux danger que représentait la mobilisation générale des ressources et la tricherie à laquelle se livraient les agents liés aux commanditaires du Kremlin. L’ampleur de la pression avait été telle et les attaques hybrides d’une telle intensité que l’UE a décidé de contrecarrer en renforçant la résilience de l’Etat arménien, à l’instar de ce qui s’était passé précédemment en Moldavie. Mon interlocuteur m’a aussitôt précisé : « La présidente Maria Sandu de Moldavie avait interdit les partis dirigés de l’extérieur, une décision que le Premier ministre Pachinian s’est abstenu de prendre ».
La polarisation du champ politique, tactique adoptée par le camp majoritaire, stigmatiser une opposition dirigée par l’étranger et qui représente des pilleurs des deniers publics et la corruption, devrait, croyait le gouvernement, procurer un confort politique au parlement. Elle a certes fonctionné dans le passé récent, mais, elle relève d’une approche fondée sur une politique de courte vue.
—Le réajustement du discours des forces pro-occidentales
Anahid Adamian, la talentueuse membre de la direction de “La République’’, dès le lendemain des élections, a prudemment pris une certaine distance par rapport à la politique du gouvernement, soulignant le manque de clarté politique et stratégique du pouvoir en place. L’affermissement du discours dans un esprit de critique constructif est d’ores et déjà perceptible, notamment lors de l’intervention d’Aram Sarkissian, sur FreeNews TV (28 octobre).
Quoi qu’il en soit, les partis pro-occidentaux, eux aussi, ont une part de responsabilité dans leur échec électoral. Interrogé sur ce sujet, Hovsep Khurshudian, président d’une ONG favorable à l’intégration européenne, a laissé transparaitre son agacement face à l’esprit de chapelle qui a caractérisé les dirigeants des partis pro-occidentaux. Ils ont écarté l’option d’unité de ces forces en privilégiant la participation solitaire à la campagne électorale.
Objectivement, un front commun des pro-occidentaux ne pouvait se former compte tenu des particularismes qui, même maintenant, continuent de les distinguer, « chacun a fait cavalier seul ». Les critiques de Tigran Khzmalian sont acerbes vis-à-vis de la politique dite d’équilibre de Nikol Pachinian. D’après le chef du parti européen d’Arménie, cette politique est une tentative de s’adapter au club des régimes autoritaires. En revanche, le parti “La République” est associé au “Contrat Civil” dans la gestion municipale de certaines villes (Erevan, Meghri). Dans ces conditions, l’idée de l’alliance électorale apparaît quasiment impossible à réaliser entre les protagonistes qui défendent parfois des lignes politiques opposées.
Cependant, l’option d’un rassemblement des forces pro-occidentales se pose avec acuité, pour leur permettre de se rendre audible politiquement. C’est en tout cas le défi qu’il faudra relever lors des prochaines élections.
Compte rendu et recueil de propos
par Armand M.
NB : les propos entre les guillemets sont de mon interlocuteur. ■
