Les 80 ans du Nor Séround à Décines
Maurice Hovsèp Démirdjian est décédé le 10 décembre dernier, à l’âge de 99 ans. Il espérait fêter ses 100 ans, trois semaines après, le 4 janvier 2026. Il était le dernier des membres-fondateurs du Nor Séround de Décines en 1946. Il avait gardé ses convictions en participant à toutes les fêtes et cérémonies arméniennes jusqu’à la présidence de l’association régionale du Daron-Douroupéran. On se souvient qu’il fabriquait gratuitement chaque année, avec son épouse Archalouïs, au profit de la MCAD, une très grande quantité de « tourchou », très apprécié par les adhérents.
Naissance du Nor Séround le 1er juillet 1945
Il semblerait que longtemps la date précise de la fondation de la FRA Nor-Séround en France a été un mystère, alors qu’on la situait globalement à 1945 à l’initiative de Schavarch Missakian, l’homme qui avait créé à Paris le quotidien Haratch, vingt ans plus tôt. La réalité paraît être tout autre, à savoir que l’éditorialiste du journal arménien évoquait régulièrement, avant la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, le rôle de la jeunesse dans la relève des anciens ayant quitté leur territoire après la consolidation de l’Arménie par le régime soviétique, et surtout après la capitulation des forces de l’Axe en 1945. En effet, une rencontre festive avait été organisée le 1er juillet 1945 dans une salle parisienne rue Caumartin, pour relancer l’association FRA Nor Séround, en cessation d’activités pendant l’Occupation. Au cours de cette soirée inaugurale, des chants furent interprétés notamment par la cantatrice Astrig Arakélian, ainsi que des poèmes, des danses folkloriques, de la musique arménienne, et des discours prononcés par Hovik Yéghiazarian, Haïk Séréngulian, Vartan Karayan et Schavarch Missakian pour rappeler l’attente de cette jeunesse au niveau de la langue, de la culture et de nos traditions.
Toros Héroyan crée la section de Décines
La section de Décines-Charpieu a été formée le 6 février 1946, avec la participation de 24 garçons, recrutés essentiellement par Toros Héroyan, un jeune cadre du parti Tachnak, qui venait d’être libéré d’un camp STO avec Péniamine Aznavourian, Vaghinak Miskdjian et T. Takvorian. Sous sa surveillance, celle de Movsès Garabédian et de Vahan Hussian, le groupe a élu un bureau de trois membres et décidé de se scinder en deux. Un comité éducatif venait de répondre favorablement, à cette même période, au couple Papazian de Grèce pour enseigner l’arménien aux enfants décinois, qui seront tous empreints d’une véritable culture grâce à ces deux professeurs qui ont su leur inculquer durant une décennie des connaissances très éclectiques. Leur fils cadet, Arlèn Papazian allait être le principal animateur du Nor Séround. Le foyer arménien avait été construit 13 ans plus tôt et pouvait accueillir ce groupe de jeunes toutes les quinzaines. Les activités professionnelles du photographe Arlèn allaient le pousser à s’installer à Paris dès octobre 1948, Toros Héroyan aux USA l’année suivante, en laissant la section dans une situation précaire pour deux autres raisons aussi : la scission de la section en deux et son investissement dans la création des sections de Villefranche-sur-Saône, Pont-de-Chéruy et Saint-Maurice-de-Beynost, malgré la présence de cadres du parti Tachnak, de passage à Décines comme le dramaturge Gaspard Ipékian, le journaliste Herant Samuel, etc. L’ultime réunion de cette première période à Décines s’est tenue le 18 juillet 1949.
L’entrée de filles à la section décinoise
La deuxième période débute le 5 février 1952 avec une équipe comprenant une vingtaine de jeunes, suite à l’envoi d’un courrier adressé à toutes les familles décinoises. Les premières filles intègrent le groupe en septembre 1953, puis à partir du mois de janvier la gent féminine sera bien présente, malgré un affaiblissement évident de la section et de nouvelles activités sous l’impulsion notamment du professeur d’arménien Kéghan Papazian (théâtre, troupe de danse, chorale, bibliothèque, déclamations, déplacements touristiques à Aix-les-Bains, Annecy…). Les pièces de théâtre faisaient l’objet d’articles de presse, avec la représentation le 20 février 1954 des « Héroïnes de Sassoun » (drame traduit du grec en arménien par Sourèn Papazian) et « La roue du bonheur » le 10 mars 1957 (une comédie en trois actes de Krikor Vahan). Ces nouvelles recrues n’auront pas réussi à faire garder le cap au groupe, puis le départ des premiers appelés (les plus anciens) sous les drapeaux a mis en sommeil le fonctionnement de la section à partir de janvier 1955, malgré toujours l’intervention de plusieurs cadres du parti Tachnak, venus de Paris, dont Arlèn Papazian.

Le congrès du Nor Séround à Décines en 1956
Le congrès de 1956 relance le groupe de Décines
L’organisation du congrès national du Nor Séround à Décines du 31 mars au 2 avril 1956, la toute première en province, allait donner un nouveau souffle au groupe local qui obtenait l’adhésion de 37 jeunes âgés de 15 à 23 ans (17 filles, 20 garçons) pour relancer des activités ludiques et culturelles dans une salle du sous-sol du club arménien. Le repas des délégués étaient pris au restaurant Nazar sur l’avenue Jean-Jaurès, sans oublier qu’ils assistèrent à la messe de Pâques en l’église Sourp-Asdvadzadzine, célébrée par un prêtre itinérant de Lyon. La présence de Gabriel Lazian, historien de la Cause arménienne, a créé une émulation auprès de cette nouvelle génération pour son engagement dans le combat sur la reconnaissance du génocide de 1915, poursuivi par l’adhésion de certains membres à la FRA Tachnaktsoutioun au début des années 60. Cette troisième période n’allait durer que quelques années, bien que les sorties dans le Midi de la France ou des représentations théâtrales et artistiques au Club n’ont pu retenir cette jeunesse sur des sujets d’actualité et patriotiques, souvent animés par des intellectuels de la région ou d’autres venus de la banlieue parisienne. Pourtant une salle lui avait été attribuée avec des aménagements effectués à leur goût. Le groupe allait connaître de nouvelles difficultés suite à l’appel de jeunes militaires, en Algérie surtout pour une durée minimum de 28 mois, avec de rares permissions.

La troupe mixte en 1962
La fin de la guerre puis l’indépendance de cette « colonie » en 1962 permettaient à ces militaires de retrouver leur foyer familial, leur activité professionnelle, et également un milieu communautaire. A partir de cette année-là, les rangs du Nor Séround ont connu un fort engouement, en restant assidu aux réunions hebdomadaires où étaient enseignées la langue arménienne, l’histoire et la géographie, tout en se retrouvant les soirs pour des surprises-parties au club ou dans une autre ville de la région. La soirée la plus mémorable aura été un 21 septembre 1963 avec le rassemblement de plus d’un demi-millier de jeunes, venus de toute la France, sous prétexte d’un spectacle original improvisé. Le plaisir de se retrouver devenait depuis une nécessité, d’où la création d’autres sections, dont une en Avignon. Ces rencontres de jeunes se sont poursuivies sous d’autres formes, avec la création en 1962 d’une troupe mixte de danses folkloriques qui s’est produite à plusieurs reprises dans des milieux jusqu’ici inconnus (Saint-Cyr-au-Mont d’Or en juin 1965, Saint-Didier-au Mont d’Or en juin 1966, dans le vieux Lyon en octobre 1965…) grâce aux relations du groupe polonais Slask dont les répétitions se déroulaient au club arménien. La formation d’une chorale placée sous la direction d’Angèle Garabédian, une demande adressée au conseil municipal le 16 janvier 1965 pour dénommer une voie de la commune en « rue du 24 Avril 1915 », l’organisation annuelle le week-end du 14 Juillet à partir de 1969 des Journées nationales sportives à Décines (football, volley-ball, natation, athlétisme, tennis de table), d’une Semaine culturelle en juin 1968, la publication d’un bulletin mensuel en 1970, l’animation de conférences par les membres de l’Union des étudiants arméniens d’Europe, le premier bal à Bron le 5 mars 1966, l’organisation des premières vacances d’hiver à Bellefontaine (6-14 février 1965) puis à Villard-de-Lans.., les camps d’été à Cannes, aux Sables-d’Olonne, etc. ont donné une nouvelle dynamique au groupe, rapprochant davantage ses adhérents dans une ambiance amicale. Le Nor Séround de Décines a participé également à un lavage de voitures au profit des enfants victimes de la faim dans le monde en 1963, à une manifestation avenue Jean-Jaurès contre la guerre au Vietnam en 1968 et par une conférence sur les atrocités commises au Biafra en 1970.
Toutes ces rencontres ont tissé bien sûr des liens qui perdurent encore aujourd’hui, des occasions pour rappeler les bons souvenirs du passé et une solidarité consolidée dans les différentes actions culturelles, sportives, amicales surtout pendant les vacances d’été et d’hiver.
Édouard Mardirossian ■
