LIVRES : « L’illusion vocale » 

Unknown

Terrain n°84

Coordination scientifique : V. Hirtzel, V.A. Stoichitā, 

V. Vapnarsky, E. de Vienne

Nanterre, 2026, 

223 p., 23,00€

La voix, pense-t-on, révèle la personne : sexe, âge, provenance géographique, milieu social, état de santé… Or, nous sommes sans doute illusionnés par la voix que nous percevons en fonction de nos attentes, comme le dévoilent les contributions de ce numéro de la belle revue Terrain (1) intitulé « L’illusion vocale ». De fait, « une voix se constitue en grande partie avec les certitudes – et, partant, les stéréotypes – de l’auditeur », écrivent les auteurs de l’introduction Victor A. Stoichitā, Valentina Vapnarsky, Vincent Hirtzel et Emmanuel de Vienne. 

Même si notre voix nous semble propre et unique (singularité), elle n’en demeure pas moins le résultat d’interactions : « L’illusion vocale n’est pas un état particulier de la voix. Elle est la condition d’émergence d’un phénomène sonore aux ramifications multiples, que l’évolution a placé au cœur de nos interactions ».

S’ajoutent aujourd’hui aux « illusions », les voix générées par l’IA, de plus en plus perfectionnées qui parviennent à créer des voix « émotionnelles », produisant une « externalisation » de nos émotions sur laquelle se penche la neuroscientifique Nadia Guerouaou. Elle se propose d’examiner « l’anthropotechnie des transformations vocales émotionnelles » créées (sur base d’analyses acoustiques) par l’IA, et leurs conséquences sur nos émotions – qui, à l’instar du cerveau, ont une « plasticité » – ce qui pourrait donner lieu à une modification de l’humain et à une exploration des hybridations vocales (inter-espèces). Pour contrer la standartisation des voix visant à contrôler nos émotions, Guerouaou imagine, en prenant pour exemple les maquillages digitaux d’Ines Alpha, des filtres vocaux qui « nous permettraient d’incarner des expressions vocales émotionnelles inédites, inspirées d’autres espèces de notre règne ». A partir de la technologie on peut imaginer des voix reconfigurées qui bousculent les frontières entre l’humain et le non humain, animal ou post-humain.

Loin des stéréotypes, les chercheurs impliqués dans ce numéro s’interrogent sur la possibilité de faire émerger des présences vocales inédites en apportant des illustrations empiriques. Ainsi en va-t-il d’Hortense, guérisseuse (nima) au Gabon, personnage à l’œuvre dans le culte gabonais omwiri, relaté par Véronique Truffot. Les cérémonies réunissent des humains et des esprits dont la parole appelée « harpe », (esprit féminin) s’exprime en français avec le ton de France, que les Gabonais appellent « gorger ». L’ analyse sur le terrain menée par Truffot démontre que l’acte vocal de « gorger » « actualise l’organisation hiérarchique sur laquelle est bâtie la société gabonaise ». En gorgeant, Hortense renforce, par l’image vocale, le pouvoir que son statut lui confère. 

Constatant que la plupart des études consacrées à la parole cérémonielle en Amazonie portent sur la composition linguistique des énoncés chamaniques, Emilio Frignati a voulu s’en démarquer et examiner plutôt l’ « importance des manipulations rituelles de la voix en Amazonie ». Il cherche ainsi les formes d’interaction créées par la matérialité des sons chez les Tuyuka du nord-ouest de l’Amazonie qui doivent chanter « comme les ancêtres » pour que la performance (décrite par l’auteur) soit efficace (il faut s’accorder avec les esprits non humains de la forêt). La parure, objet de transmission combinant éléments humains et animaux, y joue un rôle très important. 

Eva Smrekar s’intéresse aux voix des « hommes-protées » ou « transformistes » qui créaient, avec succès, une « illusion corporelle et de genre » sur la scène du café-concert parisien à la fin du XIXe s. La réception critique de ces performances permet à l’autrice de signaler leur dimension subversive à travers le questionnement des « rapports complexes entre la voix, le corps et le genre ». Partant d’une expérience de stage théâtral, Monica Heintz interroge, quant à elle, la « sincérité de la voix » à travers les différentes méthodes de direction d’acteurs. Elle remarque que cette sincérité fabriquée et dès lors illusoire n’empêche cependant pas l’interaction avec le public.

À partir des méthodes et concepts de l’ethnopoétique – (discipline qui prend en considération, non plus les textes des arts verbaux mais la globalité des événements énonciatifs) – Cyril Vettorato analyse les valeurs symboliques dont la voix des rappeurs est chargée (le flow), il compare trois MC (maîtres de cérémonie) qui, par la mise en scène, l’attitude corporelle et l’autorité vocale, interprètent chacun une variante d’un macro-récit : « le triomphe du sujet marginal dans un monde qui lui est hostile ».

Les oiseaux peuvent-ils être des médias sonores ? L’enquête de Laurie Vandevelde sur les curiós (Sporophile curio, un passereau chanteur) au Brésil montre que l’éducation de ce passereau (la vedette fut l’oiseau Ana Dias en 1955) fait appel à des dispositifs techniques. Les éleveurs se servent d’enregistrements sonores pour apprendre à leurs oiseaux à chanter la partition d’une mélodie de 26 notes. Or, selon leur habitat, les curios ont une voix différente (plus aigüe, par ex., s’ils vivent près d’une cascade). Ainsi, la voix peut-elle être façonnée dans les élevages qui incluent d’authentiques studios de chant avec reconstitution des milieux sonores différents. La reproduction des oiseaux est évidemment sélective, fondée sur l’entrelacement de la biologie et de la sociotechnique.

Aïssatou Mbodj-Pouye mène une enquête au Mali, « radio, affects et enregistrement sonore à Kayes », afin de cerner comment le geste de l’enregistrement entre en relation avec les « idéologies de la voix qui prévalent dans la région ». Car le rapport à la voix enregistrée ne s’est pas construit là sur le modèle de la diffusion par la radio, et ce serait même plutôt la radio qui aura rencontré un modèle existant (lié à la mobilité) que reflète l’expression « prendre les voix » utilisée à la place de « prise de son ». Maël Forlini consacre le portfolio à la voix dans le champ des arts plastiques, en présentant cinq installations d’artistes français Violaine Lochu, Raphaël Tiberghien, Anne Le Troter et Julie Vacher qui recourent à des voix enregistrées dites « acousmatiques », actualisant les « questions soulevées par les poètes sonores » des années 1950. Les voix sans corps engendrent une spectralité dans la spatialité et le visiteur devient alors « le lieu d’une polyphonie psychique et sociale ».

Les instruments musicaux (flûte, arc-en-bouche, clarinettes mais aussi le sifflement) dont se servent les Gaviãos de l’Amazonie brésilienne pour entonner des mélodies ressortissent aux techniques de communication, comme l’explique Julien Meyer . Cette imitation des arts verbaux permet de faire passer des messages secrets ou amoureux, d’avertir d’un danger, d’échapper à un groupe ennemi, d’annoncer la venue d’un personnage important. Meyer souligne l’existence de ces modes de substitution de la voix par les instruments chez d’autres populations et sur d’autres continents (Afrique, Asie, Océanie). Illustrant son propos par des spectogrammes, l’auteur examine également les constructions acoustiques grâce auxquelles les humains imitent le chant des oiseaux en vue de les leurrer. Toutes ces techniques de substitution – qui sont aussi esthétiques – entrent dans la définition de ce que l’auteur nomme « iconicité acoustique » : « fréquences, timbres, rythmes et mélodies reproduisent, par ressemblance, des caractéristiques vocales de la parole qui rendent possible, par association cognitive, la reconnaissance des phrases émises ». Elles donnent lieu à des réflexions sur la communication, sur le rapport entre le sens et le son, sur la flexibilité perceptive du cerveau. Le lecteur apprendra qu’en prononçant « toucan », il parle toucan sans le savoir… Buffon (1707-1788) notait que cet oiseau monstrueusement disproportionné, avait une plume en guise de langue et que son sifflement particulier, ce « langage de plume », lui avait valu le nom d’oiseau prédicateur (2)

Chakè MATOSSIAN

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(1) De nombreux numéros de la revue sont en accès libre sur le web : www.revueterrain.fr/ Plusieurs articles de ce numéro ont été mis en son par des étudiants en Master Son à l’ENS Louis-Lumière. Ces « capsules sonores » sont accessibles au lecteur grâce à un QR code. 


(2) Buffon, Histoire naturelle des animaux, Histoire naturelle des oiseaux, VII, 1780, Les Toucans.