Se réformer : de sa propre initiative ou sous la contrainte ? 

Editorial

Les poursuites judiciaires engagées contre le Catholicos de tous les Arméniens et six hauts dignitaires ecclésiastiques ont suscité un grand émoi, ainsi que des réactions extrêmes. Il s’agit d’un événement insolite qui, naturellement, ouvre la porte au débat et aux controverses. Depuis que l’Église apostolique arménienne est entrée dans l’arène politique, avec la création par l’archevêque Bagrat Galstanian du « Mouvement sacré » dont l’objectif était le renversement du pouvoir, le gouvernement a mis en œuvre son arsenal judiciaire et pénal pour le contenir. Et, semble-t-il, il y est parvenu. Car, en raison des poursuites judiciaires, les ecclésiastiques sont désormais beaucoup plus mesurés et prudents dans leurs déclarations concernant l’incitation à un coup d’État. Il n’y a même plus, de leur part, d’appels publics à des manifestations de rue.

Il est finalement positif que des questions ayant une telle portée sociale et nationale trouvent leur solution par des moyens judiciaires fondés sur le droit, plutôt que par des manifestations de rue, tout en gardant à l’esprit que le système judiciaire arménien a encore une grande marge de progression. Sur le plan de la séparation des pouvoirs de l’État, ce dernier reste le maillon le plus perfectible.

L’Église apostolique arménienne a plus de 1700 ans d’existence ; c’est la plus ancienne institution arménienne, dont l’autorité et la légitimité sont reconnues tant par l’Arménie que par la diaspora. Sur le plan juridique, la Constitution arménienne lui accorde une attention particulière : son article 18 mentionne spécifiquement qu’elle a une « mission exclusive d’Église nationale » dans la vie spirituelle du peuple arménien. Cependant, le deuxième paragraphe du même article souligne également que « les relations entre la République d’Arménie et la Sainte Église apostolique arménienne peuvent être réglées par la loi ». Une précision importante qui, toutefois, n’a toujours pas été mise en œuvre à ce jour. Faute de quoi, la situation de crise actuelle n’aurait sans doute pas vu le jour.

Au cours des deux dernières années, la crise entre l’Église et le gouvernement est devenue si profonde et si grave qu’elle a effectivement poussé le parti « Contrat civil » à inscrire, dans son programme électoral parlementaire, le départ du Catholicos de tous les Arméniens comme l’un de ses objectifs. Une prise de position lourde de conséquences, dont l’effet concret est aujourd’hui visible sous la forme des poursuites judiciaires contre le Catholicos. Depuis la tribune du Parlement nouvellement formé, les députés du parti Contrat civil n’hésitent pas, lorsqu’ils parlent du Catholicos, à le désigner par son nom de baptême : Ktrij Nersissian.

Il est significatif de noter la justification de l’opposition du parti « Contrat civil » au Catholicos de l’Église apostolique arménienne dans son programme électoral, où il est indiqué : « Au cours des dernières décennies, en raison de l’activité de la direction effective de la Sainte Église apostolique arménienne, la communauté des croyants s’est éloignée et continue de s’éloigner d’elle, ce qui constitue notamment un enjeu de sécurité spirituelle, dans la mesure où cela a créé la possibilité pour des forces extérieures de tenter de faire de la Sainte Église apostolique arménienne un point d’appui d’une lutte hybride contre l’indépendance et la souveraineté de la République d’Arménie. » Une opposition profonde, qui ne se limite pas à la seule dimension arménienne ou nationale, mais qui englobe la Russie et sans doute ses alliés, l’allusion étant manifeste. Par conséquent, la lutte entre le gouvernement et l’Église réunit toutes les conditions pour s’intensifier dans un avenir proche.

De manière générale, les crises constituent une occasion propice pour réformer un système. Les contradictions internes de l’Église apostolique arménienne sont si nombreuses et si complexes qu’elle a un besoin urgent de réformes, allant de l’établissement du Synode épiscopal jusqu’aux questions rituelles et administratives. Cependant, l’affrontement entre le gouvernement et l’Église semble avoir désarmé les hauts dignitaires des quatre Sièges patriarcaux de l’Église apostolique arménienne, qui se retrouvent tous en position d’autodéfense — à l’exception, peut-être, de la Primature du diocèse de l’Ouest des États-Unis, qui a entrepris un vaste programme de réformes.

J. Tch.