Intensification des conflits internes

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l’Église arménienne traverse une période difficile

Harutyun G. Harutyunyan*

Janvier 2026

Les critiques formulées par dix hiérarques à l’encontre du Catholicos Karékine II, chef de l’Église apostolique arménienne[1], sont motivées par diverses raisons. Les évêques ont d’abord reproché à la hiérarchie ecclésiastique sa gestion inappropriée du scandale impliquant l’archevêque Arshak Khachatryan[2], dont des vidéos à caractère sexuel avaient été diffusées. Bien que deux rapports d’experts indépendants aient confirmé l’authenticité de ces vidéos, aucune procédure disciplinaire, ni déclaration publique, n’avaient été engagées par la hiérarchie ecclésiastique concernant cet événement scandaleux[3]. Mais le Conseil spirituel suprême a sanctionné des jeunes prêtres soutenus par le Premier ministre Nikol Pachinyan, qui critiquaient publiquement leur primat, l’évêque Mkrtich Proshyan[4] depuis septembre 2025 pour la gestion arbitraire du diocèse et pour les voir appelés à participer à des manifestations de l’opposition politique [5].

L’appel à la démission du Catholicos

Après les premières prises de parole de certains évêques[6] et l’absence de réaction de la hiérarchie ecclésiastique, dix évêques ont publié une déclaration commune exigeant la démission du Catholicos. « Nous regrettons profondément le climat malsain qui s’est installé au sein et autour de notre église ces derniers mois. […] La crise […] a créé une situation dangereuse sans précédent, tant dans la patrie que dans la diaspora, mettant ainsi en péril la sérénité, la foi et l’unité de notre peuple…. Les renvois injustifiés et non canoniques de nombreux prêtres consciencieux sont souvent intervenus sans motif aucun et uniquement par des décisions unilatérales, voire sous la contrainte, de votre sainteté. […] En conséquence de votre conduite erronée et arbitraire dans l’exercice de vos fonctions, du fait de vos ordres, nominations, sanctions injustes, interventions injustifiées et de vos destitutions de prêtres, nos diocèses, nos paroisses et nos communautés ecclésiales de la diaspora ont été maintes fois ébranlés. […] Les allégations très graves portées contre votre Sainteté par divers médias et plateformes ont malheureusement été ignorées, non explicitées, ni réfutées, par vous-même et les autres instances compétentes de la hiérarchie ecclésiastique, ce qui soulève des doutes quant à leur crédibilité.

Dans le même temps, les évêques ont critiqué la politisation généralisée de l’Église. Dans leur déclaration, ils ont tenu la direction autocratique de Karékine II responsable de cette situation inacceptable : « Le refus persistant et délibéré d’élaborer une constitution pour l’Église, et finalement l’arrêt complet de ce travail de rédaction, vous ont permis de gouverner l’Église, parfois de manière arbitraire, selon vos propres idées, pendant les 26 dernières années. » […] Nous, un groupe d’évêques, reconnaissons notre part de culpabilité et de responsabilité dans la situation actuelle et entendons, par cette initiative, jeter les bases d’une rénovation de l’Église arménienne ».

Afin de permettre un nouveau départ, les évêques appelaient Karékine II à démissionner de son plein gré : « Par conséquent, par cet appel, nous vous demandons formellement, Sainteté, de démissionner pour le bien de notre Église et de notre peuple […]de vous retirer volontairement et de permettre ainsi l’organisation d’une nouvelle élection». A l’occasion de divers discussions, certains évêques ont cité la démission du pape Benoît XVI comme modèle, celui-ci étant devenu volontairement ‘’pape émérite’’ face aux scandales d’abus et financiers au sein de l’Église catholique.

Durcissement des positions

Néanmoins, le Catholicos n’a pas répondu à cet appel. Le Conseil Spirituel suprême a publié une déclaration rejetant toutes les accusations portées par les évêques opposants et les appelant à revenir dans les règles du « cadre canonique ». Ceux-ci ont alors annoncé qu’ils se rendraient en personne avec leurs partisans à Etchmiadzine, siège du Catholicos, le 17 décembre, pour lui remettre cet appel. Les opposants politiques de Pachinyan y virent l’occasion de se présenter comme les « protecteurs de la patrie » ou de « pourfendeurs des traîtres ». Le lendemain, deux groupes s’affrontèrent à Etchmiadzine. Les uns scandaient le prénom laïc du Catholicos, « Ktrich » en exigeant sa démission. Les autres répliquaient par des insultes telles que « Judas » et « Turcs ». Alors que les évêques opposants s’apprêtaient à se rendre en procession à la résidence de Karékine II, une seconde procession eut lieu car le Catholicos avait ‘’inopinément ’’ décidé de se rendre à la cathédrale pour un office spécial ‘’pour la libération des prisonniers’’ [7] avec des membres du clergé qui lui étaient fidèles et des hommes politiques de l’opposition, comme Lévon Kotcharian, le fils du deuxième président, Robert Kotcharian. La police ne parvint qu’avec beaucoup de difficulté à empêcher les provocations entre les deux groupes. Les hiérarques réformateurs n’eurent d’autre choix que de lire leurs revendications à haute voix à l’entrée de la résidence patriarcale et de les remettre à un membre de la chancellerie du Catholicossat. Ces scènes tumultueuses d’Etchmiadzine ont été diffusées en direct par plusieurs médias et présentées le lendemain comme un « show », voire comme un « spectacle religieux ». Cela a encore contribué à intensifier le conflit. La division parmi les évêques était telle que le synode des évêques, prévu du 10 au 12 décembre, a dû être reporté en raison de plusieurs annulations. Le service de presse du Catholicos a toutefois justifié ce report par « la pression croissante exercée sur le clergé »[8]. Le chef de l’Église n’a pas commenté les revendications des hiérarques, auxquelles s’était joint entre-temps le locum-tenens du diocèse arménien de Suisse. Dans son message du Nouvel An, Karékine II a en revanche accusé le gouvernement arménien de « persécutions injustes et d’arrestations de membres du clergé » et a appelé toute la nation à défendre les droits des réfugiés du Haut-Karabakh. Le Catholicos a repris ce point dans son message de Noël. Il s’agit précisément d’une question délicate que le Premier ministre Nikol Pachinian a longtemps évité d’aborder publiquement car elle contredit sa nouvelle politique de paix et les négociations menées avec Ilham Aliev et Recep Tayyip Erdoğan en vue de la levée du blocus des frontières.

Réformer l’Église avec le soutien de l’État ?

Le 4 janvier, le Premier ministre a rencontré des évêques opposants et ensemble, ils ont créé un « Conseil de coordination pour la rénovation de la Sainte Église apostolique arménienne ». Ce conseil a adopté une feuille de route pour les réformes, dont la dernière étape est l’élection d’un nouveau Catholicos « conformément aux procédures et traditions établies de l’Église ».

Les célébrations de la Nativité ont été organisées par les deux « camps religieux » opposés: Karékine II l’a célébré à Etchmiadzine, principalement avec des représentants de l’opposition politique, tandis que Pachinian, ses partisans et le clergé réformateur se sont réunis dans la basilique saint Grégoire-l’Illuminateur à Erevan. Une marche et un rassemblement de plusieurs milliers de personnes ont suivi, au cours desquels l’évêque Anuchavan Jamkotchyan et le Premier ministre Pachinyan ont officiellement annoncé le lancement de la rénovation de l’Église. Par la suite, plus de 30 prêtres de paroisses et des diacres de quatre diocèses d’Arménie ont rejoint l’initiative.

Karékine II a immédiatement réagi par des mesures disciplinaires d’une grande sévérité : le locum-tenens du diocèse de Suisse, l’archimandrite Gusan Altschanjian, et le primat du diocèse de Massiatsotn[9], l’évêque Kévork Saroyan, ont tous deux été démis de leurs fonctions. Le Catholicos ne convoqua même pas de commission disciplinaire à cet effet et il prit cette décision unilatéralement[10]. Cela incita le Conseil de coordination pour la rénovation à formuler des critiques plus dures encore à l’encontre du Catholicos. Le Conseil déclara que « toute décision, tout décret […] toute instruction ou tout ordre émis par la personne qui occupait le siège patriarcal, ainsi que tout synode, toute commission ou assemblée organisée sous sa présidence, toute décision prise par un groupe particulier réuni par lui, sont illégitimes pour les fidèles de la Sainte Église apostolique arménienne ».

Le lieu controversé du prochain synode des évêques

Face à la polarisation interne au sein de l’Église, le Catholicos a finalement admis qu’un synode des évêques était nécessaire et qu’il se tiendrait du 16 au 19 février. Cependant, ni Etchmiadzine, ni tout autre lieu d’Arménie, n’a été choisi pour ce synode, mais le diocèse catholique romain de Saint-Pölten en Autriche.

Mais le 21 janvier, les hiérarques du Conseil de coordination ont déclaré leur refus et appelé tous les autres évêques à se désolidariser également de ce « rassemblement douteux convoqué hors du centre spirituel de l’Église ».

Cependant, l’archevêque Hovnan Derderian, primat du diocèse occidental de l’Église arménienne des États-Unis, a quitté les rangs de l’opposition et a déclaré de manière surprenante, sans aucune consultation avec les neuf autres évêques, qu’il participerait à la fois au synode des évêques à St. Pölten et aux réunions ultérieures du Conseil spirituel suprême. Par ailleurs, le 27 janvier, l’évêque Kévork Saroyan qui avait fait appel de sa destitution de la tête du diocèse de Masyatsotn devant le tribunal d’État (puisqu’il n’existe pas de tribunal ecclésiastique en Arménie), a été réduit à l’état laïc par un « décret patriarcal ».

Quelles perspectives ?

Les récents événements ont accentué les divisions au sein du clergé et parmi les fidèles de l’Église arménienne. Les hiérarques réformateurs sont qualifiés par les politiciens de l’opposition[11] de « Diradav » -ce qui signifie « traîtres au Seigneur »- ou de « Diradavneri Herdzvatz » -« hérétiques traîtres au Seigneur »- en arménien. Les liens étroits entre les neuf évêques restants et le gouvernement suscitent la controverse dans de nombreux milieux. Certains observateurs indépendants y voient un énième « projet douteux de Pachinyan ». D’autres accusent son parti de se faire de la publicité à bon compte en vue des prochaines élections législatives prévues pour juin 2026. Les importants intérêts géopolitiques et les influences des milieux politiques et ecclésiaux de Russie passent presque inaperçus.

Face cette situation, la réaction des 48 autres évêques, leur éventuel déplacement à Saint-Pölten et les décisions qu’ils prendront sur place restent totalement incertaines.

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*Harutyun G. Harutyunyan, docteur en théologie, est chercheur associé et maître de conférences à la faculté de théologie de l’université d’État d’Erevan, en Arménie.

L’article a été publié en allemand dans « News Service Eastern Churches » (NÖK) un site d’informations bihebdomadaire sur les églises orthodoxes, catholiques et protestantes d’Europe centrale, orientale et du Sud-Est.

  1. Il est évident que d’un point de vue théologique, le Christ est le seul « chef » de Église. La titulature du responsable de l’institution terrestre est « Chef des évêques, patriarche suprême et Catholicos de tous les Arméniens ». A ce titre, il est le « premier parmi ses pairs » [primus inter pares] de la hiérarchie ecclésiale.
  2. Le chancelier du Patriarcat suprême. Plusieurs vidéos montrant le prélat dans des situations « familières » avec une femme ont été réalisées et diffusées sur le net sans que leurs auteurs aient été identifiés. Plusieurs hypothèses circulent sur leur origine impliquant soit les Services de la Sécurité nationale, l’ancien K.G.B, voire les milieux ecclésiaux proches du catholicossat.
  3. Un communiqué en date du 27 novembre 2025, initialement signé par 14 évêques, précisait « Sur l’ordre de sa Sainteté Karékine II, Catholicos de tous les Arméniens, le 5 novembre avait été créé une commission afin ‘’d’étudier et de donner une suite à la diffusion de vidéos indécentes diffusées sur le net concernant son éminence l’archevêque Archak Khachatryan’’. La commission s’était adressé dans les formes établies par la loi aux instances compétentes du Parquet de la République d’Arménie afin qu’elles procèdent aux expertises nécessaires au sujet de leur authenticité. Le 25 de ce mois, le Parquet a transmis à la commission [épiscopale] les conclusions de cette expertise qui confirment l’authenticité des vidéos concernant l’archevêque Arshak. Le jour même, dans le cadre de sa mission, la commission les a présentées au Catholicos Karékine II afin qu’il puisse prendre une décision au regard du droit canonique de l’Église arménienne. Le Catholicos a déclaré ‘’nuls et non avenus’’ les résultats de l’expertise présentés par la commission ».
  4. Par ailleurs, neveu du Catholicos.
  5. Les pères Aram Assadryan et Thadée Thakhmazyan, respectivement curés des paroisses de Hovhanavank et de Taline, viennent de porter l’affaire de leur « suspension » [renvoi à l’état laïc] devant un tribunal. Ils réclament l’ annulation de cette décision et leur rétablissement dans leurs fonctions.
  6. A l’origine, il s’agissait seulement des évêques membre de la commission d’enquête constituée sur l’ordre du Catholicos.
  7. Les 19 responsables politiques et militaires du Haut-Karabakh détenue et « jugés » à Bakou depuis septembre 2023 et condamnés à de très lourdes peines depuis.
  8. Le très court texte du communiqué d’Etchmiadzine du 7 décembre 2025 stipule : « Compte tenu de la situation actuelle en Arménie, notamment des actes de répression dirigés contre le clergé, y compris des arrestations, et en réponse à la demande des évêques, la convocation du synode des évêques sous la direction du Catholicos de tous les Arméniens est temporairement reportée ».
  9. District situé à une vingtaine de kilomètres au sud de la capitale.
  10. Mais comme à l’habitude dans ces cas, il fit valider sa décision par le C.S.S.
  11. Mais également par certains autres religieux, dont plusieurs frères en épiscopat.