LIVRES – Mélancolie de la parole, mélancolie des arts
Sous la direction de Solange Carton
Paris, Honoré Champion, 2025,
160 pp., 35,00€
Derrière ce titre général, l’ouvrage réunit des essais relevant du champ de la psychanalyse et propose une réflexion collective autour de la mélancolie et de son lien profond avec la littérature et les arts. A la suite de Freud dont on sait combien la création littéraire et les arts plastiques auront occupé une place importante dans son œuvre, les auteurs de ce volume ont cherché à montrer la faculté des créateurs à traduire les lois de l’inconscient.
Ce livre doit en grande partie sa naissance à Etienne Pivert de Senancour (1770-1846), auteur d’un ouvrage célèbre, Obermann, qui a marqué la littérature romantique et suscité un engouement chez de nombreux lecteurs à travers les siècles. La notion de mélancolie, liée à la bile noire dans la théorie des humeurs de l’Antiquité, a constitué une question essentielle dès Aristote qui l’associait au génie (dans Problème XXX) et elle s’est maintenue jusqu’au XIXe siècle, traversant la philosophie et la médecine, ainsi que l’avait si bien montré Jackie Pigeaud (1). La mélancolie a conservé une place importante auprès des psychanalystes ainsi qu’en témoignent les auteurs de ce volume qui l’examinent avec les outils et le vocabulaire technique de leur discipline.
Tenant compte des contextes religieux, des éléments biographiques et des lectures que privilégiait Senancour, Béatrice Didier s’appuie sur un autre écrit de l’auteur, les Libres Méditations pour y dégager le thème de la solitude érémitique et les étapes de la purification ascétique. Ceux-ci se donnent à voir à travers le personnage « semi-fictif » de « Lallemant, l’ermite de la forêt de Fontainebleau ». Senancour s’approprie « d’un individu réel pour en faire un personnage qui est une figure auctoriale », écrit Didier, qui met également en évidence le caractère prophétique de ce personnage solitaire. Aussi, l’attirance de Senancour pour le désert n’a-t-elle rien d’égoïste, c’est le lieu d’où crier l’alerte aux générations futures.
Le psychanalyste Jean-Claude Rolland s’intéresse au syndrome de Cotard qui se caractérise par un discours de négation (le patient déclare qu’il n’a pas de corps, ou pas d’organe ou pas d’âme, etc.), il est un mort-vivant en quelque sorte. « La négation est une opération importante et ordinaire du fonctionnement psychique », elle réside dans les « soubassements archaïques » de toutes les formes de la mélancolie, nous dit Rolland. Cette pathologie particulière l’entraîne à proposer l’hypothèse selon laquelle la tendance négativiste du syndrome de Cotard pourrait être « au cœur de toute écriture . Alors que l’écrivain déguise les sources inconscientes refoulées auxquelles il recourt, le psychanalyste, lui, n’obéit pas aux fins esthétiques et se doit de les exposer et les expliciter dans leur crudité. Il arrive qu’un écrivain parvienne, comme Colette, à saisir l’effondrement mélancolique à la fois poétiquement et avec une « précision clinique », comme le souligne avec admiration Rolland.
De même que Rolland regarde la négation comme une opération de langage qui permet d’alléger le discours de la littéralité de l’événement, de même, Solange Carton souligne-t-elle que l’objet d’Obermann consiste en « l’absence-même d’événement ». Toutes les « modalités perceptives » se trouvent dans Obermann qui privilégie le sonore et le visuel et elles constituent, pour Carton, « la voie d’accès à la mise en forme de représentations et d’affects et à l’advenue d’un souvenir infantile ». Senancour, à travers Obermann, met en scène les fantasmes originaires (le rapport à la mère, source d’une culpabilité originelle qui entrave tout sentiment heureux de communion avec la nature), il crée une atmosphère énigmatique par sa prédilection pour l’inconnu afin de préserver « ce qu’on ne reconnaît pas volontiers » : il sait que les retrouvailles avec l’objet idéal originaire sont impossibles puisque l’objet n’a jamais existé dans la réalité.
Partant de Proust et suivant Nietzsche pour « regarder la puissance de l’art depuis les forces de créations », Vincent Vivès considère la musique comme « modèle du contre-concept » et démontre comment « son indifférence au sens la rendait dangereuse ». C’est bien l’énergie comme « force résolument anarchique, antisociale » qui libère la musique de la représentation. Par sa déliaison d’avec toute représentation précise et par son déploiement dans le temps à travers la répétition, la musique apparaît pour Vivès comme le « support privilégié » de la mélancolie.
Les films de Truffaut, notamment La Sirène du Missisipi (1969), sont l’occasion pour la psychanalyste Catherine Chabert de réfléchir, à la lumière de Freud (principalement du texte Gradiva), à la temporalité radicale de la passion amoureuse (celle de l’homme envers la femme idéalisée, mère et prostituée). La passion s’attache aux « mouvements pulsionnels » (narcissisme) ou s’accroche à un objet unique, sa temporalité exclut la succession, elle va directement du début à la fin, liant sexualité et mort, passant par l’idéalisation maniaque et finissant en déception mélancolique : « la composante maniaque est régulièrement mise en échec par la tyrannie mélancolique », écrit l’autrice, repérant l’advenue de la cure dans le surgissement du désir, du renouvellement de l’amour.
C’est également vers le cinéma et à travers une lecture de Barthes que se tourne la psychanalyste Marie Dessons pour consacrer sa longue étude à l’amour comme illusion des retrouvailles avec l’objet toujours déjà perdu. Étant donné que « l’objet de la satisfaction n’est pas l’objet du fantasme », les séries ou successions d’objets substitutifs ne pourront jamais combler cet « espace vertigineux de la perte ». Dessons distingue le « destin tragique » de trois « héroïnes mélancoliques », celui de Sada dans L’Empire des sens de Nagisa Öshima (1976) qui montre la funeste fusion entre le moi et l’objet dans l’amour et la mort. Celui de Veronika dans le film de Jean Eustache qui a capté « le temps mélancolique » dans La Maman et la putain (1973). Celui de Grace enfin, incarnant l’excès du vivant, lorsqu’elle déclare « la vie est magnifique, la vie est magnifique » dans film Arizona Dream d’Emir Kusturica (1993).
Clôturant le volume, Alain Montandon observe les paysages de Gaspar David Friedrich sous l’angle de la mélancolie en tenant compte des « œuvres nihilistes de la littérature romantique allemande » (et russe), de la Sehnsucht, cette nostalgie « vague et sans objet » et de la mort du frère qui s’est noyé en sauvant le peintre. Il convoque aussi la « poésie sépulcrale » des Anglais et la mythologie nordique qui font partie du contexte dans lequel doit s’analyser l’œuvre de Friedrich. Tout cela crée un univers polaire et glacé. Montandon repère les signes de la mélancolie dans les rares dessins représentant des femmes, dans l’autoportrait ou les portraits d’homme ainsi que dans les paysages solitaires et minéraux, creusés de « sombres béances ». Il trouve une heureuse formule pour caractériser la mélancolie nordique : « une chute thermique de l’âme ». Ce que provoque assurément le tableau La Mer de glace (1823/1824) où Friedrich réalise l’éclatement de « l’espace conventionnel pour un espace irrationnel » dans lequel s’effectue « une sorte de destruction symbolique du temps et de l’espace qui répond aux aspirations romantiques les plus authentiques ». Il expose, là aussi, « la modestie devant le sublime sacré de la nature ». Montandon termine son essai en abordant rapidement la vision mélancolique de la société nord-américaine dans la peinture d’Edward Hopper (1882-1967) (bizarrement nommé plusieurs fois « Edgar » dans le livre). Les tableaux de Hopper auront laissé, comme on le sait, leur empreinte au cinéma et dans la publicité. Ils expriment par la fixité des personnages la « prison intérieure », « la dépression intérieure, aussi mystérieuse pour le spectateur du tableau que pour le sujet lui-même », écrit Montandon. L’on regrettera l’absence de reproductions des œuvres de Hopper et la piètre qualité des reproductions, ainsi que l’absence de légende (date, provenance, techniques, dimensions…) des œuvres de Friedrich qui sont au cœur de ce bel article.
L’on regrettera aussi que jamais n’apparaisse le nom de Kierkegaard, malgré l’importance accordée par différents auteurs du volume aux notions de « répétition » de « série », à la question de la perte du premier objet, ou du premier amour ainsi qu’au monde nordique.
Chakè MATOSSIAN ■
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(1) Jackie Pigeaud (1937-2016), a notamment écrit La maladie de l’âme (Les Belles Lettres, (1981) réed. 2024) et Melancholia (Payot, 2008). La réunion d’une trentaine de ses textes vient de paraître sous le titre Rêver l’Antique (Belles Lettres, 2026). Cf. notre recension dans NH-Hebdo, n°498, 5 février 2026.
