Livres : Athanasius Kircher (Un savant-machine à l’âge baroque)
Laurent Ferri
Athanasius Kircher
(Un savant-machine à l’âge baroque)
Les Belles Lettres, 2026,
394 pp., 26,90€
Laurent Ferri, archiviste paléographe, publie ici une anthologie d’Athanase Kircher (1602-1680), un savant jésuite à l’imagination débordante qui s’est impliqué dans tous les domaines de la connaissance, des questions d’optique et d’acoustique (il est un pionnier dans le domaine), aux mystères des hiéroglyphes et des alphabets, en passant par la géographie, la médecine, la religion ou les mathématiques, la mécanique, l’archéologie. A l’instar des savants de la Renaissance, ce pourquoi il a pu paraître anachronique à certains, Kircher scrute les monstres et prodiges, paraît fasciné par le merveilleux qu’il fabrique parfois lui-même, comme ces statues automates fonctionnant à l’énergie solaire. De son œuvre monumentale écrite en latin, Ferri traduit donc plusieurs extraits qui offrent, grâce à l’ajout d’une mise en contexte historique, de notes abondantes, d’une bibliographie pointue, de « documents sur la vie de l’auteur » et d’illustrations bienvenues, plus qu’une introduction ou une présentation, un accès à l’univers kirchérien.
En élaborant son « anthologie commentée », Ferri ne se propose pas de « réhabiliter Kircher » mais bien plutôt de donner « une occasion de réfléchir à la tension entre la science (savoir) et la religion (croire), la norme et l’exception, la fiction et le réel ». Il cherche à démontrer qu’un cadre dogmatique contraignant peut engendrer l’innovation. Son travail naît d’une constatation, celle du « retour en grâce de Kircher » au XXIe siècle due au « fait qu’il incarne une sorte de rêve technologique compatible avec la religion ». Ferri établit quelques parallèles avec les théories et les pratiques plus proches de nous telles que celles de l’homme augmenté, des bitcoins et de la conquête spatiale. Kircher avait en effet imaginé un système de traduction automatique et des voyages sur la lune, un rêve datant de l’Antiquité et qui implique, comme le rappelle l’auteur, des prises de position sur l’univers parfois difficilement compatibles avec la religion (Giordano Bruno condamné au bûcher en 1600).
Voulant percer les secrets de la nature et des cultures, découvrir des trésors à partir d’une ruine (l’église dédiée à saint Eustache et à la Vierge) (1), imaginant des mondes souterrains où logent des dragons, décrivant le centre de la terre et le ventre des volcans, élaborant l’histoire de la Chine et de l’Égypte, comparant les langues antiques dans la recherche d’une unité, prétendant déchiffrer les hiéroglyphes, Kircher aura aussi inventé toutes sortes d’appareils ingénieux comme la lanterne magique ou la grande oreille qui ont pu servir à des fins apologétiques ou de propagande, de surveillance et de pédagogie. Ainsi que l’avait montré Claudine Poulouin cette profusion d’intérêts recèle un but unique, Kircher veut « élucider les secrets du monde comme mode de la manifestation divine » (2). L’on se souviendra que les inventions du polymathe, particulièrement sur le plan des illusions d’optique et de l’Égypte, avaient permis à Jurgis Baltrušaitis (3) (1903-1988) de déceler les liens qui unissent science, imaginaire (l’Égyptomanie) et pouvoir.

Né en Allemagne où il enseignera, Kircher finira ses jours à Rome en ayant d’abord passé par la France (Lyon, Arles, Nîmes) où il fait la connaissance de Pereisc (1580-1637), la sommité du monde des lettres. C’est en 1633 que le cardinal Francesco Barberini l’invite à occuper la « prestigieuse chaire de mathématiques du Collège romain ». Après de nombreux voyages (notamment à Malte où il presse le Maître de l’Ordre d’offrir à Barberini un psautier égyptien des XIIe-XIVe siècles en cinq langues dont l’arménien), Kircher pourra se consacrer entièrement au Musée scientifique du Collège, à ses recherches pluridisciplinaires de même qu’à ses livres. Ces derniers, toujours illustrés de gravures dont la beauté influence la réception, signalent l’importance que le jésuite accorde à la représentation, à la théâtralisation, à la scénographie avec toujours, comme le souligne Ferri, un « arrière-plan métaphysique » essentiel.
Kircher s’intéresse au magnétisme qui inclut, parmi ses « prodiges », le tarentisme, une sorte de désordre hystérique provoqué par le venin d’une araignée des Pouilles et qui se guérirait par la musique et la danse (4). Son Ars magna lucis et umbrae in mundo examine les nouveautés exotiques végétales et animales pour comprendre la fluorescence ou le changement de couleur du caméléon. A l’instar d’un Léonard de Vinci dont les dessins et les notes sont alors connus, Kircher établit un parallèle entre la circulation de l’eau dans la terre et celle du sang dans le corps. Ses vues médicales souvent loufoques se portent sur la couleur de l’urine, la propagation de la peste, la contamination (mais sa recommandation de se laver les mains reste d’actualité).
Kircher se révèle un passionné de la construction : il « construit » un livre sur la Tour de Babel, il détaille concrètement la construction de l’Arche de Noé. Il en agence l’espace de façon pratique et, à la différence des autres auteurs commentant cet épisode de la Genèse, s’intéresse aux animaux. Il aura été un « Tycho Brahé de la zoologie », écrit Pierre Antoine Fabre cité par Laurent Ferri qui a dès lors choisi de traduire un passage de Arca Noë (1675) relatif à la sélection des animaux qui seront embarqués. Selon Ferri, la sélection conduit Kircher « à d’étonnantes intuitions pré-darwiniennes concernant les espèces-souches ».
L’acoustique et la musique (branche des mathématiques) ne sont pas en reste. Kircher trouve des applications militaires à ses mégaphones, répertorie les styles musicaux, expose les effets de la musique sur les passions. Il est le premier à transcrire divers chants d’oiseau et, selon lui,0 « les rapports harmoniques traduisent l’harmonie cosmique, laquelle reflète l’harmonie archétypale de Dieu ». Il imagine l’orgue de la Création et reste émerveillé par l’extraordinaire instrument de musique qu’a fabriqué son ami Michele Todini.
L’Égypte avec le déchiffrement des hiéroglyphes restent la grande affaire de sa vie. Il y voit l’origine de la sagesse, étudie les doctrines ésotériques et fait valoir la figure d’Hermès Trismégite ; il crée un spectacle de divinités égyptiennes monstrueuses et zoomorphes, « produits chimériques d’une sagesse immémoriale ». La sagesse de la Chine occupera également Kircher. Les écrits qu’il lui consacre reprennent et interprètent les informations communiquées par les Jésuites, premiers à être présents dans l’Empire du Milieu. L’imaginatif savant y livre des descriptions pittoresques sur les femmes, établit des rapprochements entre la Chine et l’Égypte, témoigne de son admiration pour Confucius, dépeint le commerce du thé et les vertus de celui-ci. Nous découvrons ainsi que l’objectif de Kircher n’est pas « la construction du savoir mais l’enchantement du lecteur », ainsi que l’a écrit Claudine Poulouin.
Chakè MATOSSIAN ■
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(1) Kircher y vit une apparition de la Vierge, restaure le lieu et organise des pèlerinages. Il en fait aussi sa retraite et lui consacre un ouvrage en 1665, Historia Eustachi-Mariana. Cf. Alain Boureau « De l’oubli au secret », Communications, 39, 1984.
En ligne : www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1984_num_39_1_1588
(2) Claudine Poulouin, « Athanase Kircher (1602-1680). Apologétique et crise de l’encyclopédisme ». In: Littératures classiques, n°49, automne 2003.
En ligne : www.persee.fr/doc/licla_0992-5279_2003_num_49_1_1956
(3) Parmi les travaux de J. Baltrušaitis tenant compte de Kircher : Anamorphoses ou perspectives curieuses, Paris, Olivier Perrin,1955. Réédité sous le titre Anamorphoses ouThaumaturgus opticus, Paris, Flammarion, 1984. La quête d’Isis, essai sur la légende d’un mythe – introduction à l’égyptomanie, Paris, Olivier Perrin 1967. Réédité sous le titre La Quête d’Isis, essai sur la légende d’un mythe, Paris, Flammarion, 1985.Le Miroir – révélations, science-fiction et fallacies, Paris, Elmayan -Le Seuil, 1978. Nous avons eu l’occasion de présenter l’œuvre fertile du penseur lithuanien lors d’une conférence au Collège de France, dans le cadre du séminaire de Carlo Ossola, « Maîtres oubliés », le 13 février 2020. https://www.youtube.com/watch?v=dairQeGFY-Q
(4) Il faudra attendre les observations de l’ethnologue Ernesto de Martino (1908-1965) pour voir dans ces crises de tarentisme, non pas une maladie mais bien plutôt un comportement visant à redistribuer les rapports sociaux. Cf . La terre du remords, trad. par Claude Poncelet, Le Plessis-Robinson, Institut d’édition Sanofi-Synthélabo, 1999.
