Le conflit Église-État et le rôle de la diaspora[1]

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Entretien avec le professeur Jirayr Libaridian

Entretien réalisé par Harout Der Tavitian « Massis-Post »

Le 12 février 2026, plusieurs personnalités de la diaspora ont publié une déclaration publique concernant le conflit en cours entre le gouvernement arménien et l’Église apostolique arménienne[2]. Le 19 février 2026, à l’issue de sa session de deux jours à St. Pölten, en Autriche, l’Assemblée des évêques a publié une déclaration sur le même sujet[3]. Constatant que certaines des opinions exprimées sont non seulement erronées, mais aussi provocatrices et dangereuses, nous avons décidé de mener un entretien avec le professeur Jirayr Libaridian, historien, politologue et diplomate de renom, afin d’aborder ces questions. ci-dessous l’entretien réalisé le 22 février.

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Harout Der Tavitian : Face à une crise ou à un problème, il est essentiel de rechercher ses causes profondes. Malheureusement, on néglige souvent cette démarche . Au contraire, on préfère « brouiller les pistes » pour servir ses propres intérêts.

Jirayr Libaridian : Je vous remercie de me donner l’occasion de présenter mon point de vue. Afin d’étayer mon propos, je devrais d’abord aborder quelques principes fondamentaux qui sous-tendent ma perception et mon interprétation, c’est-à-dire ma façon d’appréhender ces questions.

Premièrement, tout individu, organisation, parti ou institution ayant joué un rôle dans l’histoire est soumis au jugement de l’histoire et à l’examen critique des chercheurs. Ces jugements ne sont pas toujours agréables à entendre. De même, tout individu, organisation, parti ou institution entrant dans l’arène politique se soumet aux règles de la politique, qui peuvent parfois être impitoyables.

Deuxièmement, ces individus, organisations, partis ou institutions peuvent faire partie du problème ou de sa solution. Le choix de leur rôle leur appartient.

Troisièmement, ce que nous ignorons, mais que nous devrions savoir, ainsi que ce que nous savons, mais choisissons d’ignorer ou d’« oublier » pour une raison ou une autre, est tout aussi important que ce que nous affirmons par la pensée et par les paroles que nous prononçons publiquement.

Quatrièmement, nos paroles et nos actes ont des conséquences, et nous en sommes responsables. Nous sommes également responsables de ce que nous n’avons pas dit ou pas fait alors que nous aurions dû le faire ou le dire.

Ces principes peuvent paraître évidents, ou simplistes, une fois énoncés, et pourtant, ils sont souvent ignorés dans le débat public.

Pour répondre à votre question sur le fait de « pêcher en eaux troubles » : vous avez raison, nombreux sont ceux qui le font. Il arrive aussi que les intentions d’un commentateur soient honorables et ne visent pas à semer la confusion, mais que son commentaire manque de fondement. Dans ce cas, le commentaire est peu utile, voire nuisible, car les hypothèses sous-jacentes n’ont pas été examinées.

Quelles motivations poussent ces individus à parler au nom de toute la diaspora et à tenir des propos aussi graves ? ​​Il est de notre devoir de dénoncer les tendances, qu’elles soient religieuses ou profanes, qui menacent la sécurité et le bien-être des Arméniens en Arménie et dans le monde entier.

Je ne mets pas en doute la sincérité ni le patriotisme des signataires de la déclaration de ces personnalités éminentes. La plupart d’entre elles ont apporté, et continuent d’apporter, une contribution significative au renforcement de la République d’Arménie. J’espère qu’elles poursuivront sur cette voie. Toutefois, cela ne signifie pas que chacune de leurs actions ou déclarations soit nécessairement conforme aux intérêts de l’État arménien ou de son peuple.

Cette déclaration est de nature politique, même si ses signataires pensent ne s’exprimer que pour « défendre l’Église ». Car, tout simplement, l’Église elle-même est politisée. On oublie souvent que les lecteurs interprètent leurs propos dans un contexte plus large, et non dans le cadre restreint de l’intention de l’auteur.

Comme je l’ai dit précédemment, toute position exprimée publiquement est sujette à interprétation et à débat collectifs. Les auteurs, rédacteurs et signataires de cette déclaration ont commis l’erreur de croire que chaque lecteur l’interpréterait selon leurs propres critères et qu’elle ne pourrait avoir qu’une signification [influence] positive. Cette supposition découle probablement de la conviction que les lecteurs accepteraient leurs propos comme une vérité absolue du simple fait de leur notoriété.

Je crois que certains signataires ont déjà pris conscience du caractère problématique des formulations de la déclaration et tentent désormais, en privé, de les expliquer, voire de les nuancer. Ce réexamen aurait dû avoir lieu avant la signature. Ou bien, ils devraient maintenant exprimer publiquement leur réexamen, comme ils l’ont fait pour la déclaration initiale.

H D T: Et parler au nom de toute la diaspora ?

J L : Parler au nom de toute la diaspora est, au bas mot, injustifié. Mais cela n’aurait pas autant d’importance si le problème s’arrêtait là. En l’occurrence, il va plus loin.

Premièrement, cela témoigne soit d’un mépris, soit d’une méconnaissance, de la complexité de la diaspora, bien que la plupart des signataires soient des personnes bien informées. Pourquoi se sont-ils octroyé un tel droit, ou pourquoi ont-ils endossé une telle responsabilité ? Je ne peux que faire des hypothèses. Les lecteurs peuvent en faire autant.

En 1995 ou 1996, alors que je travaillais avec le président arménien, de nombreuses personnalités et figures de la diaspora arménienne se trouvaient à Erevan. Le président Ter-Petrossian accepta de rencontrer ces différents groupes. Étant moi-même issu de la diaspora et connaissant bien ses problématiques et ses points de vue, il souhaitait que j’assiste à ces réunions. Je lui ai demandé de comprendre pourquoi je ne souhaitais pas assister à ces réunions. Premièrement, parce que j’évitais, en général, de pénétrer dans le domaine des relations avec la diaspora. Deuxièmement, parce que j’étais déjà très impliqué dans les négociations avec l’Azerbaïdjan et la Turquie, le conflit du Haut-Karabakh et le travail diplomatique avec de nombreux autres États. En fin de journée, après avoir rencontré plusieurs groupes, le Président m’a rappelé et m’a invité à assister à sa dernière réunion avec un groupe de la diaspora. J’y suis allé. À l’issue de cette réunion, le Président a déclaré en substance : « J’ai écouté toute la journée les représentants de divers groupes de la diaspora. Chacun d’entre vous a des positions et des revendications différentes, parfois même contradictoires. Pourtant, chacun d’entre vous parle au nom de toute la diaspora. Sur quelle diaspora suis-je censé fonder ma politique ? Que j’aie raison ou tort, je ne peux parler qu’au nom de l’Arménie. Lorsque la diaspora aura mis en place une structure et une direction habilitées à parler en son nom, je siégerai à leurs côtés d’égal à égal pour discuter de nos problèmes. »

En réalité, aucune structure ni direction diasporique de ce type n’existe. Aux États-Unis, l’Assemblée arménienne [Armenian assembly] a tenté de se constituer en un tel organe, mais elle est rapidement devenue une organisation parmi d’autres. En France, une tentative similaire [CCAF] a également échoué, la nouvelle organisation prétendument pan-arménienne étant devenue un instrument entre les mains de deux personnes[4].

Sur ce point, je recommande aux lecteurs de se familiariser, s’ils ne l’ont pas déjà fait, avec la déclaration mesurée et réfléchie de Garo Armen[5] en réponse à la déclaration des personnalités importantes, ainsi qu’avec l’interview du chercheur franco-arménien Tigran Yegavian avec Mediamax[6], qui est particulièrement importante concernant la question des structures de la diaspora.

H D T : Étant donné que cette déclaration met l’accent sur le statut de l’Arménie en tant que l’une des plus anciennes nations chrétiennes, sur le rôle historique de l’Église arménienne dans la préservation de l’identité nationale et sur la question des relations entre l’Église et l’État, comment qualifieriez-vous ces affirmations ?

J L : L’Église a été à la fois une solution à un problème et, d’elle-même, elle a également pu constituer un problème. Les divisions internes et les fautes commises par le clergé ont toujours été partie intégrante de son histoire. Chacun des quatre sièges[7] a connu son lot de comportements et de luttes politiques problématiques. Ces questions ont toujours retenu l’attention de notre peuple et des forces politiques, notamment parce que l’Église n’a pas su, ou pas voulu, résoudre ses problèmes par elle-même.

Malheureusement, cette mentalité marque encore l’identité politique de la diaspora et, dans une certaine mesure, elle se retrouve également en Arménie.

Les deux partis politiques révolutionnaires traditionnels, le Parti Henchakian et le Tachnagtsoutioun, ont tenté de transformer cette réalité et de politiser notre peuple. Quiconque lit leurs programmes de fondation constatera que l’Église, voire la religion elle-même, y sont largement absentes. Pourtant, même ces partis n’ont finalement pas pu se détacher complètement de l’image qu’ils se faisaient d’une communauté religieuse chrétienne.

Cette prise de conscience est totalement absente de leurs deux déclarations.

H D T : Quels problèmes cela engendre-t-il ?

Une histoire idéalisée d’une nation, d’un parti politique ou de l’Église est problématique car elle empêche une étude sérieuse de nos institutions. Les positions adoptées dans ces déclarations reposent sur une histoire idéalisée qui ne peut fournir d’enseignements utiles. Au contraire, elle inspire parfois des leçons qui mènent à des échecs et des catastrophes à répétition. Enfin, même lorsque l’Église n’a pas pris l’initiative d’une action politique, elle s’est laissée instrumentaliser par les forces politiques, tant en Arménie soviétique que dans la diaspora, devenant ainsi un instrument de division et de conflit.

Cette analyse ne minore en rien le rôle de l’Église en tant que transmettrice de la culture et de l’identité, surtout en l’absence d’État. Cependant, l’histoire regorge d’exemples où une institution résout un problème tout en en créant un autre, parfois plus grave encore.

Mes remarques visent à proposer une évaluation historique plus large du rôle de l’Église, et notamment de l’impact négatif de la prédominance de la culture et de l’identité religieuses sur notre perception et notre comportement politiques. Comme l’illustrent ces deux affirmations, parler de l’Église, c’est faire de la politique, et parler de politique, c’est souvent s’appuyer sur une mentalité fruit de notre identité de « communauté religieuse ».

L’histoire est une discipline complexe. Elle n’est pas un réceptacle d’où l’on trie ce qui nous arrange à un moment donné. Il est également important de ne pas confondre l’Église avec son chef du moment, ni l’Église apostolique arménienne avec l’ensemble du peuple arménien. Notre nation comprend également des fidèles d’autres confessions, ainsi que de nombreuses personnes moins sensibles à la religion[8].

Lorsqu’il existe un État, l’Église doit se consacrer aux domaines spirituel, culturel et social fondés sur des valeurs humanistes, et gérer ses affaires internes de manière à continuer de mériter le respect et l’adhésion du peuple. Dans ce cas, l’État n’a ni de raison, ni le droit d’intervenir dans ses affaires. Sinon, cette institution ne peut être considérée comme « l’Église du peuple ».

H D T : D’après vos explications, ces déclarations contribuent-elles à la résolution de la crise entre l’Église et l’État ?

Comme je l’ai dit, je considère ces deux déclarations comme des documents fondamentalement politiques, indépendamment de leurs références à l’unité, à l’identité, au sacré ou aux relations entre la diaspora et l’Arménie. Elles sont politiques en ce que leurs auteurs ont adopté une position claire dans le conflit entre l’Église et l’État et cherchent à justifier cette position par une interprétation idéalisée de l’histoire.

La question que je me pose est : quels problèmes ces déclarations tentent-elles de résoudre ?

Il est essentiel de clarifier les points qui ont conduit à l’impasse entre la demande de démission du Catholicos formulée par le Premier ministre et le refus de ce dernier.

Tout converge finalement vers ce nœud complexe qu’on ne peut ignorer.

Ces déclarations évoquent la nécessité de réformes au sein de l’Église, sans toutefois préciser les problèmes que ces réformes sont censées résoudre. Il convient de noter que les appels à une rénovation de l’Église étaient quasiment inexistants avant que le Premier ministre ne soulève la question de manière aussi directe[9]. Il n’est pas nécessaire d’approuver toutes les déclarations du Premier ministre, ni toutes les actions du gouvernement, pour reconnaître l’existence de graves problèmes. Un problème ne peut être résolu s’il n’est pas clairement défini, ou si l’on refuse de le définir et de le reconnaître.

Les deux déclarations éludent cette étape, bien que les signataires admettent, en privé et implicitement, l’existence de graves problèmes.

Je vais tenter de présenter ces problèmes, en étant conscient des risques que cela comporte :

– La personne du Catholicos et la question de son vœu de célibat.

Si la religion, le droit canonique et les vœux prononcés sont sacrés, alors, cette question ne saurait être ignorée ni éludée.

– Le style de gouvernance du Catholicos, caractérisé par l’arbitraire et les décrets exécutifs, est incompatible avec le fonctionnement d’une Église au service du peuple.

– Le manque de transparence dans les finances de l’Église.

– L’implication profonde de l’Église en politique, qui fonctionne presque comme un parti politique sans les obligations de rendre des comptes qui en découlent. Le caractère politique de l’Église aujourd’hui revêt deux aspects : l’engagement de nombreux hauts dignitaires du clergé en politique et la nature même de leurs actions politiques.

À ma connaissance, même certains des plus fervents partisans du Catholicos lui ont conseillé de changer sa manière de gouverner l’Église et de se désengager de la vie politique, mais ces efforts ont été vains. Une réforme significative est donc très improbable sous la direction d’un dirigeant qui est lui-même au cœur du problème et qui rejette toute solution.

Lorsque les problèmes sont énoncés aussi clairement, les possibilité de solutions se réduisent. Le Premier ministre n’en propose qu’une, que ni le Catholicos ni ses fidèles partisans n’acceptent. D’autres solutions existent peut-être, mais je ne crois pas que ces problèmes puissent être résolus indépendamment les uns des autres.

H D T : Avez-vous des propositions pour résoudre cette crise ?

J L : Compte tenu de tout ce que j’ai dit, je propose une solution possible en cinq points :

  • Le Catholicos Karékine II demeure Catholicos et conserve son titre.
  • L’Assemblée ecclésiastique élit un Catholicos coadjuteur, conformément aux précédents historiques.
  • Le coadjuteur assume la plénitude des pouvoirs et des devoirs du Catholicos en fonction.
  • Les réformes de l’Église sont mises en œuvre sous l’égide du Catholicos coadjuteur.
  • L’Église et l’État entament un dialogue afin d’élaborer un document définissant clairement la séparation de l’Église et de l’État, ainsi que les droits et les devoirs de chacun.

Le Catholicos Karékine II peut accepter ou refuser une telle solution. Ses partisans ont néanmoins la responsabilité morale, a minima, de le persuader d’accepter ce compromis, ou tout autre compromis similaire. S’il le refuse, la poursuite de leur soutien à Karékine II devient incompréhensible. Autrement, les signataires de ces deux documents demeurent partie intégrante du problème plutôt que de la solution, et portent ainsi la responsabilité de la poursuite, voire de l’aggravation, de la crise.

Cependant, le conflit entre l’Église et l’État plonge ses racines dans un profond désordre, dépassant largement le simple besoin actuel de réformes. Si ces déclarations évoquent les réformes, elles sous-entendent en réalité que ce sont le Premier ministre et la politique gouvernementale qui doivent évoluer. La politique du Catholicos et des hiérarques vise à préserver à tout prix la conception traditionnelle des Arméniens comme un peuple étant avant tout « religieux ».

En définitive, c’est là que se trouve l’essence de ces deux affirmations. Une « communauté religieuse » recherche sa sécurité auprès d’un « État chrétien sauveur », ce qui la conduit inévitablement vers la Russie et la reconnaissance de l’Arménie comme un pays sous tutelle russe. Cette mentalité ne sert ni l’État arménien ni sa souveraineté.

Définir politiquement la nation, ou au moins l’État, favoriserait une normalisation des relations avec les pays voisins, la paix et une réduction des menaces. Se définir avant tout comme une entité religieuse et devenir l’instrument d’une puissance étrangère engendre des menaces au moins aussi graves, sinon plus graves, pour la sécurité de la République.

H D T : Nous voulons rester optimistes, mais dans quelle mesure les règlements de l’Assemblée nationale ecclésiale [Azgayin yéguéghétsagan joghov] ont-ils été respectés par Karékine II, qui a arbitrairement destitué plus de 200 ecclésiastiques — dont beaucoup étaient très méritants — et nommé ses proches et des « courtisans » à des postes importants ?

J L : Le mot clé de votre question est « arbitrairement ». Les règlements de l’Église confèrent au Catholicos l’autorité de destituer un ecclésiastique[10]. Cependant, ces mêmes règlements exigent qu’une telle mesure suive une procédure définie et soit fondée sur des motifs limités et précis, à savoir des violations graves des canons de l’Église ou des manquements à leurs vœux des religieux.

Dans le cas du Catholicos Karékine II, il est difficile de savoir si ces conditions ont été respectées avant la destitution d’un si grand nombre de membres du clergé. Il semble que les personnes destituées étaient généralement des individus qui ne manifestaient pas une « loyauté » et une « soumission » absolues au Catholicos, mais qui exerçaient plutôt leur sens des responsabilités.

H D T : En outre, de quel droit Karékine II, outre son comportement autocratique au sein de l’Église, est-il entré dans l’arène politique, a-t-il exigé la démission d’un Premier ministre démocratiquement élu et a suspendu le statut clérical de l’évêque Bagrat, l’incitant ainsi à un prétendu « combat sacré » et à des manifestations contre le Premier ministre ?

J L : Ceci nous amène directement au cœur du problème.

J’ignore qui a autorisé l’activité politique de Mgr Bagrat[11]. Mais il est clair que le Catholicos et l’opposition proche de Kotcharian[12] l’ont immédiatement soutenu, confirmant ainsi la nature politique de cette activité, manifestement étrangère à la mission spirituelle et sociale de l’Église.

Deux éléments méritent d’être soulignés.

Tout au long de notre histoire, les ambitions politiques de l’Église ne sont pas une nouveauté. Elles remontent au IVème siècle, immédiatement après la conversion de l’Arménie au christianisme. Rappelons-nous les luttes de l’Église contre les rois Arshak II[13] et Pap[14], lorsque des catholicos s’allièrent à certains princes [nakharar] pour affaiblir l’autorité royale. Avec la chute de l’État arménien, l’Église triompha, s’étant alliée aux forces qui s’opposaient à un État centralisé et fort.

H D D : Et aujourd’hui ?

J L : Aujourd’hui, la situation n’a pas changé. Dès le départ, Karékine II s’est allié à l’opposition politique soutenue par Kotcharian contre le Premier ministre Nikol Pachinian, déclenchant ainsi la confrontation entre l’Église et l’État. Cela devient plus clair si l’on remplace les termes « nobles » ou « princes » par « oligarques » ou « partis ».

On peut deviner les raisons qui ont poussé le Catholicos à prendre cette décision. On sait qu’il partageait l’approche de l’opposition sur les questions intérieures et extérieures : un pouvoir vertical imposé indépendamment du vote populaire, un alignement sur les intérêts oligarchiques et, en fin de compte, le retour au pouvoir de la faction Kotcharian. En matière de politique étrangère, cela signifiait redevenir un satellite de la Russie. Ces considérations sont intimement liées.

L’objectif principal de l’opposition Kotcharian a toujours été – et demeure – de revenir au pouvoir, notamment pour préserver ses intérêts de classe. La question de l’État et de l’indépendance est, au mieux, secondaire à leurs yeux. Ils peuvent sincèrement croire que leur politique est la meilleure pour l’Arménie, mais la sincérité ne change rien aux résultats.

H D T : Qu’en est-il de la sécurité de l’Arménie ?

Je sais que beaucoup invoquent la sécurité de l’Arménie pour contrer mon approche, insistant sur la nécessité d’une protection russe à tout prix. Pourtant, ces dernières années, concernant le Karabakh et les frontières arméniennes, nous avons pu constater l’importance du « soutien » de Moscou.

La sécurité de l’Arménie doit reposer sur la coopération avec les États voisins, une compréhension concrète des menaces – et non une analyse instinctive fondée sur des suppositions non vérifiées – et leur réduction. Autrement, parler d’indépendance et de démocratie relève soit de la malhonnêteté, soit de l’illusion. Nous avons peut-être des alliés, mais pas de sauveurs. Aucun État occidental ou oriental – chrétien ou non – n’enverra ses soldats à notre secours en cas de nécessité. Nous l’avons tous constaté.

Soit nous comprenons notre situation, soit nous répétons les erreurs de notre histoire, comme nous l’avons généralement fait, y compris ces dernières années.

H D T : La destitution d’un dirigeant problématique ne constitue ni une menace pour les Arméniens du monde entier, ni un danger pour leur épanouissement spirituel, contrairement à ce qu’affirme la déclaration. Au contraire, elle aurait même un effet bénéfique.

J L : Je crois que vous avez largement raison. Défendre un tel dirigeant religieux problématique sous prétexte de défendre l’Église érode en réalité la ferveur des Arméniens dès lors qu’ils comprennent la nature du problème. Tout Arménien qui suit un tant soit peu l’actualité connaissait ce qui avait déjà été révélé.

Cette approche ne renforce pas l’Église. A terme, elle affaiblit la foi et, surtout, érode le soutien et le lien avec l’Église, même si certains continuent de baptiser leurs enfants ou de se signer lorsqu’ils passent devant une église.

H D T : Je trouve scandaleux que les auteurs affirment que « le gouvernement arménien menace de rompre les relations avec la diaspora, chose que même l’Empire ottoman ou l’Union soviétique n’ont pas pu faire ».

J L :Cette affirmation est en effet scandaleuse, d’abord parce qu’elle est historiquement fausse. À l’époque, ni l’Arménie en tant qu’État, ni la diaspora n’existaient telles qu’elles sont aujourd’hui. Parler des relations entre l’Arménie et la diaspora durant la période ottomane relève au mieux de l’ignorance.

Je connais deux cas d’intervention de l’État ottoman dans les affaires de la diaspora. Le premier a eu lieu après les massacres de 1894-1896, lorsqu’un grand nombre d’Arméniens occidentaux ont émigré aux États-Unis et soutenu les activités du parti Henchakian contre le gouvernement du sultan. Ces émigrés, ouvriers et paysans, étant originaires d’Arménie occidentale, leur Église relevait de la juridiction du patriarcat d’Istanbul. Le gouvernement ottoman a fait pression sur le patriarche d’Istanbul, exigeant qu’il use de son autorité pour contraindre les émigrés à mettre fin à leurs activités hostiles au gouvernement ottoman. Le patriarche a alors écrit au Catholicos d’Etchmiadzine, demandant que le diocèse des États-Unis soit placé sous sa juridiction, ce qui atténuerait les pressions du gouvernement ottoman. Ce qui fut fait

.

Le second cas. : le gouvernement ottoman a utilisé ses relations diplomatiques et politiques avec certains États et forces politiques européens pour répondre à la montée du soutien à la cause arménienne suite aux massacres de 1894-1896.

Quant à l’Union soviétique, prétendre qu’elle n’a ni cherché ni réussi à diviser la diaspora de l’Arménie soviétique relève plus que de l’ignorance historique : c’est inexcusable et honteux. L’État soviétique et le Dashnaktsutyun ont tous deux employé tous les moyens pour diviser la diaspora, avec des conséquences que nous subissons encore aujourd’hui.

Comparer la politique du Premier ministre aux politiques russe, soviétique ou ottomane dépasse les limites de la raison. Cette seule phrase prouve la nature politique du document et son recours irresponsable à l’analogie historique. Je n’en dirai pas plus.

H D T : Nous jugeons également extrêmement dangereux leur appel aux Arméniens de la diaspora à faire pression sur les gouvernements de leurs pays d’accueil afin qu’ils interviennent dans les affaires intérieures de l’Arménie, « y compris, si nécessaire, par voie judiciaire ».

J L : Il y a quelques jours, une de mes connaissances m’a appelé et m’a dit que cette phrase équivalait à de la trahison. Je ne suis pas certain que cette qualification soit juste. Cependant, cette déclaration, et d’autres similaires, remettent en question l’affirmation selon laquelle ces personnes soutiennent l’indépendance et le dialogue en Arménie.

Un tel discours renforce l’idée que nous cherchons un salut politique auprès d’autres États. Il incite les communautés de la diaspora à utiliser leurs institutions et leurs ressources contre l’Arménie elle-même. Étant donné que de nombreux membres de la diaspora désapprouvent cette déclaration, et en particulier très précisément cet appel, cela ne fait qu’aggraver les divisions existantes au sein de la diaspora, malgré les assurances selon lesquelles l’unité est l’objectif. Toutes ces déclarations parlent d’unité. Le problème n’est pas la valeur de l’idée en elle-même, cette valeur est incontestable. Le problème est : l’unité autour de quelle politique, de quel système de valeurs, de quelle idée ou idéologie ? Une fois cette question posée, le vide – et même le caractère clivant – de tels appels apparaissent clairement.

H D T : Nous savons tous que l’Église en diaspora est divisée pour des raisons politiques et économiques, et ni le gouvernement arménien ni le Saint-Siège n’ont créé cette division.

J L : Certes, nous le savons. Et pourtant, nous sommes prêts à ignorer ou à « oublier » de nombreux faits pour préserver et justifier nos positions politiques actuelles, voire nos préjugés. C’est ce qu’on appelle un manque d’esprit critique. Cela conduit à des conclusions et des politiques erronées, dont nous avons constaté les conséquences ces dernières années et dont nous pourrions encore constater les conséquences. J’espère que nous n’en aurons plus jamais à subir les conséquences.

H D T : Merci, Professeur Libaridian, pour cet entretien enrichissant. Espérons que l’intérêt national et les bonne solutions l’emporteront sur les considérations personnelles ou partisanes.

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  1. Le choix du titre « le conflit Église-État …. » est étonnant et dénote par rapport au texte et aux positions exprimées par le journaliste auteur de l’interview et J. Libaridian. Les autorités d’Arménie et de nombreux observateurs estiment qu’il s’agit plutôt d’un antagonisme entre le Premier ministre Pachinian, le Catholicos et un certain nombre de hiérarques.

  2. Le texte de cette déclaration figure dans son intégralité sur le site de Nor Haratch depuis le 13 février.

  3. Voir le texte intégral des évêques sur le site de Nor Haratch depuis le 20 février.

  4. « … two individuals » dans la version originale anglaise.

  5. Sur le site de Nor Haratch depuis le 14 février.

  6. https://mediamax.am/en/news/interviews/60046/

  7. Etchmiadzine, Antélias, Jérusalem et Constantinople.

  8. Elle compte également des Musulmans – les Hemshens – quelques Boudhistes, et … des athées [NDT].

  9. En réalité, tel un « serpent de mer », cette question de la rénovation de l’Église ne cesse d’apparaitre et de disparaitre durant la période contemporaine. Exemple, le Catholicos Kévork V avait convoqué pour l’année 1917 une Assemblée nationale-ecclésiale qui n’a pas pu se tenir à cause de la Révolution russe et des événements qui ont suivi.

  10. Les conditions canoniques de la « suspension » d’un prêtre, ou d’un évêque, sont actuellement très « floues ». Elles relèvent plus de « pratiques » et de « traditions » qui doivent plus au « Bologénié »[Règlement] imposé par les autorités tzaristes à l’Église arménienne en 1836, que du »Ganon kirk hayots », au droit canonique arménien ancien.

  11. L’archevêque Galesdanian incarcéré depuis plusieurs mois et sous le coup d’une inculpation pour tentative de complot contre l’État avec un plan de déstabilisation, d’attentats et de meurtres.

  12. Président de la République du Haut-Karabakh de 1994 à 1997, puis Premier ministre, de 1997 à 1998, et président de la république d’Arménie de 1998 à 2008.

  13. Archak II (en arménien Արշակ Բ ) est un roi de la dynastie des Arsacides qui a régné de 350 à 367 . Second fils et successeur du roi Tigrane VII, il avait été placé sur le trône d’Arménie par le roi Sapor II de Perse qui avait capturé et mutilé son père.

  14. Fils d’Archak II