Pendant que l’Iran brûle, la Turquie fait ses calculs
Par Margarita Kritikashyan[1],
« Keghart », Erevan, le 6 mars 2026
L’escalade rapide des tensions autour de l’Iran au début de mars 2026 est souvent interprétée comme un nouvel épisode de la longue confrontation entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Pourtant, à focaliser uniquement sur ce seul axe on risque de passer à côté des transformations plus larges qui sont en cours. La crise actuelle ne se résume pas à une simple riposte iranienne, ou à des pressions militaires occidentales. Elle concerne la manière dont les puissances régionales se repositionnent face à l’évolution de l’équilibre géopolitique au Moyen-Orient et dans le Caucase du Sud.
Parmi ces acteurs, la Turquie semble agir avec la plus grande prudence et potentiellement avec la plus grande efficacité.
L’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a immédiatement exacerbé les tensions, dépassant le cadre militaire traditionnel. Les milieux religieux iraniens ont rapidement invoqué le concept de « djihad », qui revêt une importance toute particulière dans la théologie politique chiite.

Bien que ce terme soit souvent mal interprété dans les débats internationaux, la jurisprudence islamique distingue plusieurs types de « djihad ».
Dans la doctrine chiite duodécimaine[2], le jihad offensif [al-jihad al-ibtida’i] ne peut être déclaré que par le douzième imam caché, al-Mahdi, qui, selon la croyance chiite, demeure caché. Les religieux contemporains ne peuvent donc légitimement proclamer une guerre d’expansion. Ils peuvent en revanche invoquer le jihad défensif [al-jihad al-difa’i], déclaré lorsque des terres ou des dirigeants musulmans sont attaqués. Les déclarations attribuées à l’ayatollah Chirazi[3] semblent s’inscrire entièrement dans ce cadre défensif.
Cette distinction doctrinale est cruciale car elle façonne la logique politique du conflit. Un discours religieux défensif renforce la mobilisation intérieure tout en évitant les complications théologiques liées au déclenchement d’une guerre. Il permet aux dirigeants iraniens de présenter la confrontation non comme une escalade, mais comme une forme de résistance.
Cependant, tandis que la rhétorique iranienne s’appuie sur la théologie, la réaction turque relève d’une tradition stratégique très différente.

Les déclarations publiques du président Recep Tayyip Erdoğan sont restées mesurées et diplomatiques. Il a exprimé son inquiétude face aux frappes américano-israéliennes contre l’Iran, a averti que la région risquait de basculer dans un « cercle de feu » et a insisté sur le dialogue comme solution privilégiée. À première vue, cela pourrait passer pour un appel classique à la désescalade. En réalité, cela illustre un instinct diplomatique turc bien ancré dans la tradition : la capacité à positionner simultanément le pays au sein de multiples enjeux stratégiques.
La Turquie condamne les actions israéliennes en des termes qui trouvent un écho dans le monde musulman, renforçant ainsi sa prétention à un leadership régional. Parallèlement, elle évite un alignement trop étroit sur Téhéran, préservant de ce fait ses relations avec ses partenaires de l’OTAN et les capitales occidentales. Cette double posture, qui consiste à critiquer à la fois Israël et l’Iran, tout en se présentant comme un acteur stabilisateur, est caractéristique de la politique étrangère turque sous Erdoğan.
Cela reflète également une tendance historique plus ancienne. La diplomatie ottomane s’appuyait fréquemment sur le maintien d’une flexibilité stratégique entre les puissances rivales plutôt que sur un engagement total envers l’une ou l’autre. La politique turque contemporaine a affiné cette approche en une forme d’ambiguïté calibrée qui permet à Ankara d’étendre son influence, quel que soit le camp qui, au final, prend l’avantage.
Les événements du 4 mars ont illustré concrètement cette stratégie d’équilibre. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien, Abbas Araghtchi, après qu’un missile balistique tiré depuis l’Iran ait pénétré l’espace aérien turc avant d’être intercepté.
Selon le ministère turc de la Défense, le projectile a été neutralisé par les forces de défense aérienne et antimissile de l’OTAN déployées en Méditerranée orientale.
Fidan aurait déclaré à son homologue iranien que toutes les parties devaient éviter toute action susceptible d’aggraver le conflit. Parallèlement, le ministère turc de la Défense a publié une déclaration publique ferme soulignant que la Turquie est en mesure de protéger son territoire et ses citoyens contre toute menace.
Ankara s’est par ailleurs soigneusement gardée d’accuser l’Iran de cibler délibérément la Turquie.
La plupart des analystes estiment que le missile visait probablement le porte-avions américain USS Gerald Ford, actuellement déployé en Méditerranée orientale. Dans ce cas, son passage au-dessus de l’espace aérien turc reflète plus une réalité géographique qu’une intention hostile envers Ankara.
La réaction de la Turquie a donc simultanément transmis trois signaux : rassurer les alliés de l’OTAN par le biais de la coopération en matière de défense antimissile, avertir que la souveraineté turque sera défendue et engager un dialogue diplomatique avec Téhéran afin de prévenir toute escalade.
Ce type de communication à plusieurs niveaux explique pourquoi l’instabilité régionale renforce souvent la position de la Turquie plutôt qu’elle ne l’affaiblit. Dans les conflits qui ont secoué la Syrie, la Libye et le Caucase du Sud, Ankara a maintes fois démontré sa capacité à agir dans des environnements instables, tout en conservant une flexibilité stratégique.
Cette même dynamique semble aujourd’hui se reproduire.
Si l’Iran sort affaibli de la crise actuelle, que ce soit politiquement, économiquement ou militairement, l’influence relative de la Turquie dans la région s’en trouvera accrue.
Ankara s’est déjà assuré une influence considérable en Syrie et en Azerbaïdjan, et poursuit ses projets de connectivité stratégique à travers le Caucase du Sud.
Dans le même temps, d’autres acteurs régionaux adaptent leur positionnement.
L’Azerbaïdjan aurait placé des unités militaires en état d’alerte renforcée le long de sa frontière sud et de la ligne de démarcation méridionale des territoires qu’il contrôle au Haut-Karabakh. Bien que qualifiées officiellement de préventives, ces mesures indiquent que Bakou surveille de près l’évolution de la situation à la frontière iranienne.
Pour l’Arménie, ces développements revêtent une importance très particulière.
Historiquement, l’Iran a constitué l’un des rares contrepoids géopolitiques à l’influence turco-azerbaïdjanaise dans le Caucase du Sud. Même en l’absence d’alliances formelles, la présence de Téhéran a contribué au maintien d’un certain équilibre stratégique dans la région. Si l’Iran venait à s’affaiblir ou à être confronté à des problèmes internes, cet équilibre pourrait être bouleversé.
Dans un tel scénario, les pressions exercées sur les projets de connectivité régionale, notamment les propositions de « corridors » reliant l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan, pourraient s’accroitre. Le contexte géopolitique global deviendrait également moins prévisible, les grandes puissances rivalisant d’influence du fait de la crise iranienne.
Pourtant, la réaction officielle de l’Arménie face à la situation actuelle est restée jusqu’à présent limitée. Les déclarations gouvernementales ont exprimé leur inquiétude au sujet de l’instabilité régionale, tout en évitant de prendre explicitement parti pour l’une ou l’autre des parties en conflit. D’un point de vue diplomatique, cette prudence est compréhensible : l’Arménie entretient d’importantes relations économiques avec l’Iran tout en cherchant à renforcer ses liens avec ses partenaires occidentaux.
Néanmoins, cette crise met en lumière un défi plus vaste auquel sont confrontés les petits États situés à proximité de grandes lignes de fracture géopolitiques. Lorsque les puissances régionales se repositionnent intensément, leurs silences peuvent parfois être interprétés non comme de la neutralité, mais comme une « absence stratégique ».
La crise au Moyen-Orient est toujours en pleine évolution et il est difficile d’en prédire l’issue. Ce qui apparait d’ores et déjà c’est l’émergence d’un vaste bouleversement géopolitique. Si l’Iran et Israël monopolisent l’attention médiatique, d’autres acteurs, plus discrets, façonnent le paysage stratégique qui les entoure.
Parmi ces acteurs, la Turquie semble particulièrement bien placée. En préservant sa souplesse diplomatique, en équilibrant ses relations avec ses partenaires occidentaux et régionaux et en gérant avec prudence des incidents tels que l’interception de missiles au-dessus de la Méditerranée, Ankara s’assure de rester un acteur incontournable dans la région, quel que soit le dénouement de la confrontation actuelle.
Pour les pays situés aux périphéries de ces bouleversements géopolitiques, dont l’Arménie, le défi sera de s’adapter rapidement à un environnement stratégique qui pourrait bientôt être très différent de celui d’il y a seulement quelques semaines.
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Margarita Krtikashyan est doctorante en turcologie à la Faculté des études orientales de l’Université d’État d’Erevan. Ses recherches portent sur la politique culturelle, le rôle de la musique en diplomatie et en politique, les relations arméno-turques, la situation des Arméniens vivant en Turquie et le patriarcat arménien de Constantinople. Elle s’intéresse également à la religion, à la culture et à la musique.
Courriel= margaritakrtikashyan@gmail.com ↑
Le courant chiite qui reconnaît douze imams, dont le dernier -l’imam caché – disparu en 874 et qui constitue la « religion officielle » de l’Iran. ↑
D’après l’agence iranienne « Tasnim News Agency », l ’ayatollah Nasser Makarem Chirazi, figure religieuse de premier plan en Iran, âgé de 99 ans, a proclamé la guerre sainte contre Israël et les États-Unis à la suite de l’assassinat du guide suprême Ali Khamenei et de plusieurs hauts responsables militaires, ↑
