TRIBUNE – « L’Arménie, qui se désenclave, a de quoi devenir un hub énergétique et logistique régional »
La plus grande centrale solaire d’Arménie : « Masrik-1 », dans la commune de Vardenis, région de Guégharkounik
Au coeur de l’intégration économique et diplomatique arménienne se trouve le projet de « route Trump » : des infrastructures ferroviaires, routières, énergétiques, numériques et logistiques entre l’Asie centrale et l’Europe, analyse Albert Grigoryan, expert énergétique.
« Les Échos »
10 mars 2026
Le président Emmanuel Macron se rendra début mai en Arménie pour le sommet de la Communauté politique européenne, qui réunira 49 chefs d’Etat et de gouvernement européens. Ce rendez-vous, événement politique majeur depuis l’indépendance de cet État du Caucase du Sud en 1991, s’inscrit dans une dynamique de transformation profonde de la jeune République et dans un environnement géopolitique marqué par une nouvelle montée des tensions au Moyen Orient qui rajoute une couche d’incertitude dans un monde déjà en pleine mutation stratégique.
Après plus de trois décennies de conflit avec l’Azerbaïdjan, l’Arménie semble avoir tourné la page de la guerre et veut croire à un avenir de paix régionale depuis l’accord tripartite signé à Washington le 8 août 2025, qui jette les bases d’une paix de droit. La normalisation en cours avec Bakou, l’ouverture programmée de la frontière avec la Turquie, la forte implication des Etats Unis, les efforts soutenus de l’Union européenne et la médiation constante de la France constituent autant de gages de stabilisation.
Dans le contexte des tensions au Moyen-Orient, la consolidation de la paix avec l’Azerbaïdjan devient d’autant plus cruciale pour préserver la trajectoire de stabilisation engagée, alors même que le pays entrevoit les premiers effets de cette nouvelle donne: croissance économique soutenue (plus de 7% par an depuis 2020), arrêt de l’émigration, création d’emplois, modernisation des infrastructures et émergence d’un projet de connectivité globale.
La « route Trump »
Le temps de l’isolement semble ainsi derrière elle. Si cette dynamique de paix positive se confirme, Erevan pourrait passer à la vitesse supérieure et endosser un rôle de hub énergétique et logistique du Caucase du Sud. Les contours de ce nouveau paradigme apparaissent d’autant plus nettement que l’Arménie connaît une activité diplomatique et technologique sans précédent, portée par des investissements durables et par la valorisation de son marché par les agences de notation.
Au coeur de cette intégration, le projet TRIPP, ou « route Trump » multimodale (infrastructures ferroviaires, routières, énergétiques, numériques et logistiques), reliant le Nakhitchevan au reste de l’Azerbaïdjan à travers le territoire arménien souverain, constitue la clé de voûte de cette Arménie en marche.
En faisant de la « route Trump » un instrument de paix, un vecteur d’attractivité économique et un levier fonctionnel inscrit sur le tracé du corridor médian reliant l’Asie centrale à l’Europe, Américains et Européens accélèrent le désenclavement de cette république souveraine. Leur stratégie s’appuie sur des investissements énergétiques, militaires et technologiques. Lors de sa visite à Erevan, en février, le vice-président américain J. D. Vance a ainsi pris dans ses bagages des accords de coopération dans le nucléaire civil et l’Intelligence Artificielle, ainsi que des contrats de vente de drones de reconnaissance.
Connexion avec l’Iran
Avec la perspective de la paix, l’Arménie voit déjà se redéployer une centralité énergétique que ses infrastructures rendaient possible depuis longtemps. Le gazoduc Iran-Arménie, encore sous-utilisé, lui offre un accès indirect aux ressources gazières d’Asie centrale tout en maintenant une continuité de connexion avec l’Iran et la Russie, ancrant le pays dans un triple espace énergétique. À cette base gazière s’ajoute un potentiel solaire exceptionnel, parmi les plus élevés du Caucase, qui fait de l’Arménie un terrain naturel pour l’essor des énergies renouvelables.
Surtout, les interconnexions électriques et gazières existantes avec l’Iran et la Géorgie – et celles que la paix rend désormais envisageables avec l’Azerbaïdjan et la Turquie – replacent Erevan au coeur des flux régionaux. Combinée à des ressources minières indispensables aux technologies de transition, cette configuration ouvre la voie à l’émergence d’un véritable hub énergétique, capable de tirer parti des nouvelles dynamiques de stabilité et d’intégration dans le Caucase du Sud.
Et la France dans tout cela ? De nouveaux chantiers s’ouvrent pour elle, là-bas en Arménie. Jamais la coopération entre Paris et Erevan n’a été aussi forte que sous Emmanuel Macron et Nikol Pachinian, lesquels entretiennent une relation de confiance réciproque exceptionnelle. Raison de plus pour investir dans ce petit pays carrefour, où la France et les Français jouissent d’un capital sympathie inégalé.
Ces deux nations, ces deux pays partagent un patrimoine historique et des valeurs communes. C’est ce que va vraisemblablement rappeler le président Emmanuel Macron lors de sa visite à Erevan au printemps, apportant sans aucun doute son soutien aux réformes démocratiques en cours dans le pays de son ami Nikol Pachinian, qui remet son mandat en jeu lors des élections législatives du 7 juin.
Albert Grigoryan est spécialiste de l’énergie.
Albert Grigoryan
