Décryptage : « L’Azerbaïdjan occidental » et la propagande à bas prix
Ara Papyan (à-g) et Areg Kotchinian
Par Marc DAVO
Dans une émission de Noyan-Tapan, plateforme d’information bien connue en Arménie, Ara Papyan, ancien ambassadeur et membre de l’Alliance nationale démocratique (BEVER) s’en est pris à Areg Kotchinian et aux propos qu’il a publiquement tenus au sujet du retour des Azéris en Arménie qu’on entend proférer dans les médias en Azerbaïdjan. En effet, le directeur du Conseil Arménien, qui conduit la délégation d’experts et analystes arméniens dans les contacts devenus réguliers avec leurs interlocuteurs azéris, avait, le 13 avril, qualifié de « propagande bon marché » (*)
les déclarations venant des autorités de Bakou, dont Ilham Aliev, sur « l’Azerbaïdjan occidental » et « le droit de retour des Azéris » chez eux (« en Arménie/ «Azerbaïdjan occidental»). L’ancien diplomate reproche à l’analyste d’ignorer la gravité de telles propagandes élaborées et diffusées par les autorités de Bakou et de minimiser leur portée auprès de l’opinion publique arménienne.
Pour démontrer la nature dangereuse de cette « médiocre propagande » qui contient des « revendications » azéries, il convient de souligner son caractère récurrent dans pratiquement toutes les occasions officielles et instances politiques ou judiciaires. Ara Papyan cite les résolutions adoptées lors du sommet d’Istanbul de l’OCI (Organisation de la conférence islamique), les 20 et 21 juin 2025, qui a réuni les 57 pays musulmans, dont tous les pays arabes, la Turquie, le Pakistan, etc. À l’issue de cette réunion, à l’instigation de l’Azerbaïdjan, aidé en cela, bien entendu, par la Turquie et appuyé par l’Iran, l’autorité palestinienne, la Syrie d’Ahmed al-Sharea et même le Liban, des résolutions condamnant l’Arménie ont été adoptées. Dans l’article 16 de la déclaration finale, les pays membres ont exprimé leur inquiétude au sujet de «l’expulsion des centaines de milliers (sic) d’Azéris… d’Arménie». Ils ont également condamné la destruction du patrimoine religieux et culturel de cette population (sic) … Par ailleurs, le «massacre de Khodjalou» a été rappelé, ce qui consacre «l’agression arménienne» contre l’Azerbaïdjan (art. 33).
Ces résolutions constituent la base à partir de laquelle Bakou pourra étayer ses revendications. Nul doute que la prochaine réunion, décidée pour juin 2027 à Bakou, réitérera avec la même teneur et peut-être même avec plus de virulence les exigences azéries dans de nouvelles résolutions anti-arméniennes.
Plus menaçant encore, le 4 juillet de la même année, à Stepanakert rebaptisé Khankendi, le sommet économique de la coopération islamique (organisation annexe de l’OCI), réunissant cette fois-ci 10 pays islamiques (Afghanistan, Pakistan, Turquie, Iran, …), a entendu Ilham Aliev rappeler «la libération des territoires occupés par l’Arménie». Ce récit a présenté l’Arménie comme pays agresseur et occupant de 20% du territoire azerbaïdjanais (ce qui ne correspond pas à la réalité de la superficie sous contrôle arménien avant septembre 2020, estimée objectivement à un peu plus de 14% du total). De la même manière, le chiffre concernant les réfugiés et populations déplacées a été, dès le début, exagéré pour atteindre un million de personnes. A force de répéter et de propager les mêmes narratifs de façon systématique, sans qu’il n’y ait, du côté arménien, de démenti ou présentation d’autres narratifs, ce qui caractérisait le comportement des autorités arméniennes dès l’époque de Robert Kotcharian, les opinions diverses sont forgées avec des indications favorables aux thèses azéries. Ilham Aliev, lors de cette réunion, a employé sans vergogne l’expression «purification ethnique» opérée par les Arméniens contre les Azéris, en oubliant à dessein que les hostilités avaient été déclenchées par Bakou au début du conflit du Haut-Karabagh. Il a présenté un bilan selon lequel sur 67 mosquées 65 avaient été détruites par l’Arménie. Il a exigé leur reconstruction aux frais de l’Etat arménien. En outre, il a réclamé 150 Mds$ de dommages subis que les Arméniens devraient régler.
Alors qu’une sorte de black-out cache la réalité de la situation au Haut-Karabagh actuellement, après la déportation de la population arménienne, le président azéri avance le chiffre de 80 000 de ses compatriotes venus repeupler le territoire du Karabagh et de « Zanguezour oriental ».
* * *
Sans vouloir alimenter une polémique qui profitera à ceux qui agissent publiquement ou sournoisement contre les centres de recherches en Arménie, je soulignerai la nécessité d’être vigilant par rapport à toute sorte de propos venus notamment du côté des ennemis de l’indépendance de l’Arménie et de ses institutions. Areg Kotchinian et ses collègues effectuent un travail de recherche et d’analyse politique important. Les émissions qu’ils animent sont appréciables et favorisent la vulgarisation/popularisation de la pensée politique. Une pensée politique qui a longtemps souffert d’inertie sous le poids du dogmatisme et de la médiocrité de la période soviétique et post-sovietique.
D’un autre côté, je comprends le souci de l’ex-diplomate, Ara Papyan, qui attache beaucoup d’importance aux preuves écrites. L’énorme documentation qu’il a réussi à préserver ou à établir représente des atouts diplomatiques et juridiques majeurs pour la défense des intérêts arméniens.
L’Arménie se trouve dans une situation non loin de menace existentielle en tant qu’Etat souverain. Les voisins prédateurs, pour paraphraser le président de la République, n’hésiteront pas à déchiqueter l’Arménie si elle reste herbivore et inconsciente de sa fragilité. Outre la menace extérieure, le pays fait face à l’existence en son sein des virus maléfiques qui, de concert avec les forces étrangères, s’efforcent de l’affaiblir et de le sacrifier sur l’autel du retour des puissances impériales. Le trio de formations pro-russes (Alliance Hayastan, Arménie forte, Arménie prospère) qui s’active avec la bénédiction du Kremlin pour reprendre le pouvoir à Erevan en juin prochain, a pour objectif de faire diluer la souveraineté arménienne dans une structure supra-nationale poutinienne de l’Etat-d’Union. Les perspectives de développement économique, social et culturel de l’Arménie s’obscurciront ; commencera un processus de liquidation de l’Etat arménien dans l’indifférence internationale. ■
_______
(*) Ejan karoztchutiun qu’on peut traduire par propagande à bas prix ou bon marché .
