Entretien avec le Dr. Hratch Tchilingirian
Entretien avec le Dr. Hratch Tchilingirian, sociologue, spécialiste des communautés diasporiques

« Nor Haratch » – Quel est le rôle de l’Église dans la diaspora au 21e siècle ?
Hratch Tchilingirian – Généralement, dans notre récit national, nous répétons constamment que l’Église joue un rôle primordial dans la vie nationale, en préservant l’identité, la langue et la culture. Si l’on s’intéresse à la pensée de Constantinople au 19e siècle, et notamment à celle du patriarche Maghakia Ormanian dans son ouvrage « Le récit de la nation arménienne » [Azgabadoum], on constate que l’Église, la langue, la culture et l’éducation sont les éléments essentiels constitutifs de l’identité arménienne.
Ces trois piliers définissaient en quelque sorte la vie nationale. N’oublions pas que le cadre général était celui du système des « Millets », et que nous étions, comme d’autres minorités dans l’Empire ottoman, une « nation » définie par sa religion. Aujourd’hui, au 21e siècle, nous constatons d’énormes transformations, non seulement dans les domaines politique, culturel et autres, mais aussi au sein de notre vie nationale (1). Nos recherches de ces dernières années montrent qu’aujourd’hui, l’identité arménienne se définit par trois facteurs principaux, parmi lesquels l’Église n’a pas sa place. Ce sont : la famille, la langue et la culture.
De nos jours, pour les Arméniens qui vivent en diaspora, l’Église n’est plus une priorité. Je pense qu’il s’agit d’une transformation si importante survenue au cours des cent dernières années que même dans le cadre de la vision que nous avons de nous-mêmes nous n’avons même pas encore analysé la portée de ces changements dans notre vie actuelle.
Le deuxième changement majeur est la restauration de l’État arménien, au moins à partir de 1991. Auparavant, parce que nous ne disposions pas d’un État depuis six siècles, l’Église, en tant qu’institution, jouait en quelque sorte ce rôle dans la vie du peuple arménien, dans le cadre de l’Empire ottoman et de la Russie tsariste. Mais il convient de souligner une nuance d’importance : si l’Église a effectivement joué ce rôle dans la vie du peuple arménien pendant des siècles, il s’agissait aussi, d’une certaine manière, d’une forme de soumission à ces États (2). Autrement dit, jusqu’au 19e siècle, la religion a joué un rôle prépondérant dans le monde entier, dans la vie de presque tous les peuples. Par conséquent, nous avons également observé une telle situation, dans le cadre plus général de ce même système. Au 21e siècle, lorsque nous parlons de nos structures ecclésiastiques ou nationales, nous les percevons encore à travers le prisme des 19e et 20e siècles, ou nous tentons de les comprendre sous ce prisme. C’est là qu’apparaissent les conflits d’interprétation. Notre société vit au 21e siècle, mais ses structures s’expriment à travers des concepts anciens, et c’est de là que naît le conflit. Je pense que le tableau d’ensemble d’aujourd’hui est celui de ces développements historiques, dont nous devons tenir compte si nous voulons aller de l’avant et résoudre nos problèmes de manière plus constructive, car pour trouver des solutions, nous devons réfléchir à l’impact que ces solutions pourraient avoir. Sinon, nous pourrons faire beaucoup de déclarations sans obtenir aucun résultat.


« NH » – Si l’on considère de manière générale le contexte mondial actuel, on observe un retour à la religion. Les idéologies de droite, y compris d’extrême droite, ont déjà progressé de manière significative et les convictions et croyances religieuses y jouent un rôle prépondérant. Prenons les exemples de l’Iran, d’Israël, du Liban et des États-Unis, où les Arméniens sont fortement présents. La religion y occupe également une place importante. Elle a donc toute sa place et exerce une influence considérable sur la société actuelle. Les Arméniens ne peuvent rester à l’écart de cette réalité. Une nouvelle vague d’influence religieuse déferle sur le monde. Quelle est la place de l’Église apostolique arménienne et des autres confessions dans ce contexte, et comment envisagent-elles leur rôle dans l’organisation de la diaspora au 21e siècle ?
H. Tch. – Il y a d’un côté la religion et de l’autre, la foi. La religion est souvent instrumentalisée pour promouvoir une idéologie, des discours nationalistes, ou une philosophie. On constate qu’elle a été utilisée par des groupes politiques ou autres pour défendre leurs intérêts. Il faut aussi préciser que le terme « religion » ne se limite pas à la seule Église. La religion est une institution présente plus largement dans toutes les sociétés.
« NH » – J’en profite pour ouvrir une parenthèse en m’appuyant sur votre commentaire, pour souligner que l’Église apostolique arménienne a aussi été instrumentalisée politiquement pour dominer et contrôler la communauté arménienne. Nous n’avons pas choisi cette situation, elle nous a été imposée. Compte tenu du contexte politique actuel, la religion et l’Église arménienne, en tant qu’institution religieuse, sont-elles conscientes de ce phénomène ? Dans quelle mesure peuvent-elles le contourner, s’en affranchir, ou exercer des fonctions conformes aux valeurs morales et philosophiques, et disposer d’une réelle capacité d’organisation permettant au peuple arménien de trouver sa place en diaspora et de s’informer sans paraître isolé des courants généraux de l’évolution du monde ?
H. Tch. – Prenons l’exemple de la diaspora arménienne du 21e siècle. Dans la continuité des deux précédentes, la troisième transformation que j’aimerais évoquer est « l’occidentalisation » de cette diaspora, c’est-à-dire les mouvements migratoires de nos communautés opérés pour diverses raisons depuis le Moyen-Orient vers l’Occident au cours de ces cinquante dernières années. Si l’on tient compte de cette réalité, nous ne vivons plus dans le système des « Millets », surtout dans les pays occidentaux. Il subsiste toutefois des vestiges de ce système au Moyen-Orient, car dans les pays musulmans, les Arméniens et les chrétiens existent encore en tant que minorités religieuses et sont considérés comme tels par l’État. Mais aujourd’hui, la majorité de la diaspora vit en Occident. Ici, la hiérarchie de l’Église n’est plus obligée de représenter les Arméniens auprès de l’État, ni de participer aux fonctions politiques, car l’Église et l’État sont séparés. De ce fait, aujourd’hui, la situation est toute autre pour la diaspora. Désormais, dans ces communautés, le principal défi que doit affronter l’Église et la plus grande attente de tous sont : quelle morale, quelle foi, quel christianisme, quel système de valeurs l’Église doit-elle transmettre, et comment les transmettra-t-elle au peuple arménien de la diaspora ?
Dans le cas de l’Arménie, on y parle constamment du « système des valeurs nationales », des « valeurs nationales », mais j’ai rarement entendu de quoi il s’agit exactement. On évoque des concepts abstraits et généraux, mais on ignore concrètement quelles sont ces valeurs nationales à transmettre. Concernant l’Église, elle a une mission très claire depuis ses origines, une mission spirituelle de diffusion du message du Christ. A ce jour, il est difficile de définir précisément en quoi consiste cette mission au 21e siècle. C’est là, d’après mon expérience et mes propres recherches, que les membres de la diaspora attendent de l’Église qu’elle joue ce rôle : celui de façonner, de préserver et de maintenir la viabilité du système de valeurs, et non d’étendre son action à des rôles politiques ou séculiers.
« NH » – Si l’on considère la mission de l’Église apostolique arménienne sous cet angle, qu’est-ce qui manque, qu’est-ce qui doit être changé, qu’est-ce qui doit être réformé ? C’est un sujet qui relève indubitablement de votre mission dans le cadre de l’innovation institutionnelle voulue dans le diocèse de la côte ouest américaine.
H. Tch. – Je tiens tout d’abord à souligner le rôle déterminant qu’a joué l’archevêque Hovnan Derderian, primat du diocèse de la côte ouest (3), dans l’adoption de ces approches novatrices et dans la genèse de cette initiative. L’objectif fondamental est le suivant : comment faire en sorte que la foi chrétienne et l’héritage culturel arménien demeurent une force vive dans le quotidien de chaque Arménien ? Autrement dit, il s’agit de concevoir des programmes et d’impulser des dynamiques qui transforment la foi et la culture en de véritables expériences vécues au jour le jour.
Bien entendu, la concrétisation d’une telle vision exige une approche par étapes. Dans un premier temps, nous nous sommes attelés à définir la mission, la vision et les valeurs du diocèse. Aujourd’hui, ces trois piliers sont affichés publiquement afin de forger une culture commune à l’échelle de tout le diocèse, garantissant que chacun avance dans la même direction et partage la même vision. Ce travail fondateur s’est étalé sur quatre mois : des ébauches ont d’abord été rédigées puis soumises à l’ensemble des paroisses. Cette démarche consultative leur a permis de prendre connaissance du texte, de donner leur avis et de suggérer des modifications. À l’issue de ce processus, nous avons abouti à une version finale qui, aujourd’hui, s’affiche sur de grands panneaux à l’entrée de toutes les églises du diocèse occidental.
Le deuxième axe majeur concerne le travail inédit engagé auprès des instances dirigeantes du diocèse. En termes d’effectifs, le diocèse de la côte ouest est le plus important : son réseau d’encadrement compte plus d’un millier de personnes impliquées quotidiennement, à travers diverses fonctions et responsabilités administratives, dans la vie diocésaine. On y recense plus de 450 membres de conseils paroissiaux, plus de 300 diacres, ainsi que plus de 200 enseignants œuvrant dans les écoles du samedi et du dimanche pour encadrer près de 3 000 élèves. L’un des principes directeurs de cette « innovation institutionnelle » repose donc sur la question suivante : comment insuffler ce renouveau de l’intérieur, en s’appuyant sur les cadres de l’Église, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui impulsent le mouvement et lui donnent vie ? Pour y parvenir, nous déployons divers programmes et collaborons avec ces responsables au sein de différents groupes de travail, afin de débattre des enjeux qui les concernent, de faire émerger des idées novatrices et d’élaborer de nouveaux projets.
Troisièmement, un pôle d’innovation et de médias verra le jour au sein même de l’archevêché. La mission première de ce centre sera la création de contenus. En effet, la vocation de l’Église réside également dans le contenu qu’elle transmet : la prédication, l’étude des Saintes Écritures, le matériel pédagogique, etc. Si nous voulons pérenniser la vitalité de la foi et de la culture, nous devons impérativement fournir aux fidèles les ressources nécessaires. C’est par ce biais qu’ils pourront vivre leur foi et assumer leur identité nationale de manière plus éclairée, forts de connaissances enrichies.
« NH » – Quand on parle d’Église, l’acteur central est le pasteur (4), car il est le médiateur, l’intermédiaire, entre la communauté et Dieu. Naturellement, sa formation joue un rôle primordial. Dans quelle mesure un pasteur spirituel d’aujourd’hui, formé à Etchmiadzine et ayant grandi dans un contexte arménien (5), peut-il prendre en compte les spécificités de la diaspora ? Dans quelle mesure connait-il la situation de la diaspora dans son ensemble, ainsi que la psychologie, la langue, les lois et les valeurs spirituelles de la communauté où il sera envoyé ?
H. Tch. – Cette question soulève deux points principaux. Premièrement, il faut constater que le nombre de membres du clergé et celui des vocations ont d’une manière générale diminué au cours des dernières décennies. Ce phénomène n’est pas propre à l’Église arménienne. Il résulte du processus de sécularisation des 50 à 60 dernières années. En tant qu’Arméniens, nous sommes également concernés. La question de la formation du clergé constitue donc un autre enjeu majeur. Nous constatons que la diaspora ne forme plus de prêtres. Aujourd’hui, près de 90 % des séminaristes sont nés en Arménie, ces mêmes séminaristes qui deviendront ensuite prêtres. J’ai écrit un article à ce sujet il y a une quinzaine d’années, où j’expliquais que cette réalité de la diaspora représente un problème majeur à long terme pour la vie de l’Église et des communautés. Autrement dit, si ce clergé nous arrive toujours de l’étranger (6), il n’aura aucun lien avec les nouvelles générations dont il ne connaîtra ni la langue ni la culture. S’ils ne maîtrisent pas la langue du pays donné, ils ne pourront pas communiquer avec les jeunes, car ces derniers, que nous l’admettions ou pas, ne parlent pas arménien. Dans mon article, j’ai qualifié ce phénomène d’« Arméniesation (7) de l’Église de la diaspora ». C’est pourquoi l’Église et la communauté s’éloignent l’une de l’autre au lieu de se compléter. C’est une réalité qu’il nous faut accepter, aborder et pour laquelle nous devons rechercher des solutions.
« NH » – Quel budget est alloué à ce programme d’innovation ? Car l’innovation implique des changements, de nouvelles structures, un nouvel environnement. Dans quelle mesure les personnes impliquées dans ce travail sont-elles rémunérées professionnellement ou bien leur participation est-elle purement bénévole ? Un budget précis est-il prévu ?
H. Tch. – Aujourd’hui, une approche professionnelle est indispensable. Un point est crucial : pour répondre aux besoins de la diaspora, nos structures ont absolument besoin d’investissements humains et financiers. Faute de quoi, les conditions n’étant pas réunies, il ne s’agirait que de discussions et d’analyses. Il faut affirmer avec force que toute organisation qui n’est pas prête à fournir des investissements humains et financiers professionnels est vouée à l’échec.
C’est pourquoi nous parlons d’institutionnalisation : les solutions doivent être institutionnelles. Dans le cas du diocèse de la côte ouest des États-Unis, je dois dire qu’aujourd’hui, la communauté dispose des capacités financières et humaines nécessaires. Il reste à ce que les programmes mis en œuvre soient convaincants, de grande qualité et répondent à des normes très élevées, afin de rallier les mécènes et les investisseurs.
Il vous faut une offre sérieuse, expliquant clairement le problème, son importance et les solutions envisagées. Tout doit être justifié et une proposition structurée et réalisable doit être élaborée. Si vous disposez de ces éléments, alors, vous avez le potentiel. Je peux vous confirmer, par expérience, que de telles opportunités existent.
Interview réalisée par
Jiraïr Tcholakian ■
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(1) Ou « communautaire ».
(2) Le « Bologenia »[Réglement] à partir de 1836 dans l’Empire russe , et la « Constitution nationale » dans l’Empire ottoman, en 1863, organisaient, tout en la contrôlant, la vie des « communautés » arméniennes par le biais de l’institution religieuse.
(3) Ordonné prêtre en 1980 et évêque en 1990, Mgr. Derderian a été élu primat du diocèse de la Côte Est des États-Unis en 2003. Réélu sans discontinuer depuis cette date jusqu’ à ce jour, il est l’un des plus anciens membres du Conseil Spirituel Suprême. À ce titre, il a été l’un des collaborateurs les plus proches du catholicos Karékine II, en particulier par ses fonctions de président de la commission d’Etchmiadzine pour la commémoration du 100e anniversaire du Génocide et de la mission pour la levée de fonds pour la restauration de la cathédrale d’Etchmiadzine. Après la défaite de 2020, il s’est impliqué dans l’aide aux victimes et en particulier aux réfugiés d’Artsakh. Il est à la tête de l’un des plus importants diocèses de la diaspora qui regroupe les états de Washington, du Montana, de l’Oregon, d’Idaho, du Wyoming, de California, du Nevada, d’Utah, du Colorado, d’Arizona, du Nouveau Mexique, de Hawaii, d’Alaska et du Mexique voisin. Mgr. Hovnan est l’auteur de plusieurs dizaines d’articles et ouvrages. Il est également l’un des 10 évêques qui en novembre 2025 avaient appelé le catholicos Karékine II à abdiquer et entrepris une démarche de rénovation de l’Église apostolique arménienne soutenue par le Premier ministre arménien Nikol Pachinian.
(4) Le prêtre de la paroisse.
(5) Dans le contexte de la République d’Arménie.
(6) C’est à dire depuis le Proche ou Moyen-Orient, l’Arménie.
(7) Հայաստանացում, au sens où les modes de vie, la langue et l’orthographe, les coutumes, les idées qui ont cours en Arménie s’imposent de ce fait à la Diaspora.
Pour visionner l’intégralité de l’interview (en arménien), rendez-vous sur :
