Conférence/Paris : Déconstruire la FRA Dachnaktsoutioun
Le 18 avril dernier, l’association Sainte-Croix des Arméniens catholiques de France a organisé une conférence de Gaïdz Minassian, ayant pour thème « La FRA, éthique et politique ou l’utopie en suspens ». La thématique principale étant : que sait-on exactement de la Fédération révolutionnaire Arménienne ? Est-ce un parti ? Un mouvement ? Ou plus largement une identité à part ? C’est une invitation au voyage afin de revisiter le parcours de cette organisation à travers ses origines, sa sociologie, son itinéraire politique, ses courants de pensée et ses racines idéologiques. En somme, une déconstruction de l’histoire de la FRA Dachnaktsoutioun.
Gaïdz Minassian est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « Guerre et terrorisme arméniens » (PUF, 2002), un livre où il est longuement question de la FRA Dachnaktsoutioun. L’auteur est passionné par l’histoire de la FRA, dont il a été membre avant d’en être exclu. Sa recherche sur l’histoire de la FRA est le fruit de 40 ans de travail, de lectures, de rencontres et de discussions avec des dirigeants et des sympathisants. Mais aussi un travail approfondi sur des travaux de non-Arméniens, ou des sources d’anciens dirigeants, comme Loris Melikoff, Khosrov Tutunjian, Andranik Tzaroukian, Chahan Natali, Hovhannes Katchaznouni… Il a également travaillé sur des sources officielles françaises, américaines, anglaises, russes, allemandes, soviétiques et post-soviétiques.
Lors de sa conférence, Gaïdz Minassian a rappelé que beaucoup de personnes entretiennent aujourd’hui avec cette organisation un rapport qui renvoie à l’histoire et à la mémoire. L’histoire est un droit. L’histoire est une responsabilité. Elle raconte des faits. La mémoire est différente. Elle relève du devoir. C’est une transmission différente. Et trop souvent, par rapport à la FRA, les Arméniens se situent du côté de la mémoire, dans la restitution de transmissions, mais pas dans l’histoire. La démarche du conférencier a donc consisté en la déconstruction de ce passé et de cet héritage pour comprendre le secret de la longévité et de la résilience de cette organisation, ses points forts et ses faiblesses — une organisation qui suscite tant de débats passionnés et qui, jusqu’à nos jours, reste un acteur politique majeur dans la diaspora et, dans une moindre mesure, en République d’Arménie.
L’histoire de cette organisation commence par l’étude des principes qui ont présidé à sa création, principes portés par ses fondateurs Christapor, Rostom et Zavarian — trois personnalités aux formations et aux convictions politiques divergentes. Pour G. Minassian, il était temps de dépasser les photos de fédaïs figés dans une pose, comme s’ils incarnaient un temps suspendu. G. Minassian a proposé un voyage dans le temps pour raconter ce qu’est cette organisation, afin de mieux nous comprendre nous-mêmes, collectivement et individuellement, aujourd’hui.
Cette histoire commence à la fin du XIXe siècle, à un moment où les empires sont en pleine ébullition, où les minorités religieuses traversent de profondes transformations, dans un monde en pleine mutation : la montée du nationalisme, les idées des Lumières, l’essor du socialisme, etc. Concernant un projet politique, les Arméniens partent de zéro. Christapor Mikaelian, un autodidacte, s’appuie sur deux piliers : d’abord la russophilie, antérieure au mouvement révolutionnaire arménien, qui lui fait percevoir la projection impériale de l’armée russe au-delà des frontières de l’Empire ; ensuite l’injustice, qui nourrit le débat arménien et inter-arménien — les injustices subies dans l’Empire ottoman comme dans l’Empire russe, frappant les Arméniens collectivement et individuellement, sur les plans politique, économique, fiscal et religieux, sur le plan des injustices au sens le plus large du terme.
Ce sont ces deux constantes politiques qui perdurent tout au long de notre histoire jusqu’à aujourd’hui. L’Arménie orientale était le prolongement de la Russie depuis l’arrivée des Russes au Caucase, traduisant cette capacité de projection russe au-delà de ses propres frontières. Le malheur des Arméniens tient au fait qu’ils se situaient à la périphérie de trois empires rivaux : l’Empire ottoman, l’Empire russe et l’Empire perse. Or, le principe même de l’empire veut que le centre soit pacifié et la périphérie, violente. Pourquoi ? Parce qu’un empire n’a pas de frontières, il n’a que des fronts. La violence est donc exclue du corps social et projetée à l’extérieur. L’Arménie se trouve ainsi dans une région d’une conflictualité extrême, à la croisée de trois empires qui s’affrontent en flux et reflux répétés, au profit de l’un puis de l’autre. C’est dans ce paysage trouble que prend naissance le mouvement révolutionnaire arménien. Très vite, le Dachnaktsoutioun crée son réseau trans-impérial, qui s’étendra de la Russie à la Turquie, de la Turquie à l’Iran, de l’Iran à la Syrie, de la Syrie à la Grèce, et ainsi de suite, jusqu’à la France, jusqu’aux États-Unis, jusqu’à l’Argentine, l’Australie et le Canada.
G. Minassian a mis l’accent sur le premier personnage de la trinité fondatrice de la FRA, Christapor Mikaelian — figure emblématique et énigmatique, autodidacte qui a marqué de son empreinte la fondation de cette institution. Grand lecteur, il a fréquenté Kant, Bergson, Durkheim, Hegel, Descartes, Spinoza, Marx, mais aussi des auteurs russes tels que Piotr Lavrov, Nikolaï Tchernychevski, Alexandre Herzen et Sergueï Netchaïev. Il les cite abondamment, car il a compris que le verbe est une arme. Il convient également de souligner qu’il avait auparavant appartenu au mouvement populiste russe Narodnaïa Volia (La Volonté du peuple), une organisation prônant la libération et la défense de la paysannerie par des moyens violents. Les pensées révolutionnaires de Christapor Mikaelian résument sa philosophie politique. Lors de la création de la FRA, il faut bien le souligner, celle-ci s’appelait « Fédération des révolutionnaires arméniens ». D’emblée, l’empreinte de Christapor est perceptible. Ce qui lui importait c’était de ne pas créer un nouveau parti politique — il est contre les partis politiques et n’en parle pas dans ses écrits. Pourquoi ? Parce qu’il avait constaté qu’il existait déjà chez les Arméniens deux partis, ou peut-être de petites sociétés secrètes, et il estimait que c’était trop et inutile : il fallait rassembler, réunir tout le monde.
Gaïdz Minassian rapproche cette conception fédérative du vieux système de gouvernance de l’époque ourartienne, qui supposait une gouvernance confédérale décentralisée, parfaitement adaptée à la géographie chaotique et accidentée de l’Arménie, avec ses vallées et ses montagnes. Au sein des fondateurs de la FRA, il y avait bien une confrontation entre partisans du système décentralisé et fédératif, et partisans d’une gouvernance centralisée. Christapor était en négociation avec les Hentchakistes pour les faire réintégrer la FRA — ceux-ci ayant participé à sa création —, et il était même prêt à en modifier le nom en l’appelant « Fédération des socialistes révolutionnaires arméniens ».

Pour Gaïdz Minassian, Christapor Mikaelian est un dialecticien qui a su créer un écosystème capable d’assimiler toutes les contradictions des sociétés arméniennes. Pour lui, il n’y avait pas d’Arménie russe ni d’Arménie turque, pas d’Arménie orientale ni d’Arménie occidentale, pas de progressistes ni de conservateurs. Il est l’incarnation de cette masse de contradictions, et le porteur d’un projet politique à la fois ambitieux et réaliste. Il s’en tient au maximum à des propos génériques, conscient de la valeur du verbe et de la nécessité de maîtriser cette dialectique. Au sein de la société arménienne, il distingue cinq références : Khatchadour Abovian, auteur des Plaies d’Arménie, premier ouvrage non écrit en grabar (l’arménien classique) ; Mikhaïl Nalbandian, qui fréquente les révolutionnaires de 1848 et apporte une dimension internationale au développement politique arménien ; Khrimian Hayrig, le religieux qui s’adapte au politique et veille à ce que l’Église reste dans le train de l’Histoire pour continuer à peser sur la vie et la construction identitaire arméniennes ; Raffi, le grand romancier, qui apporte la touche émotionnelle et transcendantale, le lien entre le politique et le religieux ; et enfin Krikor Artzeruni, rédacteur en chef du journal Mechak, qui incarne le côté pragmatique et libéral. Telles sont les cinq références de Christapor Mikaelian, qui intériorise ainsi toutes les contradictions arméniennes.
Historiquement parlant, les mouvements révolutionnaires forment une trilogie : le premier parti est l’Arménagan, provincialiste, centré autour de Van et favorable à la monarchie — il représente la thèse. Le deuxième est le parti Hentchakian, socialiste, internationaliste, marxiste, etc. — l’antithèse. Et le troisième, la FRA, constitue la synthèse. C’est précisément cette synthèse que Christapor va créer. C’est pourquoi il refuse de se mobiliser sur le socialisme, sur l’Arménie russe ou sur la Grande Arménie, préférant rester concentré sur l’Arménie turque — ce qui lui permet d’éviter bien des écueils.
La Fédération révolutionnaire arménienne est donc un mouvement né en Russie, fondé à Tiflis, pour aller libérer l’Arménie turque. Mais parallèlement, il y a aussi la lutte contre les injustices. Bien qu’homme de gauche, Christapor ne fait pas référence au socialisme ; il joue avant tout le rôle d’interface entre tous les contraires. Pourquoi éviter le socialisme ? Parce qu’au sein de cette Fédération des révolutionnaires arméniens figurent un certain nombre d’hommes d’affaires, notamment Constantin Khatissian, grande fortune de Bakou et de Tiflis, frère d’Alexandre Khatissian, qui deviendra Premier ministre arménien en 1919. Pour résumer : la formule fédérative évite les références susceptibles de froisser les pôles influents — pas de socialisme, qui heurterait les riches, la bourgeoisie et la droite ; pas de référence à la Grande Arménie, qui froisserait la Russie. Son approche constructiviste lui permet ainsi d’avancer, d’un point de vue sociologique, étape par étape.
Les philosophes de son temps ont également laissé leur empreinte. Christapor est influencé par la philosophie fédérative de Kant en vue de la paix perpétuelle, ainsi que par Hegel, chez qui émerge le concept tragique de l’histoire, qui fait écho au concept de malheur historique propre à Christapor.
Pour résumer, G.Minassian relève les deux grands principes qui ont constitué la FRA : d’une part, la ligne géographique et territoriale, qui part de l’Arménie russe et se projette sur l’Arménie turque ; d’autre part, pour rassembler les gens, le recours à la temporalité de l’histoire. Pourquoi cette matrice ? Tout simplement pour fédérer le maximum de personnes. Gaïdz Minassian a également présenté l’influence des quatre courants extérieurs qui préexistaient à la création de la FRA et qui ont participé à sa fondation : d’abord la religion, le christianisme, avec lequel il n’a pas rompu ; ensuite le populisme russe et la lutte contre les injustices ; en troisième lieu le marxisme ; et enfin le libéralisme, avec son tropisme occidental et son pôle capitaliste. Du croisement de ces quatre courants universels et des deux grands principes moteurs qui ont présidé à la fondation de la FRA va émerger un écosystème permettant à la FRA d’assurer sa longévité, de résister à l’épreuve du temps et de s’implanter aux quatre coins du monde.
Enfin, l’indépendance de l’Arménie en 1991 place la FRA face à un défi majeur vu qu’elle n’a pas pu conquérir le pouvoir et sa popularité reste au plus bas. A-t-elle trahi les fondements qui ont garanti sa longévité ? Saura-t-elle relever le défi de sa régénération ? Autant de questions passionnantes que soulève cette remarquable présentation de Gaïdz Minassian.
C. I. ■
