Décryptage : Le 8e sommet de la Communauté politique européenne à Erevan

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Par Marc DAVO

Nul doute que la réunion de la Communauté politique européenne (CPE), le 4 mai dernier, à Erevan, constitue l’événement politique et diplomatique le plus important de l’histoire récente de l’Arménie. Une cinquantaine de dirigeants et de partenaires de l’UE (Union européenne) ont effectué le déplacement. Outre les pays membres de l’UE, le Canada, le Royaume-Uni, entre autres, y ont participé, sans parler de la présence de Volodymyr Zelensky et de Svetlana Tikhanovskaïa, ancienne candidate biélorusse contre Lukachenko, qui avait annoncé sa venue sur son compte Telegram.

Sans surprise, les médias russes et pro-russes d’Arménie se sont déchaînés contre « la volonté de l’Occident de nuire aux intérêts russes … ». Le Kremlin et ses organes de presse ont accusé l’UE de s’employer à éloigner l’Arménie de la Russie.

A presqu’un mois des élections parlementaires, cet événement majeur de par son aspect diplomatico-médiatique impacte l’opinion publique arménienne.

>>> Particularités de l’événement    

– La première particularité de la CPE à Erevan est qu’elle a focalisé l’attention internationale pendant quelques jours sur l’Arménie, dont la visibilité médiatique a notablement augmenté. Ainsi, l’Arménie a-t-elle été au centre de la presse internationale durant ce 8e sommet. Un autre événement, de moindre envergure, avait naguère placé l’Arménie dans l’actualité internationale. C’était le sommet de la francophonie en 2018, qui avait réuni une vingtaine de chefs d’Etat et de gouvernement. Cependant, la portée de l’événement restait limitée aux pays intéressés par la francophonie.

– La deuxième particularité est du fait que, pour la première fois, une telle réunion a lieu dans un pays membre de la CEI (Communauté des Etats indépendants), de l’UEEA (Union économique eurasienne) et de l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective) où Moscou règne en maître. A cela s’ajoute également le fait que la Russie, de par l’accord bilatéral de coopération stratégique de 1997, entretient une relation singulière, celle-ci déterminant la forte dépendance, si ce n’est la vassalité de l’Arménie par rapport à cette puissance d’inspiration impériale.

– Une autre particularité qui provoque le courroux du Kremlin, c’est la présence d’un pays, l’Ukraine, directement en guerre avec Moscou.

>>> Offensive médiatique de Moscou et de ses agents locaux

Rien d’étonnant que le Kremlin voie avec méfiance voire agacement, certaines prises de position du gouvernement Pachinian, même si ce dernier s’efforce de ne pas trop l’indisposer. Poursuivant ses jérémiades de plus en plus intensément, Moscou est passé à l’action, grâce à ses deux méthodes, l’apanage des régimes autoritaires et répressifs, que sont le chantage et l’entretien de tensions de toute sorte en Arménie. 

Samuel Karapetian, leader de « l’Arménie forte », qui plaide pour un resserrement encore plus important avec la Russie en cas de victoire aux élections de juin prochain, a littéralement dit que « le sommet de la CPE représent(ait) un danger pour l’Arménie ». D’après lui, le rapprochement avec l’Europe aurait pour résultat la détérioration des relations avec Moscou et dans le même temps, l’Arménie ne pourra rien obtenir d’elle. Un certain pessimisme, mais dans un registre différent, est ressenti chez Tigran Yegavian lors d’une interview sur CivilNet. Le chercheur franco-arménien considère que les Européens font des déclarations bienveillantes, mais pas d’efforts financiers conséquents en faveur de l’Arménie. 

Un autre récit étonnant qu’on a entendu de la part du chef de « L’Arménie forte », c’est la problématique des Azéris ayant quitté l’Arménie au début du conflit en 1990. Il a dit en substance que le rapprochement avec l’Europe aboutirait au retour en Arménie de 300 000 Azéris, visant manifestement à provoquer un sentiment de panique chez certain segment de la société sensible à ce sujet.

Comble du ridicule, Robert Kotcharian, sous la présidence duquel les droits de l’homme semblaient constituer le cadet de ses soucis, a sollicité l’appui des participants à la CPE, « pour soutenir la démocratie » en Arménie. 

>>> Pourquoi l’Europe changea-t-elle d’avis à l’égard d’Erevan ?

On se souvient que le président biélorusse Loukachenko, sur un ton de mépris, a dit que « l’Arménie n’avait pas d’autre endroit à aller » ; dans son esprit sa place ne pouvant être que le club des régimes autoritaires. La 5e colonne et les agents de propagande russes répètent quotidiennement que personne ne s’intéresse à l’Arménie. La présence de tant de dirigeants occidentaux à Erevan et leur intérêt manifesté pour l’Arménie, pays d’une sous-région qui suscite la curiosité politique et stratégique de l’Occident, apparaissent comme une gifle au maître arrogant de Minsk.

À vrai dire, les pays occidentaux ne s’intéressaient pas, à des degrés divers dans le temps, à l’Arménie considérée tant au niveau de ses gouvernants qu’à l’échelle de l’opinion publique majoritaire, comme une annexe de la Russie. A titre d’illustration de cette dépendance, on peut rappeler que les gouvernements arméniens votaient, quasi-exclusivement, en faveur des textes présentés par Moscou dans les instances régionales ou internationales. La politique extérieure de l’Arménie indépendante ne correspondait pas aux critères européens en vigueur. L’Arménie instrumentalisée par le biais des premiers présidents de la République continuait d’être en conflit avec l’Azerbaïdjan qui, lui, avait commencé à manœuvrer pour alléger le poids de la Russie sur ses orientations. Il est vrai que le pétrole et le gaz avaient beaucoup aidé Bakou dans cette voie.

La révolution de velours de 2018 n’a pas fondamentalement modifié les principales orientations, notamment diplomatiques et militaires de l’Arménie. Même la catastrophe de septembre 2020 est restée sans effet notoire sur la politique d’appui sur la Russie. En gros, ce sont les empiètements militaires azéris provoqués et soutenus par Moscou en septembre 2022 qui ont conduit Erevan à chercher l’aide de l’Occident, dont les contreparties ont été par exemple la prise de langue avec les ennemis traditionnels turcs et azéris. La déclaration du 8 août 2025 de Washington consacre à son tour l’entrée des puissances occidentales dans la sous-région pour assurer l’état de non-guerre et donc la stabilité dans le Sud-Caucase, au grand dam du Kremlin, qui n’a manifestement d’autre moyen que le recours au renversement du pouvoir actuel à Erevan par l’intermédiaire de ses forces politiques pro-russes. C’est cet apaisement, en partie lié à la volonté d’Erevan de rechercher la paix avec Bakou, qui a encouragé les pays occidentaux à envisager favorablement la tenue de leur réunion à Erevan le 4 mai dernier.

*  *  *

Chez les Arméniens, certains se montrent méfiants et soulignent que l’Occident a abandonné l’Arménie dans le passé, car il n’agit que pour ses propres intérêts. Cette catégorie de personne oublie que la Russie n’a pas fait autre chose que défendre ses propres intérêts, souvent au détriment de l’Arménie. Pire, elle n’a pas respecté ses engagements lorsque l’ennemi a envahi le territoire arménien. A rappeler à ceux des Artsakhiotes, qui se promenaient le portrait de Vladimir Poutine à la main en remerciant la Russie dans les rues de Stepanakert, le lâchage par le contingent russe de la population terrorisée, en septembre 2023, face à l’agression azérie. 

La MCUE (Mission civile de l’UE) et les coups de téléphone d’Antony Blinken, alors Secrétaire d’Etat américain, ont pu empêcher l’entrée des forces azéries dans le Syunik et de la sorte assurer depuis, une certaine sérénité aux frontières arméno-azerbaïdjanaises. Certes, l’Occident agit en fonction de ses intérêts, mais les intérêts de l’Occident convergent actuellement avec ceux d’Arménie. Ce pays ne peut pas se renforcer seul par ses propres moyens sans l’aide de l’Occident. Certains experts naïfs prétendent le contraire. Les forces ennemies n’ont pas disparu. Elles constituent une menace sérieuse et peuvent passer à l’action dès qu’il y a remise en cause du statu quo actuel en Arménie.  

Les Arméniens, surtout ceux de la diaspora (France, Pays-Bas, … ) qui ne sont pas forcément au fait des réalités complexes internationales, mais qui iront voter le 7 juin, doivent d’abord être conscients qu’une guerre hybride est menée par le Kremlin contre l’Arménie ayant entamé une marche vers la démocratie. La préservation et l’approfondissement de cette démocratie dépendent du maintien de la souveraineté et de l’indépendance du pays.  Ils doivent également être conscients des risques et éviter de se laisser manipuler par « le parti de l’étranger » dont les dirigeants agissent pour saper les fondements de la souveraineté du pays. ■