La perte de l’Artsakh, un précédent symbolique ?
Vahram ATANESSIAN
« 1in.am », Erevan, le 28 juin 2026
Une idée circule en Arménie selon laquelle, en 2022, alors que la Russie rencontrait de graves difficultés sur le front ukrainien et subissait de lourdes pertes, des « experts arméniens ignorants et à l’esprit faible »auraient affirmé que « la fin du régime de Poutine et l’avènement d’une Russie démocratique n’étaient plus qu’une question de jours ». La politique du gouvernement de l’époque aurait été élaborée par ce courant, entraînant pour conséquence la perte totale de l’Artsakh. Ainsi, même les critiques du pouvoir admettent, fût-ce indirectement, que la perte de l’Artsakh a été un « effet collatéral » de la guerre russo-ukrainienne.
Que s’est-il réellement passé, ou comment l’année 2022 a-t-elle débuté d’un point de vue géopolitique ? Le 18 février, l’Assemblée nationale d’Artsakh avait adopté la loi « Sur les territoires occupés », désignant non seulement Hadrut et Chouchi, mais aussi toutes les régions adjacentes comme des territoires occupés par l’Azerbaïdjan et devant nous être restitués.
Quatre jours plus tard, le 22 février, une rencontre avait lieu au Kremlin entre les présidents de la Fédération de Russie et de l’Azerbaïdjan, aboutissant à la signature d’une déclaration comprenant quarante articles sur les relations d’alliance stratégique.
Exactement un mois plus tard, le 22 mars, une délégation du ministère russe de la Défense, conduite par le colonel-général Kim, alors premier commandant adjoint des forces terrestres, arrivait en Azerbaïdjan. Ces hauts gradés russes se trouvaient encore à Bakou lorsque les forces azerbaïdjanaises se sont emparées de Parukh, en ont expulsé sa population et, après trois jours de combats, ont également pris une partie importante des hauteurs de Karaglukh.
Or, à cette époque, les troupes russes ne rencontraient aucune difficulté sur le front ukrainien, et personne en Arménie, ni surtout en Artsakh, ne « prédisait la fin » du régime de Poutine. Par ailleurs, la reddition de Parukh avait été précédée par le destruction du gazoduc alimentant l’Artsakh, qui ne fut jamais entièrement rétabli par la suite. Dans les premiers jours d’août de la même année, l’armée azerbaïdjanaise a mené une opération militaire de « représailles » à grande échelle dans la zone de responsabilité du contingent russe de « maintien de la paix », s’emparant de toutes les hauteurs de la ligne de contact et pénétrant dans la zone de cinq kilomètres du corridor de Latchine, telle qu’elle avait été définie par la déclaration du 9 novembre.
Toutes ces opérations militaires, qui accentuaient le blocus — déjà total — de l’Artsakh, ont été menées au cours des six mois précédant la reconnaissance, par Nikol Pachinian à Prague, de l’appartenance de l’Artsakh à l’Azerbaïdjan.
Telle est la réalité. Et cette référence n’aurait pas été faite si un commentateur n’avait pas établi un parallèle entre 2022 et aujourd’hui, n’avait pas rappelé le précédent de la perte de l’Artsakh et n’avait pas généralisé son propos en posant cette question : « Quelles conséquences la nouvelle vague de déclarations sur la fin du « régime Poutine » pourrait-elle aujourd’hui avoir pour l’Arménie ? »
Stepanakert avait rejeté la proposition formulée par Nikol Pachinian visant à éviter la perte totale de l’Artsakh, à savoir, revoir à la baisse les exigences concernant la question du statut pour privilégier les discussions sur les garanties de sécurité et les droits de la population arménienne. Aujourd’hui, l’opposition radicale arménienne rejette de fait l’accord paraphé avec l’Azerbaïdjan.
Personne en Arménie ne prédit la « chute imminente » du régime de Poutine. Du moins, aucun représentant du parti au pouvoir – « Contrat civil » – n’a exprimé une telle position.
Qu’est-ce que l’abandon du processus de paix « apporterait » à l’Arménie ?
La perte de l’Artsakh constitue, à tout le moins, un précédent symbolique auquel il convient de réfléchir …
