Vatican-Azerbaïdjan : les sang des Arméniens et l’or noir de Bakou

collaboration Vatican - Azerbaidjan

Le cardinal George-Jacob Koovakad, Préfet du dicastère pour le dialogue interreligieux du Vatican, accompagné du père Laurent Basanez, responsable du bureau pour l’islam au sein de ce même dicastère, se sont rendus en Azerbaïdjan du 16 au 19 juin[1]. Cette visite avait un double but. Tout d’abord « religieux », pour répondre à l’invitation du chef spirituel des Musulmans d’Azerbaïdjan et du Caucase, le Cheikh-Ul-islam Allahchukur Pachazadé, et « diplomatique », afin de développer les relations entre le Vatican et l’Azerbaïdjan.

De solides relations interétatiques

L’ambiguïté de cette visite, et plus largement des relations entre les deux parties, réside dans le fait que la plus importante institution ecclésiale chrétienne, l’Église catholique romaine, détentrice d’un magistère spirituel et moral universel, entretient d’étroites relations avec un pays reconnu comme un « État autoritaire », pour ne pas dire plus, responsable d’une épuration ethnique qui a chassé un demi-million de chrétiens arméniens de leur terres ancestrales, ou des régions où ils vivaient depuis des siècles[2].

Commentant les conditions de cette visite, l’archevêque Marek Solczyński, nonce apostolique en Azerbaïdjan[3], avait déclaré : « Les relations entre l’Azerbaïdjan et le Vatican sont d’un très haut niveau. L’Azerbaïdjan contribue à la restauration de nombreuses œuvres d’art et de bâtiments historiques au Vatican. Nous nous rencontrons fréquemment et menons des projets conjoints. Nous avons également de nouveaux projets en perspective. Nos relations sont dynamiques et évoluent en fonction des circonstances et des opportunités qui se présentent »[4]. Selon les déclarations même des responsables du Vatican, les relations interétatiques sont  « à un niveau très élevé » et clairement liées à la puissance financière de l’Azerbaïdjan qui est devenu au fil des années l’un des plus importants mécènes du Vatican. Cette coopération décomplexée revêt divers aspects et concerne plusieurs institutions azerbaïdjanaises. A la visite du cardinal chargé des relations interreligieuses, a suivi, quelques jours plus tard, celle d’une autre délégation composée d’éminents représentants du monde de la culture et des sciences du Vatican.

Une coopération scientifique et culturelle des plus sulfureuses

Un article publié le 28 juin dernier sur le site d’informations « AZERNEWS » relate dans le détail les étapes et rencontres de ces responsables romains en Azerbaïdjan. On y apprend que l’archevêque Giovanni Cesare Pagazzi, « archiviste et bibliothécaire de la Sainte Église romaine »[5] a participé avec Don Mauro Mantovani[6] et le père Rocco Ronzani , Préfet des Archives apostoliques vaticanes à une réunion à l’Académie des Sciences de la République d’Azerbaïdjan, à Bakou.[7]

On peut lire dans cet article que « prenant la parole durant la réunion, le président de l’Académie nationale des sciences d’Azerbaïdjan, l’académicien Isa Habibbayli, a souligné que le leader national Heydar Aliev avait apporté une contribution exceptionnelle au rayonnement international de l’Azerbaïdjan moderne et avait jeté les bases solides de l’État indépendant du pays … que, sous la direction du président Ilham Aliev, l’Azerbaïdjan est entré dans une nouvelle phase de développement, qu’il progresse rapidement et est reconnu comme l’un des pays influents sur la scène mondiale ». On n’en n’attendait d’ailleurs pas moins de sa part dans le cadre d’un État où la fidélité des haut-fonctionnaires va aux membres d’une dynastie au pouvoir depuis 50 ans, plutôt qu’à l’État, ou au peuple souverain. Après avoir rendu hommage au père, l’académicien s’empresse donc d’en faire autant avec le fils …

Poursuivant son propos, et comme il est désormais de tradition, il développe tout un paragraphe consacré au conflit qui oppose son pays à l’Arménie depuis les années 90, en rappelant « que l’Azerbaïdjan a été soumis pendant de nombreuses années à la politique d’occupation de l’Arménie et que des dommages considérables ont été infligés au patrimoine historique, religieux et culturel du pays au Karabakh, notamment par la destruction de mosquées et de cimetières ». On ignore si la délégation vaticane a, par exemple, interrogé l’éminent académicien au sujet de la destruction de deux sanctuaires chrétiens à Sdepanakert en avril dernier.

Dans son intervention, Isa Habibbayli, a particulièrement insisté sur la qualité et l’importance de la coopération entre l’Azerbaïdjan et le Vatican, en soulignant le fait que « le président Ilham Aliev et la première vice-présidente Mehriban Alieva accordaient une importance particulière aux relations avec le Saint-Siège ». Il a ajouté que, selon lui, le rôle de cette dernière à la tête de la Fondation Heydar Aliyev contribuerait activement au développement des relations culturelles internationales de l’Azerbaïdjan puisque que les projets de la Fondation réalisés dans divers pays à travers le monde, « apportent une contribution importante à la promotion du patrimoine historique et culturel de l’Azerbaïdjan ». Parmi ces pays, le Vatican figure visiblement à une bonne place.

De son côté, un rédacteur anonyme du site « The Gulf Observer »[8] rapporte que Leyla Alieva, a rencontré la délégation vaticane à la Fondation Aliev afin « d’évoquer les coopérations en cours et à venir, et les initiatives conjointes entre les deux parties ». On apprend que la rencontre a porté sur « le bilan du partenariat entre la Fondation Heydar Aliev, la Bibliothèque apostolique du Vatican et les Archives apostoliques du Vatican, ainsi que sur la recherche de nouvelles pistes de coopération ». Les relations entre ces institutions remontent à 2012, notamment dans les domaines de la préservation culturelle, de la restauration et de la numérisation de manuscrits historiques [9] .

Au cours de cette rencontre, ont été évoquées les perspectives de renforcement des relations existantes, les projets à venir, en particulier la numérisation et la préservation des collections conservées aux Archives du Vatican. La réunion a également abordé le domaine de la « coopération universitaire » prévue par un protocole signé l’année dernière entre la Fondation Heydar Aliev, l’Académie nationale des sciences d’Azerbaïdjan, la Bibliothèque apostolique et les Archives vaticanes.

Parmi les perspectives des plus préoccupantes de cette coopération annoncée, il a été décidé qu’une délégation de chercheurs azerbaïdjanais se rendrait à Rome d’ici à la fin de l’année « afin de mener des recherches sur des documents historiques relatifs à l’Azerbaïdjan et au Caucase du Sud, notamment sur la correspondance diplomatique échangée entre les souverains Ak-Koyunlu[10] et Séfévides[11] et les papes de Rome ». Sans doute pour tenter d’assoir « scientifiquement » la théorie de l’existence, à l’époque médiévale et moderne, d’un prétendu « État azerbaidjanais ».

Les participants ont également évoqué les possibilités pour des étudiants azerbaïdjanais de poursuivre, dans les années à venir des études en bibliothéconomie et en archivistique au sein des institutions du Vatican.

A l’issue de la rencontre, Leyla Alieva et l’archevêque Pagazzi ont visité les collections du Centre Heydar Aliev, en particulier celle consacrée aux voitures de collection. Une visite incontournable, d’une grande importance culturelle et spirituelle.

Les Arméniens, indépendamment de leur appartenance confessionnelle, ne peuvent être que scandalisés par cette collaboration entre le Vatican et l’Azerbaïdjan dans laquelle leur sang pèse visiblement moins lourd que la manne bienfaitrice de la Fondation Aliev.

Ironie de l’histoire, il y a un siècle, alors que l’Azerbaïdjan n’existait pas encore, 22 des 37 premières compagnies pétrolières présentes à Bakou appartenaient à des Arméniens.

Sahak SUKIASYAN

_____

  1. S. Sukiasyan « Que diable allait-il faire dans cette galère », Nor Haratch le 23 juin 2026, https://norharatch.com/fr/archives/8340 / https://aqreqator.az/en/culture/117434981

  2. On se souvient en particulier de la formule d’Ilham Aliev qui avait proclamé « J’avais dit qu’on chasserait [les Arméniens] de nos terres comme des chiens, et nous l’avons fait ». https://www.7sur7.be/monde/j-avais-dit-qu-on-chasserait-les-armeniens-de-nos-terres-comme-des-chiens-et-nous-l-avons-fait~a635a444/?referrer=https%3A%2F%2Fwww.google.com%2F

  3. Également en Turquie et au Turkestan.

  4. https://www.azernews.az/nation/260335.html

  5. Nommé à cette charge par le Pape François le 28 mars 2025 et confirmé dans ses fonctions par le Pape Léon XIV le 9 mai de la même année.

  6. Prêtre salésien, consulteur du dicastère du Saint-Siège pour la culture et l’éducation depuis 2022, il est également « préfet de la Bibliothèque apostolique vaticane », une charge qu’il occupe depuis le 14 février 2023.

  7. https://www.azernews.az/nation/260335.html; le père Ronzani succède au père Mgr Sergio Pagano qui avait été à l’origine de la publication d’un ouvrage sur le Génocide des Arméniens : https://actus.booknode.com/2011/07/07/massacre-des-armeniens-le-vatican-publie-ses-archives/
    https://www.lastampa.it/vatican-insider/en/2011/07/06/news/vatican-reveals-unpublished-armenian-genocide-documents-from-its-secret-archives-1.36949756/

  8. Publication internationale anglophone en ligne proposant des articles d’analyse, des entretiens et des tribunes sur la politique mondiale, l’économie, l’énergie et les relations internationales dont Mme Tuz Zehra est rédactrice en chef. Le site est basé à Rawalpindi, au Pendjab (Pakistan).

  9. https://thegulfobserver.com/leyla-aliyeva-vatican-delegation-discuss-expanding-cultural-and-academic-cooperation/

  10. Les « Moutons blancs », une fédération de tribus turcophones de confession sunnite, qui avait envahi et occupé les territoires actuels de l’Anatolie orientale (Turquie), l’ouest de l’Iran, l’Irak, le nord-est de la Syrie, l’Arménie, l’actuel Azerbaïdjan et le Koweït du XIVe au XVIe siècles.

  11. Dynastie qui a occupé le trône de Perse du XVIe au XVIIIe siècle.