Les Juifs d’Arménie et la reconnaissance du Génocide
« Les Juifs d’Arménie espèrent que la reconnaissance du « génocide ottoman » par Israël donnera un nouvel élan aux relations bilatérales »
Il n’est un secret pour personne que, dans n’importe quel pays, les minorités nationales ou les communautés issues d’origines diverses ont souvent tendance — ou, dans certains États, ressentent une obligation interne — à tenir des propos flatteurs envers leur pays d’accueil et à s’exprimer en phase avec ses intérêts. La preuve éclatante de cette règle non écrite a été fournie récemment par la posture rigide et la condamnation virulente, par les Juifs vivant en Azerbaïdjan, de l’initiative de résolution reconnaissant le génocide des Arméniens par Israël. Dans ce contexte, les sentiments de la communauté juive vivant en Arménie sont particulièrement notables et ont fait l’objet d’une analyse approfondie dans un article publié le 11 juillet par le célèbre journal israélien The Times of Israel.
Comme vous le remarquerez, l’article en question utilise spécifiquement le terme de « génocide ottoman » dans son titre. Il s’agit là d’une énième « subtilité » politique de la part d’Israël : utiliser cette reconnaissance comme un moyen de pression ou une arme contre la Turquie, tout en tentant d’échapper à une responsabilité directe en reportant la culpabilité exclusivement sur l’Empire ottoman historique, et non sur la Turquie actuelle. De cette manière, Israël cherche à servir son agenda politique sans brûler définitivement les ponts avec Ankara.
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Aux abords de l’un des cafés d’Erevan, à l’ombre d’un cerisier, un groupe de Juifs russophones, rejoints par des convives arabes venus d’Égypte et du Liban, s’est réuni pour accueillir le Chabbat. La table est garnie de spécialités orientales — houmous, falafels et pain pita — tandis que Samson Karapetian (dont le père est arménien et la mère juive), âgé de 29 ans, récite la bénédiction sur le vin en hébreu. Bientôt, tous, y compris les invités arabes, se joignent à l’interprétation des chants traditionnels juifs.

Cette scène témoigne du renouveau de la vie juive en Arménie. Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, près de 2 000 Juifs se sont établis dans le pays, insufflant un nouvel élan de vitalité à une communauté juive jusqu’alors restreinte et vieillissante.
Ce regain de vie juive se déroule toutefois sur fond de relations arméno-israéliennes historiquement froides. Ce climat glacial s’explique principalement par les ventes d’armes d’Israël à l’Azerbaïdjan et le refus prolongé de reconnaître le génocide des Arméniens. Mais la glace semble fondre quelque peu : le 29 juin, le cabinet israélien a adopté à l’unanimité une résolution reconnaissant le génocide de 1915, qui attend désormais sa ratification par la Knesset.
« La communauté juive établie ici se réjouit qu’Israël ait enfin reconnu ce génocide », confie Nathaniel Trubkin, fondateur du réseau communautaire juif d’Erevan. « Tout Juif qui se respecte sait ce qui est arrivé aux Arméniens, même si, naturellement, beaucoup demandent : « Pourquoi seulement maintenant ? ». C’est de la politique. »
Samson Karapetian ajoute : « Chacun comprend que nos deux nations partagent un héritage similaire et un destin comparable. Il est impossible de parler de la Shoah sans parler du génocide des Arméniens. Si nous étudions l’un, nous devons étudier l’autre. »
La réaction d’Erevan et les sentiments de la communauté
Malgré l’enthousiasme de la communauté juive, la réaction du Premier ministre arménien, Nikol Pachinian, est restée réservée. Suggérant que la démarche d’Israël relève de motivations purement géopolitiques, il a déclaré aux journalistes : « Nous considérons que nous impliquer dans la question de l’instrumentalisation du génocide des Arméniens ne sert pas les intérêts de la République d’Arménie. Par conséquent, nous ne voyons aucune nécessité d’y répondre. »
Marina Kozliner, militante active au sein de la communauté arméno-juive, note également des sentiments mitigés : « D’un côté, il y a une joie sincère. Notre communauté attend cela depuis des décennies. De l’autre, beaucoup estiment que cela intervient au mauvais moment politique. De ce fait, ce qui aurait dû être une décision morale s’est transformé en outil politique, ce qui a entamé une partie de la joie. »
Malgré tout, les experts discernent des signes positifs. L’analyste politique Eric Hacopian prévoit que les relations arméno-israéliennes s’amélioreront au cours des 10 à 15 prochaines années, notamment en raison de l’essor du secteur des technologies de l’information (IT) en Arménie, car « il est impossible de travailler dans ce domaine dans la région sans avoir des liens avec Israël ».
En attendant, la communauté juive d’Arménie attend avec optimisme le vote final de la Knesset. Comme le prévient l’ancien député Alexander Tsinker : « Si le parlement n’adopte pas une résolution officielle reconnaissant le génocide, ce serait, pour le moins, inacceptable. »
