La manœuvre stratégique de l’Iran
Le tunnel de Kajaran en contrepoids au « corridor de Trump »
Économiste iranien résidant et exerçant en Turquie, ancien directeur de département d’économie et professeur associé, le Dr Mortaza Ojaghlou (également connu sous le nom de Murteza Ocaklı dans les milieux turcs), auteur du livre « Mathématiques économiques » et chroniqueur pour le quotidien Aydınlık, a publié l’analyse suivante en turc sur son compte X :
Les entreprises iraniennes ont enregistré des avancées significatives dans la construction du tunnel de Kajaran, un ouvrage de 7,2 kilomètres de long situé dans le sud de l’Arménie. Considéré comme l’un des projets d’ingénierie les plus complexes du Caucase, cette infrastructure constitue un maillon crucial du corridor de transport international Nord-Sud. À l’achèvement du projet, l’Iran pourra atteindre la mer Noire – et, par extension, les marchés européens – par un itinéraire plus court et plus sûr traversant l’Arménie et la Géorgie.
Bien que le tunnel de Kajaran n’entrave pas directement le « corridor de Trump » (TRIPP) soutenu par les États-Unis – lequel vise à relier l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan et à la Turquie via l’Arménie –, il instaure un puissant rééquilibrage stratégique. Son objectif : prévenir l’isolement régional de l’Iran, son exclusion des réseaux de transport et la perte de son importance en matière de transit.
Tandis que le « corridor de Trump » s’articule principalement autour d’un axe est-ouest (Azerbaïdjan-Nakhitchevan), la ligne de Kajaran vient consolider l’axe sud-nord, garantissant la liaison Iran-Arménie-Géorgie-mer Noire. La construction de ce tunnel par des sociétés iraniennes démontre que Téhéran ne se contente pas d’ouvrir une nouvelle voie commerciale, mais pérennise également sa présence économique et technologique dans la région du Syunik, faisant ainsi contrepoids à l’influence croissante de l’axe États-Unis-Azerbaïdjan.
Par cette initiative, l’Iran renforce considérablement sa route alternative vers la mer Noire et l’Europe via l’Arménie, tout en réduisant sa dépendance à l’égard des lignes de transit dominées par l’Azerbaïdjan et la Turquie. Cette réalité complique le contournement total de l’Iran par le « corridor de Trump » et évite à l’Arménie d’être tributaire du seul axe est-ouest. Téhéran maintient ainsi avec succès son poids stratégique et économique dans le Caucase du Sud.
En définitive, le tunnel de Kajaran ne vient pas se substituer au « corridor de Trump », mais s’érige face à lui comme un contrepoids géoéconomique et une garantie de sécurité stratégique du point de vue iranien. Une fois le tunnel et ses routes de raccordement achevés, le Caucase du Sud ne sera plus soumis à un axe de transport unique. Face à l’axe est-ouest reposant sur la liaison Nakhitchevan-Azerbaïdjan, émergera un puissant corridor nord-sud reliant l’Iran, l’Arménie et la Géorgie à la mer Noire et à la Turquie.
En somme, l’Iran riposte au « corridor de Trump » non pas par une rhétorique militaire ou politique, mais par un investissement infrastructurel tangible. Le tunnel de Kajaran s’impose comme une manœuvre stratégique d’envergure, prouvant que Téhéran n’entend pas rester sur la touche dans la course régionale au transit. Par conséquent, l’Azerbaïdjan devrait renoncer à sa politique visant à contourner l’Iran. Une coopération tripartite entre l’Azerbaïdjan, la Turquie et l’Iran revêt une importance capitale ; dans le cas contraire, c’est l’ensemble de la région du Caucase qui en pâtira et subira de lourdes pertes.
