Par Marc DAVO

La recomposition de l’ordre régional au Moyen-orient, dans un contexte international en ébullition, se poursuit avec ses répercussions inévitables sur la sous-région voisine, le Sud-Caucase. Les trois pays principaux, l’Etat hébreu, la Turquie et l’Arabie saoudite se regardent en chiens de faïence et avancent leurs pions dès que l’occasion favorable se présente pour chacun d’entre eux. La République islamique, un autre pays important de la région, est en proie à de nouvelles secousses et reste pour l’heure vouée à la quasi-paralysie sur le plan extérieur, en dépit de ses tentatives discrètes de revigorer son proxy libanais, le Hezbollah.

Voici que cette fois-ci le gouvernement d’Erevan se réveille de la torpeur que ses convictions saugrenues l’avaient englouti dans une politique à efficacité douteuse. Ses démarches tous azimuts, un jour à Bruxelles, un jour à Moscou, sinon à Washington, si ce n’est à Ankara après l’échec de Shanghai… donnent l’impression d’une agitation diplomatique plutôt chaotique qu’une suite logique d’une stratégie mûrement réfléchie et structurée. 

Il est urgent de se prémunir contre la menace d’une guerre hybride concoctée au Kremlin dans la perspective des élections parlementaires de juin 2026, qu’il ne faut pas perdre au profit du parti de l’étranger. Telle semble être la priorité du gouvernement du Contrat-Civil dirigé par Nikol Pachinian.

Réveil tardif ou réaction positive obligée ?

Ainsi, le parti au pouvoir se rend-il compte que le succès enregistré à Washington, le 8 août 2025 a aussi son corollaire diplomatique, le rapprochement avec Israël. Après avoir laissé sans réponse les tentatives de contact initiées par le gouvernement israélien, Nikol Pachinian dépêche Vahan Kostanian, vice-ministre des Affaires étrangères, à Jerusalem, le 27 novembre dernier. La délégation arménienne a eu des entretiens avec les autorités israéliennes qui demandent à leur ambassadeur non-résident, Joel Lion, de se rendre à Erevan trois semaines plus tard. D’après l’entretien que ce dernier a accordé à Radio Voice of Yerevan, l’Arménie et Israël sont convenus de développer leur coopération en matière de santé, de développement rural et de tourisme. Interrogé par la journaliste, il s’est abstenu d’évoquer l’éventualité d’une coopération dans le domaine militaire ou sécuritaire.

Longue période de glaciation des relations Arménie-Israël

On ne sait pas si l’idée d’une visite du vice-ministre arménien a été suggérée par les autorités israéliennes ou ce déplacement a été proposé par Erevan. Il est vrai que les relations de l’Arménie avec l’Etat hébreu depuis leur établissement connaissent une longue période de glaciation. Cependant, Arméniens et Juifs ont eu des contacts multiples au cours de l’Histoire notamment, dans les pays où leurs diasporas existent. Dans le passé lointain, 15 000 Juifs ashkénazes étaient venus s’installer en Arménie. Une synagogue avait même été bâtie rue Nar-Dos à Erevan. Plus récemment, à la suite de la guerre russo-ukrainienne plusieurs centaines de Juifs de Russie sont venus à Erevan. Selon l’un d’eux, actuellement la communauté juive compte 1200 personnes environ.

Cependant, les Juifs d’Israël ne connaissent pas véritablement l’Arménie. L’Ambassadeur israélien a même souligné que beaucoup d’entrepreneurs israéliens ne savent pas où se trouve l’Arménie (sic), et il a proposé aux autorités d’Erevan d’organiser un forum destiné à réunir les businessmen des deux pays, afin d’examiner les opportunités d’affaires.

Il ne faut pas oublier que les relations entre les deux pays ont subies les contrecoups, tout à fait compréhensibles, du soutien militaire d’Israël à l’Azerbaïdjan. L’Arménie a été directement visée dans la coopération israélo-azérie. La raison en est simple, quoi qu’on en dise. Plus de 40% du besoin en pétrole d’Israël sont fournis par les Azéris via l’oléoduc BTC (Bakou-Tbilissi-Ceyhan). En contrepartie, armes et technologie militaires israéliennes ont pris le chemin de Bakou, pour être utilisées dans la guerre contre le Haut-Karabakh. Certaines sources ont rappelé que dans le temps Israël avait proposé à Erevan des armes technologiquement avancées, mais les dirigeants arméniens de l’époque auraient refusé, privilégiant comme à leur habitude l’achat d’armements de fabrication russe. On a vu la contre-performance de ces armes, parfois sabotées ou incomplètement livrées à l’Arménie lors de la guerre des 44 jours. 

Braillements et mauvaise foi de Téhéran

Dès la diffusion large de l’idée d’un corridor entre l’Azerbaïdjan et le Nakhitchevan via la zone de Meghri dans les médias, les autorités de la République islamique au plus haut niveau, ont exprimé leur opposition à toute modification de la situation de la zone frontalière entre l’Iran et l’Arménie. Le guide suprême avait clairement dit aux présidents Poutine et Erdogan lors de leur visite à Téhéran en juillet 2022, le refus catégorique de l’Iran. Les gesticulations iraniennes à la frontière ne peuvent cependant pas masquer la crainte de Téhéran d’entrer en confrontation armée avec l’Azerbaïdjan soutenu par la Turquie, membre de l’OTAN.

La signature du projet TRIPP en août 2025 à Washington semble mettre l’Iran devant le fait accompli, sans qu’il ne puisse aller au-delà de la rhétorique, notamment après les frappes israéliennes et américaines de juin 2025, révélant la faiblesse militaire du régime islamique d’Iran. Alors que le gouvernement iranien a réagi avec retenue, Ali Akbar Velayati, conseiller de l’ayatollah Khamenei, a exprimé son opposition à tout projet assimilé au corridor de Zanguezour. 

Des commentaires malveillants à l’égard de l’Arménie ont fait leur apparition dans certains médias iraniens, après la visite de Vahan Kostanian en Israël. Tehran Times prétend que cette visite est une ouverture à l’influence israélienne. Les milieux « non-officiels » ont tiré à boulets rouges sur « le changement d’attitude » d’Erevan à l’égard du voisin du sud. L’agence Tasnim ou Sahar TV, proches des Gardiens de la révolution, ont exprimé leur mécontentement. Un chercheur, Ehsan Movahedian, annonce que « l’Arménie s’engage sur une voie dangereuse » et accuse Erevan de trahir l’Iran. 

Ces mêmes sources et aussi certains iranologues auto-proclamés d’Arménie n’ont rien dit lorsque la délégation officielle iranienne à la réunion de l’OCI (Organisation de la conférence islamique) tenue à Istanbul, en juillet dernier, avait voté en faveur des points 20 et 26 du communiqué de l’Organisation dans lequel, à l’instigation de Bakou, l’Arménie est accusée d’avoir causé des destructions lors de l’occupation des territoires azéris (allusion aux territoires d’Artsakh) et qu’elle a l’obligation d’accueillir les Azéris expulsés d’Arménie … La délégation palestinienne a également voté pour, alors que l’Arménie avait reconnu l’Etat de Palestine.

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Israël a un problème existentiel dans la région en raison des prétentions à l’hégémonie régionale de la République islamique (qui le menace d’anéantissement) et de la Turquie d’Erdogan (qui pourra instrumentaliser le Hamas dont l’objectif déclaré est la destruction d’Israël). La configuration géopolitique que Donald Trump s’efforce de mettre en place au Grand Moyen-orient, présuppose l’équilibre des puissances régionales. Outre Israël, y font figure la Turquie, intervenant principal dans la gestion du nord-Irak (Kurdistan) et la Syrie, l’Arabie saoudite, dirigée d’une main de fer par le prince héritier Mohammed bin Salman, le principal pivot du CCG (Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe), et enfin, l’Iran débarrassé de son régime moyenâgeux. Mais tant que l’Iran reste sur ses positions agressives à l’égard d’Israël, l’architecture sécuritaire régionale imaginée à Washington ne peut pas tenir. Une fois cette menace éliminée d’une manière ou d’une autre, Israël consacrera ses moyens à faire face à la Turquie dont l’influence est grande sur le Hamas à Gaza. 

Dans le contexte régional actuel marqué par la dépendance d’Israël du pétrole azéri transitant par la Turquie et aussi par l’ouverture de l’Arménie à l’influence, voulue ou subie, des Etats-Unis (projet TRIPP et divers accords de coopération bilatérale), les autorités israéliennes tenteront de prendre langue avec Erevan, pour contrebalancer l’influence turco-azérie dans la sous-région, sans se défaire de « l’amitié azérie ». L’Ambassadeur Joel Lion a été très clair sur ce dernier point. 

D’ores et déjà, Israël a pris ses précautions vis-à-vis des appétits de la Turquie d’Erdogan, au moyen de pressions sur le gouvernement d’Ahmed al-Charaa en Syrie, de reconnaissance du Somaliland où ses services de renseignement peuvent surveiller les agissements de la Turquie qui dispose d’une base en Somalie, outre ceux des Houthis du Yémen qui n’hésitent pas à menacer le territoire israélien en tirant des missiles fournis par Téhéran. Par ailleurs, Israël s’approche de la Grèce et de Chypre dont la partie septentrionale est occupée par les troupes turques depuis 1974, date de l’invasion de l’île. Ces deux pays entretiennent de bons rapports avec l’Arménie. 

C’est dans de tels rapports de forces en évolution que l’Arménie doit bâtir sa politique extérieure en pesant et soupesant les avantages et les inconvénients d’une relation nouvelle, dont celle avec Israël, dans le nouveau rôle qu’elle sera appelée à jouer dans la sous-région et au-delà, grâce à la voie dite Trump. ■