Dans le véritable maelström qui bouleverse depuis plusieurs mois notre vie en Arménie comme en diaspora au sujet du conflit entre le Catholicos, quelques hiérarques de l’Église apostolique arménienne et le Premier Ministre, rares sont les voix qui évoquent la nécessité d’une stricte séparation des sphères religieuse et politique en Arménie.
Bien qu’affirmant le principe d’une séparation des « organisations religieuses » et de l’État (1), la constitution arménienne a reconnu un rôle et un statut particulier à l’Église apostolique arménienne et donné la possibilité de régir les rapports entre les deux entités par une loi (2). Usant de cette possibilité, une loi en date du 22 février 2007 a été signée par le président de l’époque, Robert Kotcharian. Dans son article 2 il est en particulier précisé: « la République d’Arménie reconnait la sainte Église apostolique arménienne comme Église nationale, avec pour centre le Saint-Siège d’Etchmiadzine, avec les sièges patriarcaux de la Grande Maison du Catholicossat de Cilicie, les Patriarcats arméniens de Jérusalem et de Constantinople, et sa mission exceptionnelle dans la vie spirituelle du peuple arménien, dans le développement de sa culture nationale et la préservation de son identité nationale ». Cette loi qui fait de l’Église apostolique arménienne non pas une « Église d’État », mais une « Église nationale » (3) ouvre de fait la porte à toutes sortes d’ingérences réciproques. C’est ce à quoi nous assistons depuis plusieurs années, après que le Catholicos et deux évêques soient ouvertement entrés en politique (4) et que, leur répondant, le Premier ministre se soit approprié la mission de réformer l’Église.
Dans ce contexte, Sossi Tatikyan est l’une de ces voix qui semblent, pour l’heure, prêcher dans le désert pour établir une stricte séparation de l’État de toutes les religions et confessions présentes dans le pays. Le texte que nous publions provient de son compte « Facebook ». On notera avec intérêt que la majorité des réactions qui font échos à ce texte provient de femmes. La plupart d’entre-elles adhérent aux propos de S. Tatikyan.
Les femmes seraient-elles l’avenir d’une Arménie souveraine, laïque, réconciliée et enfin pacifiée ?
GORUNE
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(1) Alinéas 2 de l’article 17 de la Constitution. Publication officielle du gouvernement de la République d’Arménie, édité par « Publication officielle », Erevan 2019, p. 17.
(2) L’alinéas 2 de l’article 18 précise : « les relations entre la République d’Arménie et la sainte Église apostolique arménienne peuvent être organisée par la loi ».
(3) En Europe, le Royaume-Uni reste l’un des derniers pays où il existe encore une « religion d’Etat ». La situation de l’Arménie peut être comparée à celle de la Norvège où la constitution précise que l’Église de Norvège, évangélique-luthérienne, reste « l’Église du peuple norvégien et bénéficie en tant que telle du soutien de l’État ».
(4) Deux évêques ont récemment révélé que lors d’une session du Conseil Spirituel Suprême, 20 des 24 membres présents s’étaient opposé à cette entrée de l’Église dans le champ politique, en particulier des archevêques Bagrat Galstanian et Mikael Ajapahian, mais que l’avis de la minorité avait été imposé par le catholicos.
Le texte de Sossi Tatikyan*
Depuis l’été dernier, j’avais évité de parler et d’écrire sur le sujet de l’Église, mais ayant beaucoup de choses à dire à ce propos, et je me devais d’écrire ce billet.
Je suis certaine que ni le parti au pouvoir ni l’opposition conservatrice ne l’apprécieront.
Je suis née et j’ai grandi dans un État laïc, et je souhaite y vieillir et y mourir. Je suis une femme ayant des interrogations de nature spirituelle, mais je ne suis pas pratiquante et n’ai pas l’intention de le devenir. J’aime me rendre à l’église, qu’elle soit apostolique arménienne, orthodoxe grecque ou catholique, ainsi que dans les temples bouddhistes et hindous. Mais je me rends à l’église ou au temple quand j’en ai envie, pas lors de célébrations, ni lorsque les choses prennent une dimension politique. Je préfère faire la grasse matinée le dimanche matin après avoir écrit toute la nuit du samedi, ou participer à un cours de yoga.
En 2026, je ne voudrais pas vivre dans une théocratie, qu’elle soit imposée par l’Église, les autorités ou l’opposition, la majorité ou la minorité. Conformément à la constitution de la République d’Arménie et au concept d’État moderne, chaque citoyen est libre de choisir la mesure de ses convictions religieuses, ou de leur absence.
Au cours de la dernière décennie, et plus particulièrement ces cinq dernières années, il m’est arrivé de critiquer l’Église sur divers aspects, tant sociaux que politiques. Je me suis aussi opposée au catholicos actuel bien avant son élection. J’ai été au courant de ses aventures, de ses transgressions du voeu du célibat depuis mon enfance, car alors qu’il n’était pas encore catholicos, il venait chez nous avec son amie du moment qui était une amie de ma grand-mère.
L’Église doit respecter la constitution et les lois arméniennes, cesser de se mêler de politique et cesser d’être un instrument des États étrangers et de l’intervention étrangère dans la guerre hybride menée contre l’État arménien. Elle devrait plutôt s’engager dans une diplomatie ecclésiale, culturelle et humanitaire, ce qui lui a tant fait défaut ces dernières années pourtant si difficiles. J’ai déjà traité de ce sujet en détail à maintes reprises et je ne souhaite pas me répéter.
L’Église doit aujourd’hui mettre en œuvre des réformes internes afin de remplir sa véritable mission, conformément aux exigences de notre temps. Parmi celles-ci pourrait figurer l’abolition du célibat, comme dans les Églises de la tradition protestante. Cependant, depuis plusieurs mois, les autorités tentent de gérer les problèmes générés par l’action de l’Église d’une manière étrangère à beaucoup d’Arméniens qui ont une conception libérale et démocratique du monde. Ces agissements sont d’autant plus malvenus qu’ils sont le fait d’une force politique arrivée au pouvoir par une révolution démocratique. D’un point de vue stratégique et en terme de communication, tout cela ternit la réputation de l’Arménie en tant qu’État démocratique de droit, et son image du point de vue culturel, en tant que premier pays chrétien. Dans le contexte mondial actuel, cela pose des problèmes pour l’image de la République d’Arménie ; ce qui pourrait avoir des répercussions sur ses relations extérieures.
Dans le même temps, des tentatives sont faites pour contrebalancer cela par des actions inhabituelle de la part d’un État laïc, par des manifestations ostentatoires et exagérées de dévotion religieuse de la part des responsables de l’État, qui sont relayées par les médias de masse de manière hebdomadaire, voire quotidienne, et présentées comme des informations officielles. Au plan intérieur, les tentatives de gérer le problème de cette manière ne font qu’accentuer la polarisation d’une société qui l’est déjà. Cette propagande religieuse pratiquée au niveau de l’État vise à s’assurer le soutien d’un électorat aux opinions conservatrices et nationalistes, ce qui a peu de chances de réussir. Mais elle a pour effet en même temps de s’aliéner les arméniens libéraux comme moi, en provoquant en nous un malaise socio-culturel extrême et une dissonance intellectuelle.
La propagande religieuse systématique orchestrée par de hauts responsables gouvernementaux transforme la religion en coercition, ce qui est inacceptable. Un foi sincère et libre est une bonne chose tant qu’elle ne sombre pas dans le fanatisme et le dogmatisme, et qu’elle n’est pas imposée à autrui. En revanche, les manifestations ostentatoires et excessives de la foi suscitent des doutes quant à son authenticité. Nul ne devrait imposer sa foi, ni l’afficher publiquement. La totale ignorance par le pouvoir des aspirations de la société civile libérale à est à cet égard inadmissible.
Je sais que je ne suis pas la seule à ressentir cela, car j’ai entendu ou lu des opinions similaires exprimant un malaise de la part d’autres membres de la communauté civile ainsi que d’experts.
* Durant la première partie de sa carrière, elle a été diplomate (jusqu’en 2006), représentant l’Arménie à l’OTAN et à l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Par la suite, elle a été conseillère en gouvernance politique et du secteur de la sécurité de l’OSCE et de l’ONU dans les missions de l’ONU au Kosovo, au Timor-Leste, en République centrafricaine et dans l’Union africaine (2006-2018). Elle a coordonné des projets de gouvernance démocratique du PNUD et de Freedom House et mené des recherches sur la gouvernance du secteur de la sécurité pour le DCAF (Centre de gouvernance de la sécurité à Genève) en Arménie. Depuis 2021, Sossi est analyste indépendante en politique étrangère et de sécurité. Elle s’intéresse à la diplomatie publique informelle et à la consolidation de la paix en associant la recherche universitaire et le travail politique à travers des articles, du conseil politique et des interventions publiques. Elle est membre du réseau des femmes de talent de l’ONU et du réseau consultatif des Nations unies pour la réforme du secteur de la sécurité.
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(*) Durant la première partie de sa carrière, elle a été diplomate (jusqu’en 2006), représentant l’Arménie à l’OTAN et à l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique). Par la suite, elle a été conseillère en gouvernance politique et du secteur de la sécurité de l’OSCE et de l’ONU dans les missions de l’ONU au Kosovo, au Timor-Leste, en République centrafricaine et dans l’Union africaine (2006-2018). Elle a coordonné des projets de gouvernance démocratique du PNUD et de Freedom House et mené des recherches sur la gouvernance du secteur de la sécurité pour le DCAF (Centre de gouvernance de la sécurité à Genève) en Arménie. Depuis 2021, Sossi est analyste indépendante en politique étrangère et de sécurité. Elle s’intéresse à la diplomatie publique informelle et à la consolidation de la paix en associant la recherche universitaire et le travail politique à travers des articles, du conseil politique et des interventions publiques. Elle est membre du réseau des femmes de talent de l’ONU et du réseau consultatif des Nations unies pour la réforme du secteur de la sécurité.
