Le Dr Garo Armen réagit à la lettre ouverte des personnalités de la diaspora
Le Dr Garo Armen, président du conseil d’administration et directeur général de la société “Agenus Inc.”, fondateur et président du conseil d’administration de la Fondation caritative pour les enfants d’Arménie (COAF), a publié une déclaration concernant la lettre ouverte récemment publiée par plusieurs personnalités de la diaspora. Nous la reproduisons ci-dessous :
Le gouvernement dirigé par le Premier ministre Pachinian a adopté une voie difficile et imparfaite, mais viable
Les auteurs de la lettre ouverte publiée par « «Mediamax » et présentée comme la « voix des dirigeants de la diaspora » avertissent que l’Arménie risque de rompre ses relations avec la diaspora et appellent les Arméniens vivant à l’étranger à recourir dans le cadre de la confrontation actuelle entre l’Église et l’État à des « mesures politiques et à des actions en justice » auprès des gouvernements de leurs pays de résidence.
Cette formulation est trompeuse et cet appel dangereux.
L’Église apostolique arménienne n’est ni un bâtiment, ni une hiérarchie.
L’Église est avant tout le peuple des fidèles.
L’histoire arménienne le prouve clairement. L’Église, ce sont des hommes et des femmes ordinaires qui, face au génocide, à l’exil, à la répression, à la guerre et aux dévastations, ont préservé leur foi et leur identité.
Les institutions ne survivent que si elles servent ceux qui les font vivre.
Lorsque l’institution ne sert pas ceux qui la font vivre, la responsabilité de son maintien devient une fin en soi et la foi se transforme en un lourd fardeau. C’est pourquoi sa rénovation et le fait de devoir rendre des comptes renforcent l’Église, au lieu de l’affaiblir.
Il est également important de préciser les limites de cet appel.
La diaspora n’est pas un comité !
La diaspora, ce sont des millions d’Arméniens répartis dans des dizaines de pays, aux expériences, aux convictions politiques et aux priorités diverses. Un petit groupe d’individus, aussi connus soient-ils, ne peut parler au nom de tous.
De nombreux Arméniens de la diaspora ont soutenu la transition démocratique de l’Arménie, un processus attendu depuis longtemps visant à lutter contre la confiscation de l’État et à démanteler la corruption.
Certains se sont opposés à ces changements dès le début, tandis que d’autres se sont alignés sur les positions de certains éléments politisés du Saint-Siège, s’opposant au gouvernement formé après 2018 et aux réformes qu’il avait mises en œuvre.
A cet égard, la lettre ouverte publiée par « Mediamax » ressemble davantage à la perpétuation de ce projet politique ancien plutôt qu’à un avertissement adressé à la nation.
La comparaison la plus provocatrice de la lettre, celle selon laquelle l’Arménie approcherait d’une ligne de rupture « que même l’Empire ottoman ou l’Union soviétique n’avaient jamais franchie», n’aurait jamais dû être avancée. Ces régimes ont tenté d’éliminer les Arméniens. La République d’Arménie est un État souverain doté d’un gouvernement élu, fruit du pluralisme politique et d’un ordre constitutionnel. Importer le souvenir du génocide et le traumatisme de la période soviétique dans le débat politique actuel n’est pas un acte attestant de bonne santé, mais plutôt d’un véritable « vandalisme » moral.
L’appel lancé aux Arméniens de la diaspora pour qu’ils s’adressent des gouvernements étrangers afin de s’assurer des « moyens politiques et parvenir à des actions en justice » est tout aussi erroné. Les Arméniens de la diaspora ont pleinement le droit, et même le devoir, de protéger la sécurité et l’avenir de l’Arménie dans les pays où ils vivent. Cependant, cette « internationalisation » des problèmes internes de l’Arménie transforme les communautés de la diaspora en un instrument de pression dirigé contre la République d’Arménie elle-même. Elle porte atteinte à la souveraineté de l’Arménie, creuse le fossé entre la patrie et la diaspora et renforce le pouvoir des forces hostiles à l’Arménie.
Le sort de l’Arménie ne saurait se négocier dans les capitales étrangères par des représentants autoproclamés.
Il est également impératif, à l’heure actuelle, de faire preuve de sincérité quant à la situation dont l’Arménie a hérité.
Après son indépendance, l’Arménie a subi des décennies de corruption systémique et d’effondrement institutionnel.
Cet héritage a affaibli l’État, érodé la confiance des gens et rendu le pays vulnérable.
Le virage démocratique de 2018 a marqué un tournant décisif : le peuple a exigé un gouvernement enfin responsable devant la société, et non devant des cercles d’influence bien établis. Ce travail n’est pas terminé, mais la direction prise est claire : c’elle d’une plus grande responsabilisation, d’une plus grande transparence et d’une plus grande responsabilité envers l’État.
Personne n’oublie la guerre dévastatrice contre l’Azerbaïdjan et la tragédie qui s’en est suivie. La douleur est celle de toute la nation et elle permanente. Mais les causes de ce désastre ne se limitent pas à une période ou une administration particulière : des décennies de négligence, d’excès de confiance et de mauvaise gestion ont rendu l’Arménie et l’Artsakh vulnérables.
Le peuple arménien l’a payé de son sang, mais on ne peut réécrire l’histoire au nom de la gloire.
Depuis cette époque, l’Arménie vit dans un contexte de tensions régionales et subit l’hostilité persistante de l’Azerbaïdjan et de la Turquie.
Dans ce contexte, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Nikol Pachinian a adopté une voie difficile, imparfaite, mais possible : renforcer les institutions de l’État, développer les capacités diplomatiques et sécuritaires de l’Arménie et mettre au point une panoplie d’outils permettant de réduire le risque d’une nouvelle guerre.
Aujourd’hui, l’Arménie dialogue avec les grandes puissances et ses partenaires régionaux selon des modalités qui auraient semblé impensables pour un petit État isolé il y a encore peu de temps.
Cela n’élimine certes pas les défis existants, mais crée des opportunités de stabilité et de développement, chose qui a été quasiment impossible pour l’Arménie depuis son indépendance.
Dans ce contexte, la tentative d’un petit cercle d’individus de se présenter comme la « diaspora », d’habiller leur programme politique d’un langage religieux et d’appeler à des campagnes de pression extérieures contre le gouvernement élu d’Arménie ne contribue pas à la construction d’un état national. Il ne s’agit que d’intérêts de clans présentés sous un jour vertueux, mâtinés d’intérêts personnels, institutionnels ou financiers dissimulés, et partisans.
L’Arménie a besoin d’un État fort et d’une Église forte.
Les deux sont possibles, de pair, lorsque le gouvernement est légitime et les institutions responsables, et lorsque la politique ne se dissimule pas derrière les soutanes.
La foi ne doit pas être instrumentalisée contre la légitimité démocratique. L’Église doit se rénover par des réformes morales et disciplinaires, et l’État doit faire respecter l’État de droit et garantir la liberté de religion, ne permettre à aucune institution de se transformer en pouvoir politique parallèle.
Le devoir suprême de la diaspora est de ne pas exacerber les conflits internes arméniens.
Il s’agit de renforcer l’Arménie en investissant, en construisant des institutions, en renforçant l’éducation et la résistance morale, en soutenant les familles déplacées, en exploitant les potentialités et en soutenant le difficile travail des réformes, et non de le saboter à distance.
L’Arménie n’est pas une scène de théâtre pour d’antiques luttes de pouvoir. L’Église n’est pas un trône. La diaspora ne doit pas être un instrument de pression contre la volonté des électeurs d’Arménie. L’Église, dont le fondement est la foi des fidèles, ne peut abandonner son peuple. Affranchi de la corruption, l’État doit être protégé, et non affaibli, par les arméniens qui vivent aux quatre coins du monde.
Le 13 février 2026