LIVRES – La Conquête d’une autorité

Unknown

La Conquête d’une autorité

Charlotte Foucher Zarmanian

(Historiennes de l’art en France)

Dijon, Les Presses du réel, 2026 ;        

349 pp, 32,00€ 

« Qu’est-ce qu’un métier de femme ? » demandait l’historienne Michelle Perrot. Reprenant la question, Charlotte Foucher Zarmanian, historienne de l’art et directrice de recherche au CNRS, propose de regarder l’histoire de l’art en France du point de vue des femmes dans un livre issu du travail universitaire qu’elle a réalisé sous l’égide de Rémi Labrusse. L’ouvrage, rigoureusement documenté et généreusement illustré, rédigé dans une langue claire, s’inscrit dans l’héritage de l’américaine Linda Nochlin (1931-2017). Si les liens entre pouvoir et savoir sont dénoncés depuis longtemps, une lacune semblait exister dans le domaine de l’histoire de l’art en France. Foucher Zarmanian se charge de la combler dans cette étude couvrant une période allant du XIXe s. jusqu’à l’essor des premiers discours féministes sur l’art dans les années 1970. 

L’autrice démontre comment l’accès des femmes à la profession d’historienne de l’art et de critique d’art dépasse le périmètre de la discipline scientifique et devient un révélateur des problèmes ou des conflits sociaux et politiques. Elle le constate en analysant ce qui se passe au moment de la monarchie de Juillet (particulièrement misogyne), ou lors du Front populaire (le rôle de Madeleine Rousseau dans l’Association populaire des amis des musées) ou durant les deux guerres mondiales et dans l’entre-deux guerres où la « valeur professionnelle » des femmes – les Jacqueline Bouchot-Saupique et les Magdeleine Hours, les Christiane Desroches et les Rose Valland, parmi tant d’autres – est mieux reconnue. En outre, les tâches des femmes, devenues plus visibles dans ces périodes chaotiques, mettent en évidence un savoir-faire dans des domaines tels que la préservation, l’évacuation et la réparation des œuvres d’art. 

A l’élargissement du périmètre de la discipline s’ajoute celui des limites géographiques. Si l’étude se focalise sur la France, elle n’en expose pas moins l’influence britannique (avec le connoisseurship) dont l’Irlandaise Anna Jameson (1794-1860) (1) aura été l’une des grandes figures. Foucher Zarmanian insiste également sur le socle qu’a constitué le modèle germanique de l’histoire de l’art. Ces éléments témoignent ainsi de « la dimension transnationale des parcours et des savoirs » qui forme le « contexte de la mise en place de l’histoire de l’art ».

La question de l’accès à l’histoire de l’art en tant que savoir, loin d’être superficielle, rencontre le problème tout entier de la reconnaissance des femmes dans le monde scientifique et la société. La présence des femmes a toujours contribué à dévaluer un secteur quel qu’il soit. Pour accéder au statut scientifique de l’histoire, l’histoire de l’art a dû se masculiniser. C’est ce que démontre Foucher Zarmanian en répertoriant les livres et les dictionnaires consacrés aux historiens de l’art pour y constater l’absence quasi totale de femmes.  Aussi a-t-elle voulu « retracer la conquête d’une autorité savante par les femmes en histoire de l’art » et exposer ici toutes les preuves de leur présence active.

La vision genrée de l’art a attribué aux femmes une fonction décorative et les a assignées à des activités aimablement pragmatiques qui seront au fondement d’une acceptation sociale de la « presse féminine » naissante. Loin d’être anodine et naïve, celle-ci se transforme en une sorte de cheval de Troie. En effet, dans ces publications, les femmes « peuvent utiliser l’art à des fins progressistes ». Elles feront de même dans leurs récits de voyages à l’étranger ou de visites au musée. Tous ces écrits serviront de « leviers d’émancipation ». 

Foucher Zarmanian commence par examiner « le temps des percées où des femmes ont expérimenté des façons d’écrire avant que l’histoire de l’art ne devienne une science ». Elle retiendra Félicité de Genlis autrice de l’Essai sur les arts (1820) et Germaine de Staël qui, avec son livre De l’Allemagne (1814), importe en France les savoirs allemands sur l’art et développe « une conscience européenne ». Moins connu mais digne d’intérêt, le corpus de la presse féminine publié entre 1750 et 1850 a, malgré sa position marginale, « indirectement contribué à créer auprès des lectrices un sentiment d’identité partagée ». Ces publications représentent des « interstices de résistance préparant le terrain d’engagements plus affirmés ».  

Foucher Zarmanian insiste sur le tournant qui s’opère avec l’ouverture de l’École des chartes et de l’École du Louvre (1882), un lieu de passage pour les jeunes filles de bonne famille et les femmes du monde, un lieu « déterminant pour la formation des historiennes de l’art de la première moitié du XXe siècle » dont la présence d’abord discrète deviendra « massive ». Louise Paschould et Louise Pillion en seront les premières diplômées. 

L’accès à la profession n’est pas aisé.  Foucher-Zarmanian cite les échanges épistolaires et les dossiers de carrière, elle scrute une multitude d’archives concernant des femmes (sur)diplômées qui se heurtent à un plafond de verre, qui se font exploiter et ont en général droit à des tâches peu gratifiantes et chronophages de classement, d’inventaires et de catalogue ou d’élaboration d’index. Au mieux, leur concède-t-on le domaine de la vulgarisation intellectuelle en leur confiant la rédaction de guides sur l’art ou en les chargeant de donner les conférences-promenades organisées par l’École du Louvre. Lorsqu’elles enseignent, leur public est exclusivement féminin. Seules quelques rares femmes ont pu s’adresser à un auditoire mixte, à l’instar de Sirarpie Der Nersessian qui « enseigne l’art byzantin à l’EPHE comme chargée de cours entre 1927 et 1930 ». Une photographie la montre assise au centre et entourée de collègues masculins, debout.

L’après-guerre marquera une avancée avec « la reconnaissance d’une légitimité professionnelle » qu’illustre, en 1945, la nomination de Jacqueline Bouchot-Saupique au rang de « conservateur ». Elle sera suivie par d’autres nominations de femmes marquant « d’une empreinte indélébile l’histoire des musées où elles travaillent et qu’elles sont amenées à diriger ». Toutes ces femmes historiennes de l’art ont fait avancer la démocratisation de l’accès aux musées, créé et amélioré les programmes pédagogiques, comme Germaine Cart, médiatisé leur métier comme Magdeleine Hours, dynamisé et modernisé les musées de province comme Gilberte Martin-Méry à Bordeaux, traduit des textes essentiels de l’histoire de l’art comme Jeanne Herr. Ces « femmes de tête » doivent s’imposer et elles le font tantôt par leurs attitudes et leur apparence hyper-féminisée (qui serait un moyen de défense, une armure), tantôt, à l’inverse, par un physique intimidant.

Dans son enquête, Foucher-Zarmanian découvre que les femmes prennent part à tout, et partout.  Scrutant les documents et les notes, les revues, les publications, les collections des maisons d’éditions, les magazines et la « réception de leurs travaux », l’autrice dévoile « l’inscription de cette population des historiennes de l’art tant à l’intérieur d’une tradition épistémologique qu’au sein des communautés savantes qui la structurent et la font vivre ».  

Les titres récents de la presse clamant « première femme à la tête du Louvre » pour saluer la nomination de Laurence des Cars en 2021, témoignent en réalité non pas d’une avancée mais bien d’une forme de persistance des mécanismes critiqués dans l’étude de Foucher Zarmanian. C’est pourquoi l’autrice demande in fine s’il y a eu interaction ou dialogue entre les féminismes des années 1960-1970 et les historiennes de l’art. Elle fournit une réponse indirecte en signalant le désintérêt que les historiennes de l’art ont manifesté envers le livre de Françoise D’Eaubonne (1920-2005), Histoire de l’art et lutte des sexes, dès sa parution en 1977.  Un livre resté dans l’oubli d’où le tire aujourd’hui Foucher Zarmanian.   

Chakè MATOSSIAN

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(1) Dans Diary of an Ennuyée, son récit de voyage en Italie, Anna Jameson relate la fort agréable visite qu’elle a effectuée en compagnie du consul britannique au monastère arménien des Mekhitaristes sur l’île de San Lazzaro dans la lagune de Venise :  “One of our pleasantest excursions was to the Armenian convent of St. Lazaro, where we were received by Fra Pasquale, an accomplished and intelligent monk, and a particular friend of Mr. H— . After we had visited every part of the convent, the printing press — the library — the laboratory-which contains several fine mathematical instruments of English make ; and admired the beautiful little tame gazelle which bounded through the corridors, we were politely refreshed with most delicious sweet meats and coffee and took leave of Fra Pasquale with regret”.