PARIS – Présentation du livre « Missak Manouchian – Carnets » à la bibliothèque Sainte-Geneviève

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Le jeudi 12 mars a eu lieu une conférence-présentation publique très attendue autour de l’ouvrage Carnets de Missak Manouchian, récemment édité par les Éditions Parenthèses. L’événement s’est déroulé dans le cadre prestigieux de la bibliothèque Sainte-Geneviève, un lieu intimement lié à la vie du résistant.

La rencontre a débuté par l’introduction de M. Marc Scherer, directeur scientifique de la bibliothèque, suivie par l’intervention de Mme Anne Vergne, responsable du département de la politique documentaire.

Le clou de la soirée fut la présentation de Mme Houri Varjabédian, traductrice et coordinatrice de l’ouvrage. C’est elle qui a dépouillé l’ensemble des archives privées du Résistant récemment découvertes. Pendant plus d’une heure et demie, elle a tenu en haleine un public venu nombreux, partageant la genèse du livre et de nombreuses anecdotes croustillantes. (À noter que M. Jean-Pierre Sakoun, président du comité « Manouchian au Panthéon », dont la présence était prévue, a dû annuler suite à un empêchement de dernière minute).

Mme Varjabédian a retracé la fascinante « aventure » de ces carnets : du temps où Manouchian les gardait dans ses poches pour y consigner ses lectures à Sainte-Geneviève, à l’usine ou au jardin du Luxembourg, jusqu’à leur sauvegarde par son épouse Mélinée. Emportés à Erevan après la guerre, ils y ont été longtemps conservés avant d’être redécouverts et intégralement édités aujourd’hui.

Plongée dans l’intimité d’un poète en devenir 

Que contiennent concrètement ces carnets ? Rassemblant ses notes personnelles entre 1927 et 1939 — bien avant son engagement dans la Résistance et l’épisode de l’« Affiche rouge » — ils donnent pour la première fois une vue d’ensemble de sa voix intime et de sa formation intellectuelle et morale. On y trouve des cotes de livres lus ou à lire, des rendez-vous, des emplois du temps et de petites notes de la vie quotidienne. Aussi ses doutes, ses pensées et ses méditations sur la liberté, la justice, l’exil, les luttes sociales, l’identité arménienne, le communisme ou encore la condition ouvrière. Mais encore, des poèmes, des ébauches et des fragments (en arménien et en français), souvent marqués par ses lectures de Romain Rolland, Victor Hugo, Baudelaire ou Oscar Wilde. S’y ajoutent des notes sur l’art et la musique prouvant sa volonté farouche de « se hausser » par la culture.

L’apport historique de ces Carnets est immense : ils couvrent l’itinéraire de l’orphelin apatride et rescapé du génocide, passé par les orphelinats de Beyrouth, devenu ouvrier et autodidacte passionné à Paris.

Manouchian et la bibliothèque Sainte-Geneviève 

Cet événement mettait particulièrement en avant le lien très fort unissant la figure du résistant-poète à cette bibliothèque. Dans l’entre-deux-guerres, Missak Manouchian en était un lecteur assidu. C’est là qu’il nourrissait sa soif d’apprendre, en parallèle de son travail manuel. Cet aspect de sa vie, partagé entre l’usine et la bibliothèque, est désormais souvent mis en lumière, notamment lors de son entrée au Panthéon en 2024.

Un livre majestueux, à lire et dont il faut s’imprégner !

Schanth VOSGUERITCHIAN

Voici ce qu’écrit Mme Anne Vergne, dans le bulletin du mois de mars 2026 de la Bibliothèque Sainte-Geneviève :

Trésor du mois Mars 2026

Missak Manouchian à Sainte-Geneviève

l’encyclopédisme au service d’un idéal

« Je suis toujours un garçon ivre du rêve de papier et de livres »

Évoquée lors du discours d’entrée au Panthéon le 21 février 2024, la fréquentation de la bibliothèque Sainte-Geneviève par Missak Manouchian est désormais documentée. L’édition des extraits de ses carnets, sauvés après son arrestation puis conservés en Arménie, permet de dresser une liste de plus de 150 titres consultés au cours des années 1931 à 1933, aussi bien en littérature, histoire et art, qu’en philosophie et psychanalyse. Orphelin rescapé du génocide de 1915, Manouchian arrive à Marseille en 1924 à l’âge de quinze ans, puis s’installe en 1925 à Paris avec son frère Garabed. Après la mort de ce dernier au printemps 1927, il vit au 2, rue des Fossés-Saint-Jacques. En raison des difficultés économiques liées à la crise de 1929, il connaît des périodes de chômage et met à profit ce temps libre pour perfectionner son instruction. Située au cœur du Quartier latin et largement ouverte à tous, la bibliothèque Sainte-Geneviève est le lieu idéal pour lui. C’est là qu’il a rencontré en 1928 le poète Kégham Armadjian, dit Séma, et le peintre Krikor Bédikian avec qui il noue une amitié très forte.

L’étendue de ses lectures illustre à la fois la soif de connaissance de Manouchian – « Je dois chaque jour nourrir ma pensée et mon âme de savoir et de poésie pour ne pas être brûlé dans ma vie quotidienne, pour me renforcer, me fabriquer une cuirasse face au combat social de chaque jour », écrit-il dans ses Carnets – et la richesse des collections de la bibliothèque. Un titre, consulté par Manouchian en août 1933, retient tout particulièrement l’attention, à la fois par son sujet et sa provenance : L’Histoire moderne des Arméniens, depuis la chute du royaume jusqu’à nos jours (1375-1916), publié en 1917 par Garabed Basmadjian, directeur de la revue arménienne Banasêr et membre de la Société asiatique de Paris. Jacques de Morgan, ingénieur des mines et archéologue, connaisseur et défenseur de l’Arménie, y écrit : « C’est l’âme du peuple arménien que l’on voit toute entière au travers de ces pages ». L’exemplaire a été offert en 1917 « de la part de Son Excellence Kélékian Khan 2. Place Vendôme Paris », célèbre marchand et collectionneur d’art islamique et moderne. Ce don illustre la reconnaissance du rôle de la bibliothèque dans le paysage culturel français.

Autre document remarquable, le Beethoven de Romain Rolland paru aux Éditions du Sablier en 1929. Reprise en un seul volume et de format réduit de l’édition de 1928, ce volume illustré de gravures sur bois et enrichi de notations musicales, est mentionné dans les Carnets à la date du 21 juillet 1932 et fait l’objet d’une note de lecture détaillée, qui confirme le goût de Manouchian pour l’art et particulièrement la musique. Dans le livre de témoignages de son épouse, celle-ci indique qu’il « aurait voulu écrire des livres sur l’art, tous les arts » et l’on sait par ailleurs que son œuvre préférée était Jean-Christophe de Romain Rolland.

La littérature occupe une place majeure dans les lectures : littérature française avec les œuvres d’Anatole France, Albert Samain ou Stéphane Mallarmé, mais aussi étrangère avec les grands auteurs européens, sans oublier les contes orientaux. Parmi ces derniers, l’édition des Mille et une nuits de Joseph Charles Mardrus, médecin, orientaliste et poète né au Caire, ayant étudié au Liban et figure de la vie parisienne, reprend différents textes existants dans une version plus érotique que celle de Galland. Ce document est mentionné dans les carnets à la date du 23 août 1933.

Enfin, les modestes ouvrages de Charles Maquet sont des manuels scolaires édités par Hachette, à usage des élèves du primaire mais aussi de ceux préparant les écoles normales, qui sont arrivés dans les collections par Dépôt légal imprimeur. Unica dans le réseau universitaire ou seulement présents à la bibliothèque Diderot de Lyon, ils témoignent de façon émouvante du souci de Manouchian de se doter d’outils pour mieux appréhender les textes qu’il dévore.

Anne VERGNE, Département de la Politique documentaire

Bibliographie MANOUCHIAN, Mélinée. Manouchian : témoignage suivi de poèmes, lettres et documents inédits. Marseille, Éditions Parenthèses, 1974. 

MANOUCHIAN, Missak. Carnets : trad. et éd. Houri Varjabédian. Marseille, Éditions Parenthèses, 2026.

Informations de publication :

  • Titre : CARNETS de Missak Manouchian (avec reproductions, sélection de poèmes, lettres et souvenirs de contemporains)
  • Éditeur : Éditions Parenthèses, Collection « Diasporales »
  • Parution : Février 2026
  • Format : 16,5 x 23 cm, 384 pages
  • ISBN : 978-2-86364-457-7

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Le saviez-vous ? 

Focus sur la Bibliothèque Sainte-Geneviève : Située place du Panthéon dans le 5e arrondissement de Paris, au cœur du Quartier latin, cette bibliothèque d’État interuniversitaire et publique occupe un bâtiment édifié entre 1843 et 1850 par l’architecte Henri Labrouste, à l’emplacement de l’ancien collège de Montaigu. Elle est l’héritière de l’ancienne abbaye Sainte-Geneviève voisine (aujourd’hui lycée Henri-IV), qui abritait en son temps la troisième plus importante bibliothèque d’Europe. Accessible à toute personne majeure ou titulaire du baccalauréat, elle possède des collections encyclopédiques totalisant environ deux millions de volumes, répartis en trois fonds : La Réserve (fonds anciens, rares et précieux), le Fonds général (ouvrages et périodiques de 1811 à nos jours), la Bibliothèque nordique (un très riche fonds finno-scandinave hérité de l’abbaye).

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