Conférence à l’Assemblée nationale : Les nouveaux enjeux du partenariat franco-arménien

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Le mercredi 11 mars, la salle Colbert de l’Assemblée nationale a accueilli une conférence-débat d’une importance stratégique majeure, organisée à l’initiative du groupe « Les Indépendants ». Placée sous le thème « France-Arménie : les nouveaux enjeux d’un partenariat historique », cette rencontre a réuni un panel d’experts de premier plan pour analyser les mutations et les perspectives de cette relation bilatérale, composé de William El Sayed (MISTRAL AI), Guillame Ancel (ancien officier de l’armée de terre), Muriel Domenach (ancienne ambassadrice de France à l’OTAN), respectivement challengés par Albert Grigoryan, Taline Papazian, Gaïdz Minassian.

Les échanges se sont articulés autour de trois axes cruciaux : les nouvelles opportunités dans les domaines de l’économie et des technologies, les défis diplomatiques liés au tournant européen de l’Arménie, et enfin, les impératifs de défense et de sécurité à l’heure de la réforme militaire. La modération de cet événement de haut niveau était assurée par Maître Alexandre Couyoumdjian, avocat au barreau de Paris.

À l’occasion de cette rencontre, il a tenu à dresser un tableau précis et lucide de la situation géopolitique actuelle. Véritable condensé des enjeux débattus lors de ce colloque, son discours d’ouverture offre une synthèse magistrale de la trajectoire arménienne. Retrouvez ci-après l’essence de cette prise de parole :

S’adressant à une assemblée réunissant diplomates et parlementaires, Me Alexandre Couyoumdjian a d’emblée rappelé que l’Arménie revient de loin. Frappée par les tragédies successives du Haut-Karabakh, menacée sur ses frontières méridionales et spectatrice d’une redéfinition violente de la région, la nation arménienne aurait pu sombrer. Pourtant, face à la duplicité de son allié historique russe, Erevan a puisé dans son isolement la force de faire un choix audacieux : celui de la souveraineté. Dans cette quête d’émancipation, la France a joué un rôle pionnier pour épauler militairement et diplomatiquement le pays, rapidement rejointe par les États-Unis dont les efforts successifs ont permis d’écarter le spectre d’une nouvelle agression azerbaïdjanaise sur la province stratégique du Syunik.

Loin de se contenter de survivre, l’Arménie panse aujourd’hui ses blessures en misant sur un développement économique fulgurant. Devenue la véritable « Silicon Valley du Caucase », elle attire les géants mondiaux de la technologie et multiplie les partenariats d’avenir, à l’image des mémorandums signés avec Washington ou de l’accord historique conclu avec le fleuron français Mistral AI pour moderniser son administration. L’intégration de l’Arménie dans les vastes réseaux de transit, symbolisée par le futur projet de route « TRIPP » américano-arménienne, confirme cette renaissance qui vise, à terme, à réduire sa dépendance envers l’Union économique eurasiatique.

Cette volonté farouche d’indépendance s’illustre tout aussi résolument sur le plan militaire. Constatant la défaillance de ses anciens alliés, l’Arménie a gelé sa participation à l’OTSC pour redéfinir entièrement sa doctrine sécuritaire. Elle produit désormais un tiers de ses propres équipements et s’appuie sur de nouveaux partenaires stratégiques, au premier rang desquels figure la France. La fourniture de matériel de pointe, tel que les canons Caesar, et la formation des troupes arméniennes par des instructeurs français témoignent de cette transition cruciale vers une souveraineté militaire assumée, bien que périlleuse face aux ambitions de ses voisins.

Enfin, Me Couyoumdjian a souligné que ce tournant historique vers l’Europe et cet affranchissement nécessaire du poids du passé, y compris dans l’approche pragmatique des relations avec la Turquie, constituent le prix de la liberté. C’est précisément pour accompagner et soutenir cette dynamique vitale qu’est né le groupe des « Indépendants ». Rassemblant des citoyens français d’origine arménienne d’horizons divers, ce collectif, auteur de la Déclaration pour la souveraineté de l’Arménie en 2024, milite pour que le pays se dote de leviers de puissance concrets. Pour eux, l’urgence est absolue : il n’existe aucune alternative à la construction d’un État de droit souverain pour garantir la sécurité, le développement et l’avenir de la nation arménienne sur sa terre historique.

Schanth VOSGUERITCHIAN

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L’événement, honoré notamment par la présence de la députée Astrid Panosyan-Bouvier, s’est poursuivi avec les trois tables rondes thématiques annoncées par Me Alexandre Couyoumdjian lors de son discours d’ouverture, au cours duquel il a également rappelé le rôle moteur du groupe des « Indépendants » et leur Déclaration pour la souveraineté signée en 2024.

Économie et technologie : le nouveau visage de l’Arménie

La première table ronde a dressé le portrait d’un pays en pleine mutation économique. Albert Grigoryan, ancien directeur d’Engie pour la Russie et l’Ukraine, a rappelé combien le changement de mentalité opéré en 2018 a assaini le climat des affaires. Les résultats de 2025 sont éloquents : le PIB par habitant a connu une ascension spectaculaire, passant de 1 050 $en 1990 à 4 600$ en 2018, pour atteindre 9 474 $ en 2025 (loin devant des pays comme le Maroc ou la Tunisie). Portée par un tourisme florissant (passé de 1,6 à 2,2 millions de visiteurs) et près de 6 milliards de dollars de transferts annuels, l’Arménie retrouve sa centralité pour devenir un véritable hub régional. Le pays mise également sur son indépendance énergétique : l’énergie solaire, favorisée par un rayonnement deux fois supérieur à celui de l’Europe, représente déjà 16 à 17 % du mix énergétique. Dans ce contexte de paix nécessaire au développement, M. Grigoryan a insisté sur l’opportunité unique qui s’offre aux entreprises françaises, qui bénéficient d’une image magnifique sur place.

Cette dynamique est parfaitement incarnée par l’intervention de William El-Sayed, responsable des partenariats gouvernementaux chez Mistral AI. Ce fleuron européen de l’intelligence artificielle a noué un partenariat stratégique avec l’État arménien. L’objectif ? Développer des modèles en Open Source adaptés aux besoins locaux pour moderniser les infrastructures critiques et les services publics (santé, administration, information), avec à la clé la construction d’un gigantesque data center. Saluant l’excellence de l’écosystème éducatif arménien — et notamment le centre TUMO qui forge l’esprit critique des jeunes —, William El-Sayed a confirmé que l’Arménie s’impose comme un laboratoire technologique de premier plan.

Défense et sécurité : bâtir une armée de souveraineté

Le deuxième panel, animé par Taline Papazian (enseignante à Sciences Po) et Guillaume Ancel (ancien lieutenant-colonel et auteur du blog « Ne Pas Subir »), a abordé la question vitale de la réforme militaire. Tirant les leçons des défaites de 2020 et de l’effondrement de l’architecture défensive face aux attaques azéries de septembre 2022 — qui ont prouvé l’inefficacité de l’alliance russe —, la doctrine arménienne a radicalement changé. Il ne s’agit plus de construire une armée dans l’imbroglio du Haut-Karabakh, mais de défendre le territoire souverain.

Pour ce faire, l’Arménie diversifie ses partenaires : la France pour les ressources humaines et la formation, les États-Unis et la Grande-Bretagne pour la réflexion stratégique, et l’Inde pour le matériel. Taline Papazian a souligné que la transformation de l’outil militaire est un processus long qui passe par la professionnalisation, le volontariat, et la nécessité de réinsuffler une véritable « culture militaire » au sein d’une société qui se croyait, à tort, exemptée de la guerre. Face à l’urgence (« on ne peut compter sur les autres »), la défense devient l’affaire de tous, exigeant des relations civils-militaires solides (à l’image des armées modernes mobilisées pour la sécurité des grands événements, comme les JO) et une implication active de la diaspora, véritable force stratégique.

Géopolitique et diplomatie : le pari européen

Enfin, la dernière table ronde a analysé le rapprochement historique entre Erevan et l’Occident. Pour Gaïdz Minassian (journaliste et enseignant à Sciences Po), la relation Arménie-Europe a changé de nature : elle est désormais institutionnelle et étatique. L’Europe, soucieuse d’empêcher la résurgence d’un empire russe, encourage la pleine souveraineté de l’Arménie par une approche normative et citoyenne, basée sur le droit et la responsabilité. M. Minassian a particulièrement souligné l’implication décisive de la France et du président Macron, sans qui la survie géopolitique de l’Arménie aurait été gravement compromise, alors qu’un partenariat stratégique est en voie de signature.

Muriel Domenach, ancienne ambassadrice de France à l’OTAN, a apporté un éclairage diplomatique pragmatique sur cet élan visant à éloigner l’Arménie de l’orbite de Moscou. Elle a notamment mis en perspective le prochain sommet de la Communauté Politique Européenne (CPE) prévu le 4 mai à Erevan, qui réunira 47 chefs d’État et comportera des segments bilatéraux cruciaux. Toutefois, elle a rappelé avec lucidité les risques et les limites de ce tournant : si l’Arménie s’oriente vers l’Europe, elle n’a pas encore déposé de candidature officielle à l’UE, et doit composer avec une réalité régionale explosive, marquée par le drame du Karabakh, la question des prisonniers détenus en Azerbaïdjan et l’occupation continue de 200 km² de son territoire souverain.