Restauration de l’église russe orthodoxe d’Amrakits

Amrakits en ruine

L’église russe orthodoxe d’Amrakits en ruine

La République d’Arménie est un petit pays et son peuplement très homogène d’un point de vue ethnique, culturel et religieux. Les Arméniens représentent aujourd’hui 96 % de sa population. Les 4 % restant regroupent des membres de près d’une vingtaine de « nationalités » (1) : Allemands, Biélorusses, Géorgiens, Grecs, Juifs, Kurdes, Oudis, Polonais, Russes, Assyriens, Tates, Ukrainiens, Yézidis, etc …

Si l’Arménie est souvent qualifiée de « musée à ciel ouvert » en raison de l’existence de très nombreux monuments religieux arméniens, peu de gens, y compris en Arménie, savent que la patrimoine architectural de la République possède bien d’autres monuments appartenant aux diverses communautés qui existaient, ou existent encore de nos jours. 

Une communauté russe présente depuis le milieu du 19e siècle

La présence des Russes sur le territoire de l’actuelle République d’Arménie remonte à la première moitié du 19e siècle, très précisément  à 1828, année de l’annexion du khanat d’Erevan par la Russie, avec la signature du traité de Turkmentchaï (2). Dès l’intégration de la région à l’Empire russe, une importante population russe s’installe à Gyumri et à Erevan. Elle crée également de petits villages entièrement russes dans les campagnes des régions septentrionales. A l’origine, elle est composée de militaires, de fonctionnaires, de simples sujets du tzar à la recherche de meilleures conditions de vie ou d’exilés. Dans ce dernier groupe, on trouve des polonais déportés en raison de leur opposition à la Russie qui occupe une partie de leur patrie, des membres de la communauté des Molokans considérés comme des hérétiques par l’Église orthodoxe russe, tous exilés par le pouvoir tsariste. La population russe augmenta ensuite de manière exponentielle durant toute la période soviétique. De nos jours, cette communauté est la deuxième en importance, après celle des Yézidis (3). Lors du recensement de 2022, la République d’Arménie comptait 14 074 citoyens d’origine russe soit environ 0,5 % de la population totale de l’Arménie (4).

Aujourd’hui, plusieurs villages russes existent dans les districts d’Amassia, d’Ashotsk (région du Chirak) et de Sevan. Ces villages sont ceux de Semyonvka, Filoetovo, Lermontov, Pushkino, Sverdlov, Lernantsk, Medovka, Lerhovit, Petrovka, Tashir et Mikaielovska.

A partir de 2022, à la suite de l’invasion russe de l’Ukraine, près de 300 000 Russes auraient transité par l’Arménie pour échapper à la conscription, ou simplement trouver des conditions de vie plus sûres qu’en Russie. Plusieurs dizaines de milliers d’entre eux se sont installés à Erevan où ils ont même pu fonder et développer des micro-entreprises qui concourent au développement économique de l’Arménie.

Prendre soin de l’ensemble du patrimoine du pays, une nouvelle préoccupation en Arménie

Si un grand nombre de monuments arméniens ont fait l’objet de l’attention des autorités de l’Arménie soviétique, et plus récemment à partir de 2018, des nouvelles autorités, aucun monument d’une des confessions présentes dans le pays n’avait été restauré par l’État. Seules les sanctuaires ouverts au culte comme l’église de l’Intercession de la Sainte Mère de Dieu d’Erevan, ou l’église nestorienne de Verine Tvin étaient correctement entretenus.

Les sanctuaires russes présents sur le territoire de la République d’Arménie

Au village d’Amrakits (anciennement Kirov) de la région du Lori, se dresse l’église Saint-Nicolas-le-Thaumaturge, consacrée en 1848. A Gyumri, les églises Sainte-Alexandra-Martyre, consacrée en 1837, Saint-Michel-Archange, consacrée en 1880, Saint Arsène consacrée en 1910 (5) (existante mais en grande partie ruinée). A Vanadzor, l’église de la Nativité de la sainte Mère de Dieu, consacrée  en 1895. A Erevan , les églises de l’Intercession de la sainte Mère de Dieu, consacrée en 1916 et de la Sainte-Croix, consacrée en 2017.

Plusieurs des églises russes du pays ont été détruites pendant la période soviétique. Cela a été la cas à Gyumri où la présence russe était très importante du fait de l’existence d’une importante garnison militaire. En 1920, au moment de la soviétisation de l’Arménie, la ville comptait encore 4 églises « militaires » : celle du 18e régiment de dragons Seversky, bâtie  en 1856 et consacrée en 1901, du 7e régiment de fusiliers caucasiens, construite dans les années 1850, du 8e régiment de fusiliers caucasiens, construite dans les années 1850,  du 154e  régiment d’infanterie de Bakou, construite dans les années 1850. Les 4 sanctuaires ont été  détruits durant la période soviétique (6). A Erevan, la grande église Saint-Nicolas, construite dans la seconde moitié du 19e siècle a été détruite en 1931 (7).

Saint Nicolas le Thaumaturge d’Amrakits

Tout récemment, l’église Saint-Nicolas-le-Thaumaturge du village d’Amrakits a fait l’objet d’une restauration complète. Cet édifice, construit par des émigrés cosaques dans les années 1840, était longtemps resté à l’abandon. La région avait été dévastée par le séisme de Spitak en 1988, ce qui avait encore un peu plus détérioré l’église qui avait été fermée pour des raisons de sécurité.

Il y a près de trois ans, le gouvernement arménien a alloué un important budget pour la restauration du sanctuaire. Cette dotation a d’abord permis la consolidation de la structure, puis la restauration du bâtiment, de ses clochetons caractéristiques de l’architecture russe, ainsi que la décoration intérieure et l’aménagement paysager des abords. Le retour des icônes retirées de l’église dans les années 1990 est prévu pour un avenir proche. Les travaux débutés en 2024 se sont achevés très récemment. Mme Janna Andréassian, ministre de la Culture, s’est rendue sur place il y a près de deux semaines pour la réception des travaux. Le sanctuaire devrait être accessible au public dans les semaines qui viennent.

Cette première restauration d’un sanctuaire « non arménien » est symbolique à plus d’un titre. Elle peut signifier l’ouverture du pays à une nouvelle culture plus ouverte à l’altérité, aux cultures « minoritaires » d’un pays et d’une société parfois présentés comme très « arméno-centrés ». Elle ouvre aussi vraisemblablement la route à d’autres opérations du même type en faveur de quelques autres monuments, en particulier russes et  grecs, aujourd’hui délaissés et en ruine. Elle permet aussi de nouvelle perspectives aux acteurs des domaines de la culture et du tourisme, voire même de la diplomatie. 

Autant de bonnes raisons pour continuer dans cette voie.

Sahak SUKIASYAN

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(1)  Concernant la qualification de ses ressortissants, la République d’Arménie a repris les mêmes concepts. Ses habitants sont « citoyens » de cet État et peuvent choisir leur appartenance ethnique qui est qualifiée de « nationalité ».

(2)  Par le traité de Turkmantchaï, l’Empire perse, l’Iran actuel, perdait des territoires septentrionaux majoritairement peuplés d’Arméniens et de Tatars (aujourd’hui connus sous le noms d’azerbaïdjanais) au profit de l’Empire russe après sa défaite en 1828, à la fin de la guerre russo-persane de 1826-1828.

(3)  Jusqu’à la Première guerre du Karabakh, les Azerbaïdjanais constituaient la première minorité du pays et la réciproque était également vraie puisque la R.S.S. d’Azerbaïdjan comptait un demi-million d’Arméniens dans ses frontières.

(4)  Les Russes représentaient 1,5 % de la population de l’Arménie en 1989. Ils constituaient à cette époque le deuxième groupe ethnique après les azerbaïdjanais. Dictionnaire encyclopédique en un volume  Հայաստան, Erevan 2012, p. 32.

(5)  Ce sanctuaire est aujourd’hui partiellement en ruines.

(6)  Ces églises de garnisons militaires russes étaient pratiquement toutes construites sur un même plan. On retrouve plusieurs de ces sanctuaires dans d’autres villes de l’ Arménie historique comme Kars et Erzeroum. 

(7)  Sur l’emplacement de ce sanctuaire a été élevé en 1931 le monument dédié au révolutionnaire  Stépan Chahoumian.