Église-État : Une nouvelle voix appelle à l’apaisement et à la rénovation de l’Église arménienne
Plus d’un mois après la tenue de l’assemblée des évêques de Sankt Pölten en Autriche[1] et d’une nouvelle session du Conseil Spirituel suprême à saint Etchmiadzine, la fraction de la hiérarchie de l’Église menée par le Catholicos et les autorités politiques représentées par le Premier ministre, semblent être entrées dans une phase de « paix armée » et d’observation mutuelle. Seuls l’interview de l’archevêque Yezras Nercissian, frère cadet du Catholicos et primat de l’un des deux diocèses de Russie, du 4 mars à l’agence russe « Tass » et le discours de Nikol Pachinian depuis la tribune du Parlement européen ont entaillé ce climat relativement apaisé. Dans son interview à « Tass», l’archevêque Yezras accusait les autorités arméniennes de « persécuter l’Église » et caractérisait la « Révolution de velours » de 2018 de « coup d’État ». De son côté, le 11 mars, Nikol Pachinian dénonçait devant les députés du Parlement de Strasbourg « le parti de la guerre » animé par certains hiérarques de l’Église arménienne[2].
Le 19 mars, un membre de la congrégation du siège d’Etchmiadzine, l’évêque Vahan Hovhanessian postait sur son compte facebook un texte présentant une critique, certes feutrée, mais réelle, de la gouvernance du Catholicos et une condamnation de l’implication d’un certains nombres de ses frères évêques dans la vie politique. Dans son texte, il rappelait également l’obligation pour les autorités politiques de respecter l’indépendance de l’Église et de ne pas s’immiscer dans un processus de rénovation dont il reconnait qu’il est incontournable, sans pour autant rejoindre le groupe des « évêques réformateurs ».
Après Sahak II, le patriarche arménien de Constantinople, l’évêque Vahan est donc le deuxième à sortir de sa réserve et critiquer « respectueusement » le Catholicos.
Primat du diocèse de France de l’Église arménienne de 2014 à 2022, il avait ensuite dirigé jusqu’en 2025 le centre éducatif Karékine 1er du Catholicossat de tous les Arméniens. En 2025, il avait été nommé responsable de la formation continue pour la jeunesse et le clergé.
Récemment, alors qu’il remplaçait au sein du Conseil Spirituel suprême (C.S.S.) l’archevêque Pakrad Galsdanian[3], il avait participé à une séance de cette instance qui avait « suspendu »[4] l’évêque Kévork Saroyan, primat du diocèse de Massiatsodn[5].
A la suite de cette affaire, comme le Catholicos et cinq autres religieux membres du C.S.S., Mgr Vahan avait été interdit de sortie du territoire arménien et devait être prochainement interrogé pour entrave une décision de justice. Le 27 février, l’agence « Medianews » annonçait sa démission du C.S.S.[6]. Plus tard, plusieurs sources informaient de son départ pour les États-Unis pour « raison de santé ». Au même moment, l’évêque Daniel Findikian, professeur à l’Académie de Théologie de saint Etchmiadzine[7], regagnait son pays pour, officiellement, une période de « vacances ». Rien n’indique si ce dernier rentrera en Arménie au terme de cette période de congés.
Dans tous les cas, le départ de ces deux prélats du saint Siège d’Etchmiadzine à un moment aussi crucial n’est pas de bonne augure pour le catholicos Karékine II, tout comme le format très réduit – une douzaine de membres présents – lors de sa dernière session du C.S.S. qui compte en théorie 24 membres[8].
Parole pastorale en temps d’épreuves
Evêque Vahan Hovhanessian
Dans la crainte de Dieu et conscient de ma responsabilité sacrée envers les fidèles, j’adresse ces paroles à notre Église et à notre nation.
Depuis plusieurs mois, le fossé n’a cessé de se creuser entre le gouvernement arménien et le Saint-Siège d’Etchmiadzine. Cette fracture a atteint le cœur même de ma vocation et de mon ministère pastoral.
Quelles que soient nos opinions politiques personnelles, la réalité est implacable : de nombreux croyants sont profondément troublés, notre unité est ébranlée et la confiance en notre Église bien-aimée est brisée.
Au cœur de cette crise, je perçois non seulement un différend entre des institutions, mais une profonde crise de confiance au sein même du gouvernement de l’Église.
Nombre de nos fidèles ont désormais le sentiment que la hiérarchie du Saint-Siège s’est éloignée des croyants de base, préférant plutôt se rapprocher des milieux aisés et influents. Un profond regret se fait jour face à un trop grand nombre de décisions prises à huis clos, face à des membres du clergé qui semblent plus préoccupés par les intrigues politiques que par la prière, l’étude et l’enseignement des Écritures et cette peur a trop souvent supplanté l’ouverture, la fraternité et l’accompagnement pastoral. De plus, un consensus se dessine concernant l’implication de l’autorité ecclésiastique dans les luttes politiques, ce qui nuit à la fois au témoignage de l’Église et à la paix de notre nation. Si les détails peuvent faire l’objet de débats, la profondeur de cette blessure collective est indéniable.
Sa Sainteté Karékine II, Catholicos et Patriarche suprême de tous les Arméniens, a guidé l’Église durant des années extrêmement difficiles. Durant son pontificat, Saint Etchmiadzine a été restaurée et renforcée, et la dignité de notre centre spirituel a été hautement rehaussée grâce à une puissante guidance. Cette gestion mérite notre sincère reconnaissance et notre profonde gratitude. Cependant, l’Église ne saurait se résumer à des bâtiments. Elle vit à l’unisson de l’Évangile de Jésus-Christ, nourrie par la Vérité, la confiance, la paternité spirituelle et la Morale, incarnées dans les saintes traditions de notre peuple. Lorsque ces fondements s’affaiblissent, aucun ordre imposé depuis l’extérieur ne peut panser cette profonde blessure spirituelle.
Il nous faut également parler avec équité de l’État. Le gouvernement arménien est porteur d’un lourd mandat : celui de garantir en ces temps de grand danger la paix, l’ordre public et la sécurité de notre patrie. Ce mandat doit être respecté. Dans le même temps, le renouveau de l’Église doit émaner de sa propre volonté[9] et de ses canons. Ce renouveau ne saurait perdurer si l’Église apparaît contrainte par des forces extérieures. L’État servira au mieux l’Église en respectant ses traditions et ses canons séculaires et l’Église servira au mieux l’État en demeurant fidèle à sa mission spirituelle et en refusant de se laisser entraîner dans des luttes temporelles.
C’est pourquoi la résolution de cette crise ne peut résider dans la chute du gouvernement légitime[10] arménien. Les gouvernements sont élus et remplacés par la volonté du peuple, une volonté exprimée par les urnes. L’Église doit faire face à sa propre situation à travers ses structures canoniques, ses évêques et ses institutions pan-ecclésiales. Ce dont elle a désespérément besoin aujourd’hui, c’est d’un profond renouveau: une gouvernance transparente et responsable, une vie synodale inspirant une confiance inébranlable, la liberté pour les évêques de s’exprimer et de délibérer en toute sincérité, et la convocation opportune d’une « Assemblée ecclésiastique nationale »[11], dans l’ordre, avec sérieux, et avec la confiance absolue des fidèles.
Dans cet esprit, il serait aujourd’hui dans l’intérêt supérieur du Saint-Siège de rechercher une transition inspirée par la grâce du Saint Esprit et la prière vers une nouvelle ère de gouvernance. L’apôtre Paul nous rappelle l’abaissement du Christ, qui a renoncé à ses « prérogatives royales » pour prendre la condition de serviteur (Philippiens 2, 7).
Si Sa Sainteté le catholicos bénit lui-même l’ouverture d’une telle voie, il ne faudra pas y voir une défaite ou une forme d’humiliation, mais comme un vrai sacrifice consenti au nom de la paix, de l’unité et de la guérison de notre Église.
En ces temps troublés, inviter à un renouveau est en soi un acte de gouvernance suprême empli de foi.
Le peuple arménien a porté cette Église sur ses épaules à travers des siècles de souffrance, d’exil et d’épreuves. Il mérite une Église qui, en retour, le soutienne, le réconforte et fortifie sa foi. Une Église inspirée par l’Évangile et les traditions sacrées de nos ancêtres, plutôt que par des discours politiques ou les ambitions temporelles d’un clergé politisé.
Notre communauté aspire à une gouvernance ecclésiale qui privilégie la Vérité plutôt que la peur, le repentir à la défensive et le courage au silence.
L’Église doit retourner à l’essence même de sa mission : être un refuge pour son peuple, une voix morale puissante, une maison de prière incessante et un phare de la droiture et de la justesse de notre foi chrétienne.
« Que le Dieu de paix, qui a ramené d’entre les morts le grand pasteur des brebis, par le sang d’une alliance éternelle, notre Seigneur Jésus,vous rende capables de toute bonne oeuvre pour l’accomplissement de sa volonté, et fasse en vous ce qui lui est agréable, par Jésus Christ, auquel soit la gloire aux siècles des siècles! Amen! »
Au service du Seigneur,
Évêque Vahan
A l’origine, le Catholicos Karékine II avait convoqué en Autriche un synode des évêques dont il avait dû modifier le format en le transformant en une simple assemblée d’évêques. ↑
Dans ce discours, il a également accusé des religieux d’être membres de services secrets étrangers. ↑
Actuellement en détention préventive sous le coup d’une accusation pour complot armé contre l’ordre constitutionnel. ↑
Privé de ses ordinations sacerdotale et épiscopale, ainsi que de la primature de son diocèse, Mgr. Saroyan avait porté plainte devant un tribunal contre le Catholicos et le C.S.S. en invoquant le non-respect du droit canonique et l’absence de procédures de recours au sein de l’Église. ↑
Le marz [région] d’Ararat situé au sud d’Erevan. ↑
https://medianews.site/610965/ ↑
Natif des États-Unis, jouissant d’une grande autorité au sein du monde académique arménien, l’évêque Daniel Findikian avait été primat du diocèse de la côte est des États-Unis de 2018 à 2022. ↑
https://www.armenianchurch.org/hy/news/ghx-13-03-2026/12150 ↑
L’évêque Vahan parle de « vie propre ». ↑
« élu » dans la version anglaise. ↑
Ազգային-եկեղեցական ժողով [Azkaïn-yéghéghétsagan joghov], le Concile national, qui est l’instance suprême de l’Église arménienne qui devrait se réunir tous les 7 ans. Cette assemblée composée de religieux (1/3) et de laïcs (2/3 : hommes et femmes) élit le Catholicos et se prononce sur toutes les questions, en particulier doctrinales, de la vie de l’Église. ↑
