L’Arménie contemporaine au prisme des sciences sociales : un dialogue franco-arménien inédit à Paris
Le 18 mars 2026, l’Université Paris Cité a accueilli un colloque exceptionnel réunissant des chercheurs français et arméniens. Leur objectif : décrypter les mutations profondes de la société arménienne face aux bouleversements géopolitiques récents. Une plongée au cœur d’une diplomatie scientifique vitale pour l’avenir et la souveraineté du pays.
Si l’Arménie est aujourd’hui au cœur des bouleversements géopolitiques mondiaux, sa société contemporaine reste paradoxalement méconnue du grand public et des chercheurs occidentaux. Historiquement, les travaux en sciences humaines et sociales se sont en effet largement concentrés sur la reconnaissance du Génocide de 1915 et sur l’histoire de la diaspora. Pour combler cette lacune et décrypter les dynamiques internes du pays au-delà des discours politiques habituels, l’Université Paris Cité a accueilli une journée d’étude inédite intitulée « Les sciences sociales en Arménie aujourd’hui ».

Organisée dans le cadre d’un partenariat Erasmus+ entre l’UFR des Sciences humaines et sociales de Paris Cité et l’Université d’État d’Erevan, avec l’appui des laboratoires PHILéPOL et CERLIS, cette rencontre plurilingue (français, arménien et anglais) a croisé les regards d’éminents spécialistes. Porté par une démarche à la fois scientifique et humaine, l’événement s’est appuyé sur les liens personnels et géopolitiques qu’entretiennent les organisateurs avec l’Arménie. Sous l’égide de figures académiques telles que Michela Marzano, Lusine Gevorgyan, Choukri Hmed, Razmig Keucheyan, Cécile Lefèvre, Claire Mouradian et Kathy Rousselet, la tribune a été confiée à des chercheurs de premier plan exerçant directement sur le terrain. L’enjeu de ce sommet académique consistait à analyser en profondeur les transformations de la société arménienne, de son héritage post-soviétique à la Révolution de 2018, jusqu’au tragique exode du Haut-Karabakh en 2023.

Au cours des échanges, les intervenants ont rappelé le contexte douloureux traversé par le pays, marqué par les séquelles du séisme de 1988 et les traumatismes des guerres de 2020 et 2023. La politiste Taline Papazian (enseignante à Sciences Po et directrice d’Armenia Peace Initiative-API) a notamment dépeint une nation évoluant sur une ligne de crête, dans une précarité extrême exacerbée par le désengagement de la Russie et l’ambiguïté des soutiens occidentaux face aux offensives répétées de l’Azerbaïdjan. Dans ce climat d’incertitude, la journée a mis en lumière les paradoxes d’une nation oscillant entre crise démocratique et résilience inattendue. Le maintien au pouvoir de Nikol Pachinian a ainsi été analysé comme la conséquence du rejet des anciennes élites et de progrès tangibles dans les infrastructures. Par ailleurs, une certaine stabilité démographique a pu être observée, la population s’étant maintenue, voire légèrement accrue, grâce à l’apport de migrants russes et ukrainiens offrant un souffle nouveau à l’économie.

Face à ces bouleversements, l’importante délégation de l’Université d’État d’Erevan — composée des anthropologues Alexandre Agadjanian et Yulia Antonyan, et des sociologues Nvard Melkonyan, Aram Vartikyan et Harutyun Vermishyan — a souligné l’urgence d’une révision profonde de l’historiographie arménienne. Souvent jugée trop dépendante de visions extérieures et russo-centrées, la recherche locale doit, selon eux, bâtir une véritable souveraineté informationnelle et politique. En instaurant un dialogue précieux avec les méthodologies françaises, cette rencontre a posé les jalons d’une véritable diplomatie scientifique visant à rompre l’isolement des experts. Clôturant ces débats passionnants, Robert Aydabirian a salué la pertinence des exposés et vivement souhaité que la captation vidéo des travaux soit diffusée au plus vite sur YouTube afin d’en faire profiter le plus grand nombre.

S’il est matériellement impossible de se faire l’écho de l’intégralité des exposés, tous plus passionnants et riches les uns que les autres, nous tenons à souligner la diversité et la précision des recherches présentées par les universitaires d’Erevan. L’anthropologue Alexandre Agadjanian a ainsi brillamment analysé la place du passé soviétique dans le palimpseste de la mémoire culturelle arménienne selon une perspective comparative. Sa consœur Yulia Antonyan a, de son côté, dressé une passionnante anthropologie de l’intelligentsia technique arménienne à l’ère soviétique à travers le prisme de l’utopie communiste. Enfin, le sociologue Harutyun Vermishyan s’est attaqué aux questions brûlantes du déplacement et de la liminalité du logement à Erevan à la suite de l’exode du Haut-Karabakh.
Parmi la densité de ces échanges, nous avons choisi de mettre en exergue trois analyses développées lors de cette journée, qui méritent une attention toute particulière pour comprendre les défis immédiats du pays.
L’Arménie sur une ligne de crête : recomposition stratégique et fragilité démocratique
En ouverture de la journée d’étude, la politiste Taline Papazian a proposé une lecture des transformations récentes du pays. Entre sortie de guerre inachevée, recomposition diplomatique et incertitudes démocratiques, l’Arménie évolue « sur une ligne de crête », plus large aujourd’hui qu’en 2020, mais à l’issue encore bien incertaine.
Depuis la guerre des 44 jours en 2020, l’Arménie traverse une séquence de bouleversements majeurs : défaite militaire, disparition de facto de la question du Haut-Karabakh et exode de sa population arménienne, affaiblissement de ses garanties de sécurité et recomposition rapide de son environnement régional. Dans ce contexte, les accords de Washington d’août 2025 apparaissent comme un moment charnière.
Taline Papazian les décrit comme une « chirurgie de guerre » : une solution pragmatique, imparfaite mais fonctionnelle. Ces accords déplacent les termes du conflit arméno-azerbaïdjanais vers des enjeux économiques et infrastructurels et des solutions de compromis mutuellement avantageux. Il ne s’agit pas d’une paix entre les peuples, mais d’une « paix des diplomates », visant à stabiliser progressivement la situation. Si l’Arménie et l’Azerbaïdjan restent encore dans le nuancier varié du « ni guerre ni paix », la perspective d’une désescalade durable apparaît désormais plus plausible qu’une reprise immédiate des hostilités.
L’intervention met en avant une rupture plus profonde encore : la fin du modèle postsoviétique de sécurité arménien – et donc de souveraineté. Depuis l’indépendance, l’État arménien avait articulé sa souveraineté autour du conflit du Haut-Karabakh, tout en s’appuyant sur la Russie comme garant ultime de sa sécurité. La séquence 2020-2023 a révélé la faillite de la croyance en un garant de sécurité. L’inaction des forces russes face aux offensives azerbaïdjanaises et la convergence ponctuelle d’intérêts entre Moscou et Bakou ont achevé cette structure obsolète et totalement dissymétrique. En 2022, Erevan reconnaît de facto faire face à deux adversaires : l’un menaçant sa souveraineté, l’autre son territoire.
Cette rupture ouvre une phase de recomposition stratégique. L’Arménie s’engage dans une diversification de ses partenariats et tente de redéfinir son rôle régional. Le concept de « carrefour de la paix » illustre cette volonté : transformer une position géographique contrainte en atout, en s’insérant dans les réseaux de connectivité et d’infrastructures régionales soutenues par des acteurs globaux tels que les États-Unis et l’Union Européenne (corridor médian et projets transcaspiens). Parallèlement, des évolutions inédites apparaissent dans la relation avec l’Azerbaïdjan, marquées par des échanges économiques ponctuels et des contacts diplomatiques directs, suggérant une volonté de gérer la pacification de manière plus autonome.
Sur le plan interne, ces transformations s’inscrivent dans une dynamique de démocratisation amorcée en 2018, mais qui demeure fragile. Les élections législatives prévues en juin 2026 constitueront un moment décisif. Élections fortement « géopolitisées », dans la mesure où leurs enjeux dépassent largement le cadre national. La lassitude de la société par rapport au Contrat Civil est indéniable, mais le parti a pour lui un bilan sur la quête de paix, le repoussoir des forces d’ancien régime et la fragmentation de l’offre politique (une vingtaine de partis et de candidats se présenteront). À ce jour, la carte nouvelle est celle de Samvel Karapetyan, l’Ivanishvili arménien. L’espace politique interne reste marqué par une forte polarisation, une absence d’alternative structurée et les leviers d’influence russes. La démocratisation n’est ni anecdotique ni irréversible. Si la qualité du scrutin n’est pas à la hauteur des standards démocratiques, les avancées enregistrées sur la voie de la reconquête de la souveraineté pourraient être compromises.
L’intervention souligne également les tensions liées à la redéfinition du référentiel national. La promotion d’une « Arménie réelle », centrée sur le territoire reconnu internationalement, marque une rupture avec les constructions identitaires héritées du conflit du Haut-Karabakh. Cette évolution s’inscrit certes dans une logique de normalisation diplomatique ; mais administrée par le haut, elle prend l’allure d’une entreprise d’historiographie officielle. En l’absence de débat de société apaisé, elle suscite polémiques et crispations, et échoue à réconcilier une société déjà divisée par les crises à répétition.
Ces questions de récit national et de narratif politique devraient être accompagnées des éclairages des sciences sociales. En Arménie, le champ connait un développement récent hors du paradigme impérial. En France, depuis la guerre en Ukraine en 2022, les études post-soviétiques se décentrent. Autant d’occasions de rendez-vous possibles entre ces deux espaces de réflexions.
Propagande et « sociologie du silence » : le décryptage de Nvard Melkonyan
Le décryptage minutieux des stratégies de désinformation par la sociologue Nvard Melkonyan conserve une acuité redoutable à la veille de ces prochaines élections législatives. Lors de son exposé, la chercheuse a décortiqué la couverture médiatique de la crise du Haut-Karabakh (2022-2023) par la télévision d’État russe. Son étude, menée sur un an à partir de 21 talk-shows diffusés sur les chaînes russes accessibles en Arménie, révèle l’application systématique du « déluge de mensonges ». Cette propagande submerge l’audience sous des messages simplifiés et chargés d’émotion, balayant l’exactitude factuelle.
Elle a particulièrement mis en lumière la « sociologie du silence » : durant le blocus du corridor de Latchine, la souffrance de 120 000 personnes a été sciemment effacée des écrans. Ce n’est qu’après l’escalade militaire de septembre 2023 qu’une vague foudroyante de désinformation s’est abattue, recensant 213 déclarations anti-arméniennes. Ce narratif dépeint l’Arménie comme un État traître aligné sur l’Occident. Loin de seulement déformer la réalité, cette guerre de l’information la façonne, soulevant aujourd’hui la question vitale de la sécurité démocratique face aux menaces hybrides.
Entre l’autel et l’État : crise d’hégémonie et Église arménienne
L’intervention du sociologue Aram Vartikian a, quant à elle, exploré les fractures institutionnelles. La révolution de 2018, rupture démocratique orientée vers la modernisation, a été rapidement rattrapée par des crises structurelles : pandémie, guerres, isolement géopolitique et perte de l’Artsakh, engendrant une profonde crise de conscience collective.
Le gouvernement s’est néanmoins maintenu en consolidant sa légitimité contre les anciennes élites, finissant par englober dans ce processus l’Église apostolique arménienne, institution historiquement intouchable. Suite à la campagne « Nouvelle Arménie, Nouveau Catholicos », l’Église s’est retrouvée en confrontation directe avec l’État, entraînant accusations publiques, poursuites pénales et sanctions ecclésiastiques. Face à cette situation, la société se polarise entre les partisans d’une réforme cléricale et les défenseurs de l’inviolabilité de l’Église, tandis qu’une majorité silencieuse verse dans la résignation. S’appuyant sur les théories gramsciennes, Aram Vartikian décrit ici une crise hégémonique multidimensionnelle, où ni l’élite modernisatrice ni l’autorité cléricale ne parviennent à articuler un projet cohérent, reproduisant le pouvoir par la délégitimation mutuelle.
Schanth VOSGUERITCHIAN
