Relations tendues entre Erevan et Moscou
Début mai, Erevan est devenu un centre majeur d’activités diplomatiques. Les initiatives pro-européennes de l’Arménie ne devaient pas rester sans réponse de la part de la Russie et des forces qui lui sont fidèles. La présence du président ukrainien Zelensky en Arménie a attisé une situation déjà excessivement tendue. Bien avant la tenue du Sommet de la Communauté politique européenne (CPE), les plus hautes autorités russes avaient souligné que l’Arménie ne pouvait pas adhérer simultanément à l’Union économique eurasiatique (UEE) et à l’Union européenne.
En raison de sa participation à la campagne électorale législative arménienne, le Premier ministre Pachinian a décliné l’invitation du président Poutine à participer aux cérémonies du 9 mai à Moscou pour la fête de la Victoire. Ce refus a poussé ce dernier à déclarer, lors d’une conférence de presse : «qu’il serait juste — tant vis-à-vis de la population et des citoyens arméniens que vis-à-vis de nous, en tant que principal partenaire économique — de prendre une décision le plus tôt possible. » Il serait « logique » que l’Arménie organise un référendum sur la voie de son adhésion à l’Union européenne. Il a ajouté que, sur la base du résultat d’une telle démarche, la Russie ferait « son propre choix», et «nous nous engagerions alors sur la voie d’une séparation douce, civilisée et mutuellement bénéfique. »
Le ministre des Affaires étrangères du gouvernement arménien, Ararat Mirzoyan, a répondu aux mises en cause de la partie russe en disant que « l’Arménie déploie et continuera de déployer tous ses efforts pour entretenir des relations partenariales normales et saines avec la Russie. » Quant au Premier ministre Nikol Pachinian, rejetant les deux propositions notables du président russe Poutine, il a déclaré que le gouvernement n’avait pas l’intention d’organiser un référendum pour choisir entre l’Union européenne et l’UEE, et qu’il n’acceptait pas l’idée de divorce.
Les allusions de Poutine révèlent une nouvelle fois la mentalité coloniale de la Russie envers l’Arménie. Le rappel des causes de la guerre en Ukraine contenait une menace voilée adressée aux autorités arméniennes, laissant entendre qu’elles pourraient s’attendre à des représailles. La Russie est-elle en droit d’exiger l’organisation d’un référendum en Arménie ? Elle n’a pas tenu ce langage vis-à-vis de l’Azerbaïdjan, du Kazakhstan ou d’autres États turciques qui ont créé sous son nez l’Organisation des États turciques à l’initiative de la Turquie. Pourquoi cette exigence envers l’Arménie ?
Il faut admettre que l’Arménie et l’Azerbaïdjan n’ont pas le même poids aux yeux de Moscou. Derrière l’Azerbaïdjan se trouve la Turquie. Quant à l’Arménie, Moscou y maintient encore sa base militaire de Gyumri et détient les infrastructures étatiques les plus importantes du pays, qui constituent de puissants leviers économiques. Elle dispose également de la diaspora arménienne en Russie, dont certains de ses membres influents travaillent, volontairement ou non, au profit de la Russie.
À l’occasion des élections législatives arméniennes du 7 juin, le facteur économique joue un rôle majeur. De nombreux citoyens arméniens dépendent financièrement des transferts de fonds en provenance de Russie. De nombreuses entreprises commerciales existent grâce aux échanges économiques entre les deux pays. La Russie est le principal partenaire économique de l’Arménie. L’Arménie reçoit de la Russie du gaz et du pétrole à bas prix, ainsi que de nombreux produits industriels. Le volume des exportations arméniennes de produits agricoles vers la Russie est considérable. Le chiffre d’affaires commercial avoisine les 7 milliards de dollars. Régulièrement, à titre d’avertissement et sous divers prétextes, des interdictions d’importation frappent certains produits arméniens — comme le mois dernier avec les eaux minérales « Jermuk ».
Lors de la guerre du Karabakh en 2020, la complicité de la Russie avec l’Azerbaïdjan et son manquement à ses responsabilités envers son allié stratégique qu’est l’Arménie constituent la plus grande trahison subie par le peuple arménien. La même chose s’est produite lors du nettoyage ethnique de la population artsakhiote, et à maintes reprises, par la suite, lors des attaques azerbaïdjanaises contre l’Arménie. Rien ne garantit qu’une Russie de substitution traiterait mieux l’Arménie. Dans ces conditions, en matière de politique étrangère, la recherche d’autres partenaires internationaux, tels que l’Europe, l’Inde ou même l’Iran, afin de réduire l’influence exclusive de la Russie, s’impose. Mais cela ne signifie pas que, dans le contexte actuel de dérèglement des relations internationales, elle puisse nécessairement aboutir à un dénouement heureux.
J. Tch.■
