Unknown

Claire Pagès

Dormir

(Essai de philosophie sociale)

Paris, Vrin, 2026,  

297 p., 25,00€

Faisant elle-même l’expérience des misères nocturnes et constatant le peu d’intérêt que suscite le sujet du sommeil en comparaison avec celui des rêves ou de la mort, Claire Pagès propose une approche du sommeil définie comme  «essai de philosophie sociale d’un rythme biologique ». Se pencher sur les pathologies du sommeil requiert un examen de celui-ci.  Sans négliger ce qu’affirment les neurosciences, Pagès tient à considérer le sommeil comme un phénomène « psychosocial », ce qu’elle s’attache à démontrer dans une vision interdisciplinaire en convoquant de nombreux auteurs des sciences humaines (parmi lesquels Norbert Elias, mais aussi Marcel Mauss, Karl Marx, les sleep studies) dont elle discute les thèses avec objectivité. Pour Pagès, l’« économie sociale modifie l’économie psychique en profondeur », d’où l’analyse du lien entre sommeil et capitalisme, sommeil et travail, sommeil et environnement, par exemple. 

Bien souvent, le sommeil est considéré comme un retrait du monde extérieur, un état solitaire, un abandon dans un dialogue avec soi-même. Freud l’incluait dans son étude sur le narcissisme et le qualifiait de « retrait narcissique ». Pagès montre que cette solitude ou ce retrait ne correspondent pas à la réalité du sommeil toujours chargé du rapport que le dormeur ne cesse d’entretenir avec le monde. En outre, le corps peut nous apparaître unitaire dans l’état d’éveil, alors qu’il semble morcelé dans le sommeil qui exacerbe les affections internes en les mettant en scène à travers les rêves.

Si le sommeil est un repli sur soi – affirmation que Pagès conteste – il n’en demeure pas moins possible d’en « appréhender la texture collective voire la trame sociale ». On sombre certes seul dans le sommeil, mais l’espace, le contexte, l’environnement (favorable ou perturbateur), la temporalité sociale qui dirigent le rythme du sommeil ne disparaissent pas pendant que nous dormons. L’on s’endort ou l’on tente de s’endormir avec ses préoccupations, avec un corps sensible dont le rythme biologique a pu se trouver altéré par des douleurs physiques ou la contrainte des horaires de travail. La communication avec l’extérieur ne s’éclipse donc pas, elle s’établit différemment. C’est pourquoi l’autrice, s’opposant à l’idéalisation du sommeil en « réparateur » absolu de tous les maux, propose d’en appréhender « la texture collective voire la trame sociale ». Son étude offre ainsi une réponse à la question : « comment le commun vient-il habiter encore le sommeil ? »

Alors que « les interactions ordinaires sont suspendues », certaines sphères relationnelles persistent dans le sommeil, affirme l’autrice. Elle décrit l’environnement du sommeil en y incluant non seulement la lumière, la literie, la température, le bruit, les co-dormeurs, mais aussi les « autres lieux fréquentés dans le passé ». Dormir relève d’une « technique du corps » dont témoignent la diversité des pratiques et des coutumes selon les civilisations et les époques de même que la variété des objets auxquels recourent les dormeurs (lit, hamac, sol, cheval, etc.). La réflexion de Pagès vise « à remettre en question cette thèse traditionnelle qui fait du sommeil une rupture avec le monde commun », à montrer en quoi il relève d’une discipline des corps et se décline différemment selon les époques et les cultures (sommeil monophasique ou segmenté avec des siestes, par exemple). D’où la nécessité pour l’autrice de prendre en considération l’historicité des façons d’organiser le sommeil inséparable de l’organisation de la société. 

Constatant le peu d’études que la médecine du travail consacre à la répercussion du travail sur la qualité du sommeil alors même que « 20% des insomniaques rapportent leur trouble à une origine professionnelle », Pagès analyse les effets tant négatifs que positifs de l’interdépendance qui existe entre l’activité professionnelle et le sommeil. Porosité de deux mondes qui se répercute notamment dans l’expression de l’inconscient que sont les rêves (ou l’absence de rêve et les cauchemars). Il existe donc une « incidence du monde professionnel sur la vie onirique » et, par conséquent sur les troubles du sommeil créant eux-mêmes des perturbations dans la vie conjugale ou affective.  

Défendre la thèse selon laquelle « tout sommeil est indexé à un déterminant d’extériorité » signifie que « le dormeur est tributaire d’une organisation culturelle du sommeil » dans laquelle le « lieu » joue un rôle déterminant et trop souvent oublié au bénéfice de la temporalité (rythme, durée…). Pour Pagès, « l’homme qui dort est inscrit spécifiquement dans un lieu », il lui faut, dans ce moment de vulnérabilité absolue, une base solide, un « adossement » au monde, une « coquille » protectrice au sens de Bachelard. En dormant le dormeur perd sa vigilance, il a donc besoin d’un lieu sécurisé, comme le montrent a contrario les agressions subies par les sans-abris, principalement les femmes. Qu’en est-il du sommeil des femmes, demande Pagès ? La spécificité de leur horloge biologique circadienne est établie, mais la documentation sur le sujet reste maigre. Longtemps, la femme s’est trouvée privée d’un espace d’intimité constate l’autrice, ce qui l’entraîne à se pencher sur les « théories du lit », selon l’expression de Balzac. Un lit pour soi ? deux lits jumeaux ? Co-dormir ? (Il suffit de penser au lit d’Ulysse et Pénélope, preuve de vérité et d’existence (1) pour comprendre que le lieu du sommeil n’est pas anodin). Le lit dans lequel le corps se couche de manière convenue et non désordonnée, ressortit aux usages et diffère selon les cultures, il occupe ou non une pièce à part (la chambre à coucher) et n’est pas installé n’importe comment. Au reste, il n’existe pas toujours, certaines civilisations recourent au hamac, au futon. Il n’y en a pas partout ni pour tous. Les sans-abris et les réfugiés en sont privés, les prisons en restent dépourvues. Les conséquences s’avèrent sérieuses dès lors que l’environnement du sommeil est « l’objet d’une expérience affective » qui « touche au plus profond de la subjectivité », écrit Pagès. 

L’horloge biologique, en synchronisation avec la lumière, se trouve perturbée par les modes de vie et particulièrement par l’éclairage nocturne des villes qui réduit le temps de la nuit.  La question du sommeil fait ressortir celle des limites physiques (et donc de la santé) qui sont exploitées dans la surproduction capitaliste (mesure du temps de travail, cadences et travail de nuit, système de sécurité contre la somnolence auprès des outils de production, etc.). Le capitalisme vise-t-il à éliminer le sommeil comme le pensait Jonathan Crary pour qui dormir reste l’ultime mode de résistance au capitalisme ? La sieste en entreprise constitue-t-elle une autre façon de rentabiliser le sommeil ?

Le sommeil permet de mesurer la réalité des limites du corps, les limites de la vie. Sa privation constitue une forme de torture exécutée par divers moyens comme le maintien d’une lumière aveuglante, le bruit incessant, la présence de bêtes, etc. Citant les travaux d’Anouche Kunth, Pagès signale les troubles du sommeil spécifiques aux rescapés de génocides. Elle rappelle le témoignage d’Aram Andonian (2) pour mettre en évidence cette façon particulière de dormir « à blanc ». Il n’y a donc pas d’égalité devant le sommeil. Pis, le manque de sommeil « porte atteinte au socle de la personnalité » et la dette envers le sommeil rend l’insomniaque insolvable. « Il est bien difficile de dormir », écrivait Henri Michaux. Si Claire Pagès s’accorde avec le poète de La Nuit remue, son ouvrage n’en répond pas moins à l’étonnement d’un Victor Hugo : « Mais, au milieu des nuits, s’éveiller ! quel mystère ! »       

Chakè MATOSSIAN

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(1)  Homère : Odyssée, chant XXIII, Trad. Victor Bérard, Paris, Gallimard, Pléiade, 1955. pp. 858-859. Ulysse : « la façon de ce lit, c’était mon grand secret ! C’est moi seul, qui l’avais fabriqué sans un aide… » Pénélope : « Mais tu m’as convaincue ! la preuve est sans réplique ! tel est bien notre lit ! … Tu vois : mon cœur se rend, quelque cruel qu’il soit ! ».

(2) Aram Andonian, rescapé du génocide des Arméniens de 1915 qu’il a grandement documenté, aura été la « cheville ouvrière » de la Bibliothèque Nubar, bibliothèque arménienne de Paris (1927). Cf. Boris Adjemian, La Bibliothèque et le survivant, Paris, Anamosa, 2025.